« Il aurait renoncé à son contrôle médical périodique à Paris de peur qu’il ne soit arrêté aux frontières » me confia une personnalité politique algérienne il y a quelques mois, à l’époque où l’histoire de Pinochet faisait la une les médias. Il s’agissait du général-major flène pour ne pas dire Du Pont. Une autre personnalité algérienne présente avait alors ajouté : « En fait, ils seraient plusieurs à s’être fait établir des passeports avec une fausse identité pour passer inaperçus, le cas où… » Souhaits d’une société algérienne qui, pressée d’en finir avec un régime sanguinaire, laisse le champ libre à ses fantasmes, ou faits réels qui reflètent l’état psychologique d’un quarteron de généraux sentant de plus en plus l’approche de l’heure de vérité ?
En tous cas, les événements de ces derniers jours viennent confirmer un état de panique dans les états-majors de la Cosa Nostra qui gangrène l’institution militaire algérienne. La fièvre pinochienne semble atteindre son paroxysme au sein des conclaves du mal qui décident depuis trop longtemps de la destinée de l’Algérie.

Plus on évoque les responsabilités dans les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité perpétrés contre le peuple algérien, plus on refuse l’impunité, plus on condamne une amnistie qui empêche l’établissement de la vérité, et plus on fait trembler la forteresse des généraux commanditaires des crimes.

Premier événement : Amnesty International (AI)rédige un rapport sur l’Algérie[1], et les foudres tombent à Alger. On tire de tous les côtés à boulets rouges.

Yazid Zerhouni, ministre de l’intérieur, accuse AI d’utiliser la situation algérienne comme « un fonds de commerce » et d’ajouter que les militants d’AI, « quand ils n’ont rien à faire, ils ressortent des affaires du congélateur pour les utiliser comme pression sur l’Etat et le peuple[2] ».

L’Assemblée populaire nationale (APN), qui n’a de populaire que le nom, s’insurge contre « Amnesty International qui veut imposer sa logique, [qui] ne s’est pas seulement trompée de chemin mais [qui] a également dépassé, à travers une réaction médiatique douteuse, toute mesure de retenue pour s’ingérer dans les affaires internes du pays[3] ». L’APN considère que les propos de l’ONG constituent « une atteinte flagrante à la souveraineté du peuple algérien[4] ».

Le Rassemblement national démocratique (RND[*]) se dit « scandalisé » par les propos d’AI qu’il accuse d’afficher ouvertement un « choix hostile à l’Algérie » et un « positionnement aux côtés des hordes terroristes[5] ».

Le Front de libération nationale (FLN) de Benhamouda, domestiqué depuis longtemps par le pouvoir, refuse les conclusions d’AI qu’il considère comme une « tentative d’ingérence dans les affaires internes du pays[6] ». Ce parti soupçonne AI d’œuvrer pour des « intérêts inavoués » et de « chercher à favoriser la division et la discorde entre les Algériens[7] ».

L’Alliance nationale républicaine (ANR), présidée par le criminel de guerre Rédha Malek, accuse AI d’« immixtion inadmissible[8] » dans les affaires intérieures du pays et lui reproche d’« avoir pris carrément partie avec les terroristes[9] ».

Un groupe des dits indépendants du Sénat s’interroge sur les « véritables objectifs » d’AI qui « abuse de l’hospitalité que lui offre l’Algérie[10] ».

L’Observatoire national des droits de l’homme (ONDH), atteint de cécité depuis sa naissance dans les officines de la Direction du renseignement et de la sécurité (DRS), exprime, par la voix de son président Rezzag Bara, son « indignation » et dénonce l’ingérence « des organisations qui se cachent derrière le prétexte des droits de l’homme pour semer le doute sur la volonté de l’Etat de protéger les droits et les libertés des personnes[11] ».

Mais que reproche-t-on au juste à Amnesty International ?

Est-ce d’avoir fait écho aux revendications de tant d’Algériennes et d’Algériens sur l’urgence d’« enquêtes indépendantes et impartiales sur tous les cas d’atteintes aux droits fondamentaux[12] » ?

Est-ce d’avoir soulevé la nécessité de « mesures concrètes pour faire la lumière sur les atteintes aux droits humains commises depuis huit ans et demi dans le pays, pour établir les responsabilités concernant ces pratiques passées et actuelles afin de traduire en justice leurs auteurs présumés[13] » ?

Est-ce d’avoir condamné « l’impunité dont les membres des forces de sécurité et des milices armées par l’Etat continuent à bénéficier dans presque tous les cas [et qui a] été étendue aux membres de groupes armés qui pourraient être responsables d’homicides et d’actes de torture, entre autres exactions[14] » ?

Est-ce d’avoir demandé « l’abrogation de la loi d’amnistie promulguée récemment et la traduction en justice de tous les membres de groupes armés qui se seraient rendus coupables d’exactions[15] » ?

Est-ce d’être préoccupée par les cas de « détention secrète prolongée » et par les « activités des milices armées[16] » ?

Est-ce d’avoir invité le gouvernement algérien à faire toute la lumière sur « les milliers de cas d’homicides, de massacres, de ‘disparitions’, d’enlèvements, d’actes de torture, d’exécutions extrajudiciaires et d’homicides délibérés et arbitraires de civils perpétrés en Algérie depuis 1992 par les forces de sécurité, les milices armées par l’Etat et les groupes armés[17] » ?

Ou est-ce tout simplement d’avoir heurté la sensibilité de la toute-puissante caste militaire détentrice du pouvoir réel en Algérie, en osant demander une rencontre avec le trio infernal des généraux-majors Mohamed Lamari, Mohamed Médiène et Smaïn Lamari ?

En fait, la réaction du pouvoir algérien au rapport d’AI, par l’intermédiaire de ses larbins et relais, entre dans une politique bien établie envers les ONG de défense des droits de l’homme. Elle découle de deux prescriptions tactiques déjà observées dans le passé : a) lorsqu’on est à court d’arguments en face de l’adversaire, il ne faut pas hésiter à verser dans l’ad-hominem, b) lorsqu’on ne peut pas intimider l’adversaire, il faut tenter de le discréditer aux yeux des autres. Comment discréditer les ONG des droits de l’homme ? En leur imputant et reprochant quatre « délits graves » : 1) le manque de rigueur, 2) la nature occulte, 3) le passé douteux et 4) le soutien au terrorisme.

Deuxième événement : Un livre-témoignage sur le massacre de Bentalha est publié par Nesroulah Yous avec la collaboration de Salima Mellah et une postface de François Gèze et Salima Mellah (Qui a tué à Bentalha ? Algérie : chronique d’un massacre annoncé, La Découverte, Paris 2000), et c’est la tempête à Alger. L’alerte rouge est donnée.

On censure l’édition du Monde qui en fait la revue, ou on force le quotidien parisien à l’autocensure, en évoquant une fictive grève des distributeurs en France[18].

On fait déplacer un groupe d’habitants de Baraki et de Bentalha et on les regroupe à la maison de la presse d’Alger pour protester contre le livre, pour « défendre la mémoire » et « rétablir la vérité[19] ». Ceci rappelle la déclaration de cette dame surnommée « la Madone de l’Algérie », forcée de venir sur un plateau de télévision pour condamner le journaliste qui avait pris sa photo, une photo qui avait cristallisé la souffrance de l’Algérie suppliciée et fait le tour du globe.

On lâche les plumitifs-de-garde pour traiter le livre de tous les noms : « pamphlet maquillé[20] », « parution banale[21] », « pur tissu de mensonges[22] », « opus édité en France[23] », « livre bourré de contrevérités[24] », « saloperie[25] », etc.

On charge la journaliste-capitaine Zineb Oubouchou (alias Salima Tlemçani), qui excelle dans l’art de l’intox, pour neutraliser le livre. Elle se lance alors dans les colonnes d’El Watan pour dire qu’il s’agit d’un « livre mensonger[26] » « qui suscite des polémiques[27] » et va jusqu’à accuser son auteur, qu’elle désigne comme étant un « Franco-Algérien[28] », de « faire dans la manipulation et la falsification de l’histoire[29] ». Pour elle, l’auteur aurait écrit ce livre comme simple « justification de son départ en exil[30] ».

Et lorsque l’on juge que la plume de la capitaine ne supporte pas le poids de l’événement, le Centre de la communication et de la diffusion (CAD), affilié à la redoutable DRS du général Médiène, fait appel à un plus gros calibre, et pas n’importe qui, pour tenter de discréditer l’ouvrage. C’est le locataire de la très convoitée ambassade d’Algérie en France, Mohamed Ghoualmi, qui livre de Paris au Quotidien d’Oran une longue lettre[31] dans laquelle il dit vouloir apporter « des observations pour une meilleure compréhension de la situation algérienne »

Il y a plus d’une année déjà Ahmed Bouzid avait analysé le discours de la diplomatie algérienne en réaction aux massacres et a procédé à l’identification et à la dissection de ses stratégies rhétoriques défensives et offensives pour vendre à l’étranger les atrocités du pouvoir. Il a présenté ses résultats dans un article intitulé ‘The Selling of Atrocities’, publié dans l’ouvrage-enquête An Inquiry into the Algerian Massacres[32].

Si l’ambassadeur Ghoualmi avait pris la peine de consulter cette étude, il nous aurait peut-être épargné la lecture d’un article qui reproduit la même rhétorique fallacieuse. Pour prouver cette énième reproduction, il est facile de reclasser les propos du diplomate dans les rubriques habituelles identifiées par A. Bouzid et arrêtées depuis longtemps par les charlatans du CAD, sur la base des recommandations parvenues d’outre-mer de leurs piètres consultants en stratégies de communication.

1) Ce qui se passe en Algérie est unique en son genre. En 1998 déjà, M. Ghoualmi disait qu’« aucun Etat au monde – et je pèse mes mots – n’aurait pu survivre à ce nous avons vécu[33] ». Aujourd’hui, il parle dans sa lettre d’« un terrorisme barbare sans précédent dans l’histoire moderne » et d’« un cataclysme sans équivalent ». Il déclare aussi que : « Reprocher à l’Etat algérien et à ses services de sécurité de n’avoir pas assuré une protection des populations civiles peut se comprendre lorsqu’on ignore le contexte dans lequel s’est trouvée l’Algérie et le type de terrorisme auquel elle devait faire face. Quel Etat au monde, quels que soient ses moyens, la solidité de ses institutions, la compétence de ses services de sécurité, la maturité de sa population, aurait résisté à ce qu’a subi l’Algérie ? »

2) Ce qui se passe en Algérie a une portée internationale. L’ambassadeur n’hésite pas à emprunter, dans sa lettre, un langage on ne peut plus alarmiste : « Si nous avions perdu cette guerre venue du fond des âges, l’avenir du monde, et je n’exagère pas, aurait été grandement compromis ». Pour Ghoualmi, ce qu’il se passe en Algérie serait un cas unique en son genre, mais ses répercussions dangereuses pourraient traverser les frontières. L’œuvre du régime algérien serait donc dans l’intérêt de la planète entière et viserait le salut de l’humanité.

3) Le comportement suspect des militaires algériens s’explique par leurs ressources limitées. Dans sa lettre, M. Ghoualmi nous informe qu’« à la suite d’une opération de ratissage d’envergure de l’armée qui a mobilisé, à cet effet, des moyens considérables, il a été découvert que les terroristes avaient utilisé, pour leur repli, des dizaines de casemates et de refuges souterrains dans la zone ou a été perpétré le massacre. Les enquêtes ont permis d’établir que ces refuges avaient été creusés, aménagés et équipés à l’époque de la gestion des communes par le parti islamiste dissous ». A croire M. Ghoualmi, les élus du Front islamique du salut (FIS) auraient donc consacré leurs efforts en 1990-1991 à la transformation de l’Algérie en une gigantesque « pâte de gruyère ».

En fait, le régime algérien a toujours tenté de convaincre le monde qu’il faisait de son mieux pour mener son combat contre l’obscurantisme, et si de temps en temps il ne parvenait pas à le faire, ce serait à cause de ses moyens limités face au génie des groupes « intégristes », à cause des formes mutantes de guerre auxquelles il aurait des difficultés à s’adapter et à cause de l’étendue du territoire algérien.

Ce que le régime algérien ne parvient pas à expliquer cependant, c’est pourquoi en Algérie, les sites stratégiques et d’intérêt vital pour le pouvoir (localités de résidence des notables, installations pétrolières, etc.) n’ont jamais été touchés par les massacres, et pourquoi aux périodes des élections, cette armée si démunie arrive quand même à transformer toute l’Algérie en un territoire de paix et de sécurité.

4) L’armée algérienne joue la transparence. L’ambassadeur nous informe dans sa lettre que : « L’armée algérienne est composée à plus de 90% de simples conscrits », et d’ajouter qu’« il n’y a pas une seule famille algérienne qui n’ait pas un de ses membres ou de ses proches, parfois plusieurs, au sein de l’armée ou des différents services de sécurité », avant de conclure que « c’est en soi la garantie d’une très large transparence qui rend quasiment impossible qu’une quelconque dérive ne soit pas connue de centaines de personnes, voire de milliers, quand on sait la liberté d’expression dont jouit désormais la société algérienne et sa faconde toute méditerranéenne ». Ainsi, d’après M. Ghoualmi, l’armée algérienne issue du peuple, œuvrerait pour le bien de ce peuple et n’aurait rien à lui cacher.

Et pourtant les révélations qui s’accumulent jour après jour sur le fonctionnement de l’armée algérienne, notamment par des officiers dissidents, nous apprennent qu’au sein de cette armée, il existe hélas des services obscurs qui représentent l’ossature du système que la langue de M. Ghoualmi a trahi un jour par un lapsus freudien en l’appelant « régime militaire[34] ». Ces services pensent, planifient, commanditent des crimes et les font exécuter à grande échelle par le demi-million d’hommes armés[35] sous leur contrôle, c’est-à-dire les forces spéciales dites anti-terroristes, les escadrons de la morts, les GLD, les patriotes et les GIA islamistes ou berbères qui obéissent tous au même commandement militaire.

Le fait que chaque famille algérienne a un ou plusieurs de ses membres enrôlés au sein de l’armée n’a pas empêché cette dernière de torturer et de perpétrer de véritables massacres en octobre 1988. Cela n’a pas empêché les Abderrahmane, Betchine, Guenaizia et Nezzar d’ordonner à leurs soldats de tirer sur des foules désarmées, tuant en quelques jours des centaines de personnes, dont des enfants, qui protestaient dans la rue. Cela ne les a pas empêché de commander la torture à grande échelle de citoyens, dont des « gamins qui chahutaient », pour reprendre la formule officielle utilisée à l’époque.

En réalité, le fait qu’une armée soit composée des enfants du peuple ne l’a jamais prémunie de tuer ce même peuple. Les statistiques mondiales le prouvent.

Dans son étude sur la réaction de l’armée algérienne aux massacres[36], M. S. Lalioui cite Rummel qui, dans ses recherches sur les démocides (génocides, massacres, exécutions extrajudiciaires), affirme que « les gouvernements ont probablement tué durant ce siècle près de 170’000’000 de leurs citoyens ou parmi les étrangers, ce qui représente environ quatre fois le nombre des victimes de toutes les guerres internes ou externes et les révolutions ». Rummel explique ce chiffre, qu’il considère en dessous de la réalité[†], par le fait que « moins un régime est démocratique, moins le pouvoir au centre est équilibré et contrôlé, et plus il est susceptible de commettre le démocide. Le démocide devient un instrument de domination, dans l’élimination des opposants par exemple, ou un moyen de réaliser des objectifs idéologiques, comme dans la purification du pays d’une race étrangère ou dans la reconstruction de la société ».

Dans le même travail, M. S. Lalioui cite aussi Helen Fein qui estime que « les génocides et les politicides entre 1945 et 1980 ont causé plus de deux fois le nombre des victimes des guerres qui ont eu lieu dans cette période » et qui affirme que « les massacres attribués aux Etats on coûté la vie à 2,6 fois le nombre des gens qui ont trouvé la mort suite aux catastrophes naturelles entre 1967 et 1986 ».

Si ces études empiriques réfutent de façon conclusive l’intuition naïve mais prévalante que les armées protègent naturellement leurs peuples, une intuition infondée que la propagande du CAD actionne dans l’esprit de ses cibles pour pervertir l’évidence en invraisemblance, dans le cas de l’armée algérienne les témoignages des victimes et des survivants des massacres ainsi que les documents publiés par le Mouvement algérien des officiers libres[37] sont à ce sujet très révélateurs et confirment de fait sa nature démocidaire.

Toute machine de guerre, indépendamment de sa constitution, obéit à quiconque réussit à en prendre le contrôle, et nul ne peut garantir sa mise au service de la nation, de l’Etat et du peuple ainsi que sa transparence si ce n’est par des instruments et des mécanismes de contrôle fiables relevant des autorités civiles, du Parlement et de la Justice. Or, en Algérie, ces institutions sont aujourd’hui caporalisées par les militaires.

5) Le régime algérien est innocent. C’est une déclaration d’innocence que les diplomates algériens ne cessent de répéter à chaque occasion. Cette fois-ci, M. Ghoualmi fait signer cette déclaration par des « millions d’Algériens, de dizaines de journaux privés nationaux, des forces politiques, y compris d’opposition, des milliers d’associations[38] ». Comment oser prétendre que des journaux inféodés au pouvoir, que des forces politiques contrôlées, voire créées par le pouvoir, puissent refléter l’opinion de millions d’Algériens ?

M. Ghoualmi affirme également dans sa lettre qu’« il est avéré et confirmé par les observateurs internationaux, dont la crédibilité et la rigueur morale sont reconnues, et qui ont eu l’occasion de rencontrer et d’interroger des dizaines de survivants et des membres des familles des victimes, que la responsabilité du GIA ne fait aucun doute ».

De qui parle l’ambassadeur ? Des Jean Audibert, Yves Bonnet, Claude Cheysson, Jean Daniel, Alain Finkielkraut, André Glucksmann, Bernard Henry-Levy, Werner Hoyer, Robert Hue, Gilles Képel, Jack Lang, Rémy Leveaux, Robert Pelletreau, Xavier Raufer, Yvette Roudy, Elisabeth Schemla, André Soulier, Simone Veil et j’en passe ?

De ceux qui, par conviction idéologique, cautionnent l’entreprise de l’« éradication » en Algérie. Les « nouveaux philosophes », sociologues, politologues et autres anthropologues fidèles à la tradition de leurs aïeux, les Jules Ferry, Jean Jaurès, Alexis de Tocqueville, etc. qui, libéraux chez eux mais fanatiquement colonisateurs chez les autres, justifiaient jadis, par des raisonnements absurdes, les massacres de l’entreprise de la « pacification » de l’Algérie ?

De ceux recrutés par ses services à Paris pour « la bonne cause » en échange d’une nomination comme conseiller juridique de telle société nationale, de quelques actions dans telle société mixte ou carrément de mallettes remplies de billets de banque destinées à financer la campagne électorale de tel politicard ou à enrichir tel ripoux ?

Ceux recrutés par les mêmes services qui forment au sein de la communauté algérienne en France, ou dans d’autres communautés maghrébines, moyennant de vrais-faux passeports algériens, des réseaux constitués de pauvres jeunes crédules et qui les entraînent pour planifier et organiser des actions terroristes à Paris et ailleurs en France, et pourquoi pas à Marrakech, à Londres ou même en Amérique, dans le seul but de provoquer la psychose et de radicaliser l’opinion contre l’« islamisme » que les relais médiatiques du régime militaire algérien font vite d’accuser de ces crimes, parfois avant même qu’ils ne se produisent ?

M. Ghoualmi sait très bien que des affaires sombres de ce type font déjà surface dans la presse internationale.

Il est aussi décrété au CAD que ceux qui commettent le crime de ne pas croire sur parole les messagers de la « vérité officielle », doivent être culpabilisés, leur conscience doit être ébranlée et tout doit être mis en œuvre pour les rendre non crédibles aux yeux de l’opinion internationale et surtout du peuple algérien, notamment en les accusant de deux crimes majeurs :

1) Le soutien au terrorisme. Accuser le régime algérien serait, selon M. Ghoualmi, « un encouragement aux groupes terroristes[39] ». Ce serait « absoudre le terrorisme intégriste, le dédouaner de sa responsabilité dans la tragédie de l’Algérie, le laver des crimes contre l’humanité qu’il a perpétrés[40] », ce qui représenterait « une responsabilité morale et politique lourde de conséquences non seulement pour l’Algérie mais pour tous les pays qui connaissent ou risquent de connaître une épreuve et un drame similaires[41] ».

2) Le complot contre l’Algérie. Le soutien au terrorisme s’inscrirait dans une machination plus grave : le complot contre l’Algérie. Accuser l’armée algérienne serait, à l’avis de l’ambassadeur algérien, « fragiliser cette institution, et à travers elle l’Algérie[42] ». Il déclare dans sa lettre qu’« à l’extérieur du pays, des forces politiques intéressées à la déstabilisation de l’Algérie ont relayé cette stratégie et continuent de le faire. Le livre sur Bentalha n’est malheureusement pas la seule manifestation de ces relais ». Il avait d’ailleurs déjà pris l’initiative de faire une mise au point à Paris en traitant l’ouvrage sur Bentalha d’être l’une des preuves d’une « manipulation appuyée par des forces politiques qui refusent de voir l’Algérie se stabiliser[43] ».

Il semble que dans ses prescriptions (à la diplomatie mercenaire) de tactiques rhétoriques pour contrer la demande nationale et internationale d’enquête sur les massacres, le CAD ait accru en subtilité. Hier, la simple question de savoir qui tue qui en Algérie était considérée comme un anathème et une offense à la mémoire des victimes. Aujourd’hui, l’ambassadeur Ghoualmi approuve le fait que « l’opinion publique nationale et internationale s’est légitimement interrogée sur la facilité déconcertante avec laquelle les terroristes se sont volatilisés après le massacre[44] ».

Dans la lettre du diplomate algérien, le seul argument valable et recevable est le fait que le drame de Bentalha soit « trop grave pour être ‘investigué’ à travers les affirmations d’un seul individu ». Mais, à l’évidence, M. Ghoualmi refuse d’admettre qu’il ne s’agit pas là du seul témoignage sur les horreurs de Bentalha. Faut-il le renvoyer à la collection de témoignages rassemblés par M. Farouk, T. S. Senhadji et M. Ait-Larbi dans Voices of the Voiceless[45]. Il y trouvera de nombreux témoignages, recueillis par la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, qui relèvent d’étranges concordances avec ce qui est relaté dans Qui a tué à Bentalha ?

Si, selon l’ambassadeur, « des dizaines de survivants ainsi que plusieurs proches des familles victimes qui ont eu l’occasion de s’exprimer devant la presse nationale et internationale ont affirmé qu’ils avaient reconnu les auteurs de ce massacre parmi leurs propres voisins dont l’appartenance au mouvement intégriste était connue », qu’il sache qu’il y a des dizaines d’autres survivants qui parlent d’engins militaires et d’hélicoptères et qui évoquent une apparence, un langage, des réflexes, un modus operandi et une chaîne du commandement propres aux militaires.

A l’évidence, la « vérité » de M. Ghoualmi n’est pas la seule possible.

Alors, en attendant une enquête qui élargira la base des témoignages et qui vérifiera avec circonspection la véracité et la fiabilité de leurs auteurs et contenus, dans un climat serein, sans terreur, censure ou autocensure, condition nécessaire pour pouvoir inférer de façon fiable la vérité à partir des témoignages, il reste deux postures épistémiques prudentes à adopter : suspendre son jugement ou alors procéder avec une approche méthodologique qui ne se fonde pas sur l’inférence à partir d’un ou de quelques massacres mais sur un grand ensemble de massacres, et qui ne se base pas sur des données controversées telles que l’apparence des assaillants (« fausses barbes » ou « faux uniformes »), mais sur des donnés moins contradictoires telles que les dates, les lieux et les nombres de victimes des massacres.

Un tel exercice est possible, comme l’a fait M. Ait-Larbi et al. dans An Anatomy of the Massacres[46], qui repose sur une approche statistique portant sur plus de 600 massacres ayant fait près de 11’000 victimes et qui examine comment les macro-indicateurs des massacres évoluent dans le temps et se distribuent géographiquement, et comment ils sont corrélés avec les indicateurs d’identité politique.

Par exemple, l’évolution temporelle de l’activité des massacres exhibe un phénomène de vagues, dont les pics d’intensité coïncident avec l’exacerbation des conflits entre les clans militaires et avec les périodes de pourparlers pour une solution négociée. Dans la distribution géographique des massacres, il ressort qu’il y a une relation de proportionnalité entre le degré de victimisation des zones géographiques et leur degré d’allégeance politique au FIS (mesuré à l’aide des résultats des élections locales de juin 1990 et législatives de décembre 1991), phénomène perçu intuitivement par plusieurs observateurs et que le sociologue Lahouari Addi a qualifié d’« épuration électorale ». Cette étude présente une quarantaine d’autres macro-indicateurs de victimisation empiriques dont l’analyse nous rapproche plus de la compréhension de ces crimes que le font les slogans prescris par les thaumaturges du CAD.

Quant aux motifs des massacres, motifs non pas induits à partir d’un ou quelques témoignages « officiels » sur un ou quelques massacres, mais inférés à partir de leurs capacités à rendre compte des macro-indicateurs de victimisation sur l’ensemble des massacres, ils ne confortent pas les slogans officiels.

Dans une seconde étude de Y. Bedjaoui, On the Politics of the Massacres[47], les diverses thèses proposées en vue d’expliquer les massacres, notamment comme : a) mesure punitive employée par les islamistes, b) stratégie contre insurrectionnelle utilisée par l’armée, c) instrument de lutte entre les factions rivales au sein de l’institution militaire, d) méthode d’éviction utilisée par les spéculateurs fonciers, et e) expression d’une haine tribale et d’une criminalité sociale, ont été confrontées aux macro-indicateurs obtenus dans la première étude mentionnée ci-dessus. Les thèses qui ne sont pas confortées par les données et celles qui sont corroborées par les macro-indicateurs ont été soulignées.

L’explication la plus apte à rendre compte des variations des macro-indicateurs de victimisation est une combinaison des deux théories : 1) massacres comme stratégie contre insurrectionnelle utilisée par l’armée, et 2) massacres comme instrument de lutte entre les factions rivales au sein de l’institution militaire.

Si l’approche méthodologique ainsi que la force évidentielle et explicative de ces études sont un meilleur guide épistémique pour comprendre les massacres et se rapprocher de la vérité que les slogans préparés par les nécromants des services de l’action psychologique, il reste, comme le concèdent ces prudents auteurs, que personne ne devrait arrêter de conclusion définitive avant qu’une enquête indépendante sur les massacres ne soit entreprise.

Oui, une enquête, le mot qui fait trembler les criminels de guerre et qui produit chez eux l’insomnie chronique.

En novembre 1997, M. Ghoualmi déclarait que l’idée même d’une enquête sur la situation des droits de l’homme en Algérie constituait un « mépris pour le peuple algérien[48] ». L’irresponsabilité du diplomate le rend personnellement complice des dizaines de massacres suivants qui on fait des milliers de victimes innocentes. Tenter de façon récurrente, comme il le fait, d’absoudre ses officiers supérieurs de leurs crimes contre l’humanité, c’est prendre une lourde responsabilité devant Dieu, devant le peuple algérien et devant le droit.

Pourquoi le pouvoir militaire algérien qui n’aurait rien à se reprocher refuse-t-il de faire comme ses adversaires, les islamistes, qu’il aime tant diaboliser et qu’il accuse d’être derrière les massacres ? Eux, ils ont accepté depuis longtemps le principe de l’enquête.

Pas plus tard que juin passé, Mourad Dhina, un haut responsable du FIS, répétait au colloque de Genève que : « Le FIS réitère sa demande de commissions d’enquêtes libres, expertes et indépendantes sur la torture, les disparitions, ainsi que sur les massacres contre les civils (Bentelha, Rais, Beni-Messous, Relizane, Sidi-Hamed, etc.) et les prisonniers (Serkadji, Berroughia). Il clame haut et fort qu’on ne peut être juge et partie. Le FIS accuse le pouvoir militaire de ces actes ignobles. Pour s’en défendre, ce pouvoir accuse les soi-disant GIA et en fait parfois porter la responsabilité directe ou morale au FIS. Il restera à l’opinion nationale et internationale d’apprécier la position du FIS qui appelle à la constitution de commissions d’enquêtes indépendantes, en opposition au pouvoir militaire qui se dérobe à ce sujet. Qui craint la vérité et a donc quelque chose à se reprocher ? Certainement pas le FIS[49] ».

Dans la vision du FIS pour la sortie de crise, M. Dhina préconisait « la mise sur place d’une commission nationale pour enquêter sur les tortures, les disparitions et les massacres. Cette commission devra nécessairement inclure les représentants de tous les partis, y compris le FIS, ainsi que des organisations de défense des droits de l’homme[50] ».

En fait, une enquête sur les massacres aura le mérite de réaliser quatre objectifs vitaux pour l’avenir de notre pays :

1) Elle contribuera à sauver des vies humaines. En effet, elle constituera dans l’immédiat et dans le court terme, un moyen de protection efficace des populations déjà victimisées ou celles qui sont des cibles potentielles car, comme l’ont montré les études empiriques d’Ervin Staub[51] sur les effets des réactions des bystanders sur les processus de victimisation de masse, elle introduit le doute quant à l’acceptabilité et l’impunité de ces crimes dans l’esprit de ceux qui les commanditent et ceux qui les perpètrent.

2) Elle constituera un pas indispensable dans le chemin de la paix. En fait, à défaut de justice rendue, être informé sur ce qui s’est passé ces dernières années constitue le seul garant de l’implication réelle des Algériennes et des Algériens dans tout processus de réconciliation nationale. Pour être en mesure de pardonner, les victimes doivent d’abord savoir la vérité.

3) Elle permettra de réhabiliter l’institution militaire, dont l’image a été ternie par le comportement irresponsable d’une minorité agissante à son sommet qui s’est accaparée de son contrôle absolu, ainsi que de redonner au peuple algérien confiance en son armée censée le protéger. Cela permettra aussi d’instaurer le début d’une relation saine entre militaires et civils, une relation régie par la Constitution.

4) Elle permettra enfin de réparer le crime moral gravissime contre l’Islam, et à un moindre degré lever le préjudice moral causé au mouvement islamique, au niveaux national et international, un crime perpétré de façon préméditée par les officines du département des opérations psychologiques qui, pour isoler un adversaire politique et rallier à leur cause putschiste les ennemis historiques de l’Islam dans le monde, n’ont pas hésité à manipuler et salir l’image d’une religion divine, vieille de quatorze siècles et comptant plus d’un milliard de fidèles, sans se soucier des dommages faits à la religion et à l’image de soi de chaque musulman dans le monde.

La stratégie du pouvoir pour étouffer la demande des Algériennes et des Algériens pour une enquête sur les massacres, en manipulant les réflexes patriotiques du peuple algérien, sera vaine.

Personne n’a le monopole de l’amour du pays. Si aimer son pays c’est, entre autres, être jaloux pour son intégrité, c’est également, et plus encore, se préoccuper de la vie et du bien être des enfants, des femmes et des hommes qui y vivent. Le pays n’est pas uniquement un territoire, c’est aussi une population d’êtres humains.

Le subterfuge du « refus de l’ingérence » utilisé par le régime militaire algérien pour empêcher la vérité d’éclater au grand jour est réfutable pour deux raisons :

1) Une commission d’enquête ordonnée par un instrument de droit international ne représente pas une ingérence, puisque l’Etat algérien est signataire de pactes et de traités qui prévoient ce genre de dispositions, le cas échéant.

2) Il n’a jamais été exigé que l’enquête soit menée par des personnalités étrangères exclusivement. Une commission formée de personnalités nationales connues pour leur intégrité ferait très bien l’affaire.

Une telle commission (nationale, internationale ou mixte) ne pourra cependant réussir sa mission que si elle remplit les trois conditions suivantes :

1) Elle doit être indépendante, c’est-à-dire qu’elle doit avoir pour seul but la recherche de la vérité sans considération idéologique ou partisane, même si elle est composée de membres représentant les diverses sensibilités de la société algérienne.

2) Elle doit être souveraine, c’est-à-dire aux pouvoirs réels, libre de décider quand, où et comment procéder, ainsi que qui elle veut convoquer.

3) Elle doit être experte, c’est-à-dire apte à mener une enquête scientifique, aux résultats fiables. Elle doit nécessairement comprendre des membres, ou des conseillers, spécialisés dans le droit de guerre, le droit pénal national et international, la criminologie, la terreur d’Etat, la conduite des insurrections et des contre insurrections, etc.

L’ambassadeur Ghoualmi a livré dans sa lettre, à la réflexion du lecteur, « quelques éléments de contexte concernant l’évolution tragique qu’à connue l’Algérie à travers la gradation dans l’horreur de la stratégie du terrorisme intégriste ». Il a divisé la décennie noire que connaît l’Algérie en cinq phases. En substance, il attribue les causes de la tragédie à des fatwas proférées dans des mosquées, déclarant la guerre à la société algérienne. Soit. C’est son point de vue.

D’autres analyses plus perspicaces ont identifié les causes de la tragédie algérienne comme relevant entre autres de : a) la marginalisation de certains constituants essentiels de l’identité algérienne, comme l’Islam et la culture amazigh, b) la domination de l’Etat et de la société politique et civile par les militaires, c) la nature patrimoniale, clientéliste et bureaucratique de l’administration de l’Etat, d) la mauvaise gestion de l’économie nationale et sa dépendance externe chronique, et e) la corruption à tous les niveaux et dans tous les domaines.

Quant à la chronologie de la violence en Algérie que nous livre M. Ghoualmi, le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle est biaisée et sélective à bien des égards. Mais, c’est son point de vue.

Une chronologie alternative proposerait que la tragédie qu’a connu l’Algérie lors de cette décennie est une véritable entreprise politicidaire bien planifiée et exécutée. Elle s’est déroulée en quatre actes sinistres :

Acte I : Prélude à l’horreur (1990-1991). C’est l’ère qui a précédé le coup d’Etat de janvier 1992, cette violence originelle qui a plongé le pays dans l’enfer.

C’est le conditionnement psychologique du public (c’est-à-dire l’opinion) aux scènes qui allaient suivre et la préparation du terrain social nécessaire à l’implémentation sur le terrain de la doctrine de l’éradication.

Une armada de journalistes et d’intellectuels se sont mis à l’œuvre de la bestialisation, de la démonisation et de l’infection de l’adversaire politique, ce qui devait banaliser par la suite, aux yeux de l’opinion, les crimes les plus impensables.

Acte II : Avant-goût amer (1992-1994). C’est l’ère qui a suivi le coup d’Etat, celle du HCE, celle des Abdesslam Belaïd, Mohamed Boudiaf, Sid-Ahmed Ghozali, Tidjani Haddam, Ali Haroune, Ali Kafi, Rédha Malek, Khaled Nezzar et j’en passe.

Ce fut la fermeture des champs politique et médiatique, la répression qui frappait sans discrimination et la terreur dans toutes ses formes : arrestations arbitraires, détentions extrajudiciaires, déportations dans les camps du Sahara, torture systématisée, exécutions sommaires individuelles et collectives, disparitions forcées, etc.

Dans cette période, on a rodé les machines, testé les limites du système, mis à l’épreuve les réactions nationales et internationales, compté les alliés et recensé les complices. On a infiltré les groupes armés, formé les milices et recruté les mercenaires. On s’est fait livrer du matériel de guerre sophistiqué provenant des usines les plus high-tech du « monde libre ».

A la fin de cette période, où l’Algérie n’était qu’à ses 30’000 morts, une importante offre de paix a été faite par les signataires de la plate-forme du Contrat national. Elle a été hélas considérée par le régime militaire algérien comme un « non événement » et rejetée « globalement et dans le détail[52] ».

Il devenait clair qu’en Algérie, la mécanique de guerre était trop huilée pour faire marche arrière.

Acte III : Déclenchement de la guerre totale (1995-1998). C’est l’ère de Liamine Zeroual, caractérisée selon certains observateurs par trois malédictions : « La guerre totale, la fraude électorale et le FMI[53] ».

A la fin de cette période, l’Algérie comptera ses 130’000 morts, victimes pour la plupart des exécutions sommaires et des massacres collectifs, ses 18’000 disparus, ses 30’000 prisonniers politiques, détenus de façon extrajudiciaire, ses dizaines de milliers de torturés, un nombre affolant de femmes violées et des centaines de milliers de déplacés à l’intérieur du territoire ou exilés et réfugiés à l’étranger.

Ce fut aussi la période où le peuple algérien a été soumis à l’humiliation et plongé dans la misère économique et sociale. Ce fut la période de la destruction des liens sociaux, de l’incitation à la corruption, de la prolifération des crimes économiques compromettant sérieusement le développement du pays et hypothéquant son avenir.

Acte IV : Baisse du rideau (1999-2000). C’est l’ère de Abdelaziz Bouteflika, qui a été fait président pour dépoussiérer la vitrine et balayer les débris trop visibles de la guerre.

Bouteflika a été fait président pour dire au peuple algérien qu’il est temps de baisser les rideaux. La tragédie est terminée. Pour lui dire qu’il ne lui reste plus qu’applaudir les acteurs responsables de ses malheurs et réserver une chaleureuse standing ovation aux brillantissimes metteurs en scène qui auront réussi leur coup macabre. Quant aux victimes du politicide des généraux, Bouteflika ne les voit que comme de banals figurants qu’il faudrait se presser de faire disparaître de la mémoire collective des Algériens.

C’est aussi l’ère du « nettoyage politique » à basse intensité.

Bouteflika a été fait président pour transformer la doctrine du « terrorisme résiduel » en doctrine de la « violence sociale » avec laquelle il va falloir s’accommoder, comme le font les plus modernes des métropoles occidentales.

Bouteflika a été fait président pour faire accepter en Algérie 200 morts par mois comme un seuil de tolérance, pour faire admettre la quinzaine de massacres perpétrés actuellement par mois comme moyenne acceptable dans un vaste pays comme l’Algérie, pourvu qu’aucun massacre ne dépasse la barre psychologique des 30 victimes.

Que se passera-t-il après l’an 2000 ? Dieu seul le sait. Me Ali-Yahia Abdennour n’a pas hésité récemment à Oran à déclarer que : « L’Algérie va passer, dans les jours qui viennent et pendant longtemps, une très mauvaise période où les libertés fondamentales seront toutes confisquées, une situation que personne ne pourra maîtriser du fait de l’absence totale de partis politiques et de vraies luttes syndicales[54] ». C’est dire que la fin des malheurs de l’Algérie n’est apparemment pas pour demain.

Mais malgré ces faits qui présagent un avenir sombre, il y a toujours de l’espoir. Le peuple algérien sortira vainqueur de cette épreuve.

Des centaines de citoyens à travers le monde unissent déjà leurs efforts et de nombreuses ONG fédèrent leurs forces afin d’entamer des poursuites judiciaires contre tous les responsables, quels que soient leurs bord et rang, impliqués dans des crimes contre le peuple algérien.

Des cours pénales civiles et militaires, en Europe et en Amérique, sont prêtes à recevoir les plaintes.

Des militaires comme les généraux-majors Kamel Abderrahmane, Larbi Belkheir, Mohamed Betchine, Said Bey, Rabah Boughaba, Abdelhamid Djouadi, Brahim Fodil Cherif, Mohamed Gaid Salah, Abbas Ghezial, Abdelmalek Guenaizia, Mohamed Lamari, Smaïn Lamari, Mohamed Médiène, Khaled Nezzar, Abdelmadjid Taghrirt, Mohamed Touati et Liamine Zeroual, les généraux Fodhil Saïdi et Ahmed Sanhadji, les colonels Othmane Tartag et Ali Tounsi et bien d’autres, des émirs comme Djamal Zitouni et Antar Zouabri et bien d’autres, des chefs miliciens comme Hadj Abad, Hadj Fergane, ex- commandant Azzeddine, Smaïl Mira, Cheikh el Moukhfi, et bien d’autres, devront tous, un jour ou l’autre, répondre de leurs actes et paroles, ou avoir leur conduite examinée à titre posthume.

Il en sera de même pour leurs complices de tous genres : hommes et femmes politiques, diplomates, journalistes, intellectuels et autres représentants de la société dite civile.

Les listes sont longues. Elles sont hélas trop longues et se rallongent de jour en jour avec de nouvelles recrues au service du crime organisé à grande échelle dans notre pays.

Mais la vérité sur les crimes perpétrés contre le peuple algérien fait déjà son chemin. Elle finira par triompher sur la redoutable machine du mensonge engagée à plein régime par le pouvoir militaire algérien. C’est irréversible. Rien, ni personne ne pourra l’arrêter.

Ni les pétrodollars qui coulent actuellement à flot.

Ni l’éloquence mercenaire de Abdelaziz Bouteflika.

Ni les yeux vigilants de Larbi Belkheir, Abdelhamid Djouadi, Ahmed Sanhadji, Mohamed Touati et les autres, qui veillent au Palais d’El Mouradia sur la manière dont sont gérées les affaires de l’Etat, et surtout sur la bonne allocation de la manne pétrolière.

Ni les mains fortes prêtées à Bouteflika par les Mahieddine Amimour, Ali Benflis, Abdelaziz Benkhadem, Yazid Zerhouni et les autres qui ont accepté, en fin de carrière, comme l’avaient fait beaucoup d’autres avant eux, de salir leurs casiers moral, politique et judiciaire.

Encore moins les services commandés des diplomates sycophantes des généraux qui, lorsque sonnera l’heure de la vérité et de la justice en Algérie, feront leur honte et entraîneront leur perdition.

Alors, s’il est un conseil fraternel à donner à M. Ghoualmi, c’est le suivant :

Sauvez ce qu’il vous reste d’honneur avant qu’il ne soit trop tard.

Libérez votre âme et votre conscience, enchaînées par une poignée de francs maudits, souillés pas le sang des innocents.

Ayez de la dignité et donnez votre démission.

Soyez du côté de votre peuple qui veut se libérer du joug de la dictature.

Refusez d’entretenir un édifice qui s’écroule jour après jour.

Arrêtez de défendre le dernier des Etats-assassins du XXième siècle et de soutenir les derniers Pinochets de notre temps.

Et comme dirait George Orwell, cessez de rendre le mensonge vraisemblable, le crime d’Etat acceptable et de donner à du vent l’apparence de solidité.

Notes

[*] Pour ceux qui ne savent pas ce qu’est le RND il conviendrait peut-être de rappeler qu’il s’agit d’une excrétion de l’ère sanglante du général-président Liamine Zeroual, un instrument de fraude fabriqué pour les besoins des élections présidentielles et squatté après le départ de Zeroual par Ahmed Ouyahia. Ouyahia est l’ex-Premier ministre qui a excellé dans la fraude électorale et dans la falsification des statistiques de guerre. Il a été imposé à Abdelaziz Bouteflika comme ministre de la Justice, justement pour perpétuer l’injustice et afin de barrer le chemin au rétablissement de la justice. Ce même Ouyahia reprochait à AI d’agir pour le compte « d’officines avec des relais identifiés à l’intérieur et à l’extérieur » (Djilali B., ‘Les responsables algériens refusent de rencontrer la délégation de R. Clark : Un niet à Amnesty’, Le Quotidien d’Oran, 11 novembre 2000.)

[†] Rummel estime que « le nombre de morts pourrait être d’environ 360’000’000 de personnes » (R. J. Rummel, Death by Government, Transaction Publisher, New Brunswick N.J. 1997, p. 9).

[1] Amnesty International, Algérie : La vérité et la justice occultées par l’impunité, Novembre 2000, Index AI: MDE 28/011/00.
[2] Djilali B., ‘Les responsables algériens refusent de rencontrer la délégation de R. Clark : Un niet à Amnesty’, Le Quotidien d’Oran, 11 novembre 2000.
[3] Zine Cherfaoui, ‘Tirs groupés contre Amnesty International’, La Tribune, 11 novembre 2000.
[4] APS, 12 novembre 2000.
[5] Zine Cherfaoui, op. cit.
[6] A. C., ‘Rapport d’Amnesty International sur l’Algérie : Nouvelles réactions d’indignation’, Liberté, 12 novembre 2000.
[7] Djamel B., ‘FLN, ANR et sénateurs réagissent au rapport d’Amnesty : « Que vise réellement cette ONG ? »’, Le Matin, 12 novembre 2000.
[8] Ibid.
[9] A. C., op. cit.
[10] Ibid.
[11] Ghada H., ‘ONDH, journées d’étude sur les droits de l’Homme : Entre théorie et pratique’, Le Matin, 16 novembre 2000.
[12] Amnesty International, op. cit.
[13] Ibid.
[14] Ibid.
[15] Ibid.
[16] Ibid.
[17] Ibid.
[18] K. Y., ‘Le Monde s’autocensure… en Algérie (comme pendant la guerre de libération !)’, Libre Algérie, 56 , 23 octobre – 5 novembre 2000.
[19] Salima Tlemçani, ‘Un Livre mensonger : Colère des rescapés de Bentalha’, El Watan, 12 novembre 2000.
[20] M. B., ‘Qui a tué à Bentalha ? suscite l’indignation des victimes du terrorisme : Qui a payé Yous Nasrallah ?’ Liberté, 12 novembre 2000.
[21] Ibid.
[22] Ibid.
[23] Ibid.
[24] Ibid.
[25] Ibid.
[26] Salima Tlemçani, ‘Un Livre mensonger : Colère des rescapés de Bentalha’, Op. cit.
[27] Salima Tlemçani, ‘Massacre de Bentalha : Un livre qui suscite des polémiques’, El Watan, 30 octobre 2000.
[28] Ibid.
[29] Ibid.
[30] Ibid.
[31] Mohamed Ghoualmi, ‘Au sujet du livre Qui a tué à Bentalha ?’, Le Quotidien d’Oran, 9 novembre 2000.
[32] Y. Bedjaoui, M. Aït-Larbi et A. Aroua, An Inquiry to the Algerian Massacres, Hoggar, Genève 1999. URL : hoggar.org.
[33] Jean-Marie Cavada, ‘La marche du siècle’, la chaîne de télévision France 3, 9 septembre 1998.
[34] Ibid.
[35] International Crisis Group, The Algerian Crisis : Not Over Yet, Africa Report No 24, Algiers/Paris/ London/Brussels, 20 October 2000.
[36] M.S. Lalioui, ‘Reactions of the Algerian Army to the Massacres’, in Y. Bedjaoui et al., op. cit.
[37] MAOL, documents disponibles au site anp.org.
[38] Mohamed Ghoualmi, op. cit.
[39] Ibid.
[40] Ibid.
[41] Ibid.
[42] Ibid.
[43] Abla Cherif, ‘Des habitants de Bentalha réagissent au livre de Nasroullah Yous : « On veut innocenter les terroristes ! »’, Le Matin, 12 novembre 2000.
[44] Mohamed Ghoualmi, op. cit.
[45] In Y. Bedjaoui et al., op. cit.
[46] In Y. Bedjaoui et al., op. cit.
[47] In Y. Bedjaoui et al., op. cit.
[48] AFP, 27 novembre 1997.
[49] Mourad Dhina, ‘Le FIS et le drame algérien’, contribution au colloque sur Les dimensions réelles de la crise algérienne, Genève 21-22 juin 2000. Voir texte intégral de l’intervention à l’adresse : ccfis.org.
[50] Ibid.
[51] Staub E., The Roots of Evil : The Origins of Genocide and Other Group Violence, Cambridge University Press, Cambridge 1989.
[52] Déclaration d’Ahmed Attaf en janvier 1995, alors porte-parole du gouvernement, suite à la signature à Rome de la plate-forme du Contrat national (AFP, 18 janvier 1995).
[53] Francis David, 24 Heures (Lausanne), 16 novembre 1998.
[54] Bouhassoune Lahouar, ‘Ali Yahia Abdennour et Amnesty à Oran’, Le Quotidien d’Oran, 16 novembre 2000.

Remerciements : L’auteur tient à exprimer sa reconnaissance au docteur Moussa Aït-Embarek pour avoir pris de son temps à lire et à critiquer le manuscrit.

Abbas Aroua
20 novembre 2000