200 000 morts. Quelque 20 000 disparus. Un pays démantelé. Une société démolie…

Le régime responsable de ce bilan présente aujourd’hui un projet d’auto-amnistie, qu’il souhaite faire avaliser par le peuple algérien, à la hussarde.

Un espoir, cependant : des familles de victimes qui préfèrent la vérité et l’honneur à l’argent.

Une initiative : un débat pluriel sur le sujet de la réconciliation nationale. Face au poussif unanimisme de façade que présente le régime algérien – avec le renfort de ses homologues en France –, pour éviter de donner l’impression que la société algérienne soutient ce projet historicide, cette initiative des éditions Hoggar – c’est sans doute la première du genre (initiée par des Algériens) – de réunir dans un même ouvrage les interventions d’une Algérie diverse, pour tirer les leçons des turpitudes du passé et jeter les jalons communs d’un avenir où l’Algérien aurait droit de cité dans son pays, est plus que louable…

Or, c’est parmi ces interventions que se trouve celle de Benaïssa d’où est extrait ce passage terrifiant :

Toute la subversion et la gesticulation berbériste, délirante et réductrice, sous toutes ses facettes, soi-disant démocrate et laïcarde, anti-arabe, chrétienne par quête de carte de séjour, relève de ce registre d’ingérence française impudente et revancharde. Conduits par des islamophobes et francophiles, portés par la haine, plutôt que par l’amour – mille fois légitime – d’une langue que nous chérissons – quant à nous – et conservons au bout de nos lèvres et au fond de nos cœurs, en lui réservant le monopole dans nos foyers, le projet berbériste gréco-latin n’a aucun avenir. Il mourra comme toutes les autres tentatives, visant à saper sous le masque fallacieux de la quête identitaire, le socle spirituel de notre peuple.

Ces propos ne sont pas l’expression épidermique d’un excité, dans une dispute où il perd le contrôle de ses nerfs, mais les propos réfléchis, soupesés et déclinés après mûre réflexion dans un texte qui prétend exprimer l’esprit d’ouverture et le souci de justice de son auteur. Par quelle logique un texte censé donner un avis individuel sur l’amnistie des massacres de la décennie 1990 conduit-il son auteur à dériver ainsi jusqu’à vouer à « mourir » ce qu’il nomme un « projet berbériste » qu’il appréhende « sous toutes ses facettes », tout projet impliquant des idées et des hommes. Lorsque l’on sait que ce « projet » rassemble la quasi-totalité des Kabyles, que s’y sont ralliés depuis 1980 les Berbères des Aurès, du M’Zab, les Touaregs et un nombre incalculable d’arabophones, on devine que cette phrase ne promet rien d’autre que l’hécatombe. De la quête de justice à l’apocalypse, n’y aurait-il donc qu’un trait de plume ?

On pourrait dire que ce n’est là que l’expression sans conséquence d’un homme sans profondeur, qui mesure difficilement la portée de ses propos. Il n’en est rien : nous sommes même au cœur de la problématique algérienne. Banaliser le « projet » éradicateur que porte ce texte, c’est laisser le monopole de la réponse à d’autres éradicateurs : c’est précisément cela qui s’est passé durant toute la décennie 1990. C’est ce type de discours ultra-minoritaire qui a permis aux généraux de dénier aux Algériens dans leur intégralité le droit au chapitre, le droit à l’humanité et, mutatis mutandis, le droit à la vie.

En 1995, Jean-Louis Debré alors ministre de l’Intérieur, avait interdit la diffusion en France d’un précédent ouvrage des éditions Hoggar, Livre blanc sur la répression en Algérie, au prétexte qu’il pourrait nuire à l’ordre public. Des ouvrages qui dévoilent l’imposture du régime algérien, qui le démasquent comme le promoteur le plus assidu du terrorisme, sur son sol et à l’étranger, à Paris notamment, n’a donné lieu à aucun écho dans les médias les plus importants en France. Aujourd’hui, les gouvernements qui se succèdent dans ce pays n’ont qu’une hantise, empêcher la parole des opposants algériens d’atteindre les mass media, car ils risqueraient de dire des vérités qui ébranleraient le régime français. Tout cela procède d’un a priori, qui est le prolongement même des crimes qui se commettent quotidiennement en Algérie, selon lequel il est préférable de museler les Algériens (à n’importe quel prix) sans quoi ils ne proféreraient que fiel et diffuseraient des idées contraires aux valeurs universelles. Dans les faits, il s’agit d’une omerta sans raison officielle avouable à laquelle ces propos offrent une justification.

Paradoxalement, la publication de ces propos, pour inacceptables qu’ils soient, est salutaire. Car c’est dans des silences – imposés par les armes ou consentis par lâcheté, par calcul mesquin ou par hypocrisie – que s’engouffrent toutes les impostures, toutes les spoliations, les crimes contre l’humanité. C’est d’avoir omis de se saisir des débats le concernant au premier chef que le peuple algérien a été spolié de question essentielles qui auraient pu lui permettre de s’affranchir du joug tyrannique après 1988. Bon nombre d’intellectuels, algériens ou non, quoique hostiles à la junte militaire, ne voyaient pas d’un mauvais œil l’intervention des généraux en janvier 1992. C’était une façon comme une autre de les laisser faire le sale boulot, quitte à intervenir plus tard pour reprendre l’initiative – ils oubliaient que les tyrans n’ont pas pour habitude de renoncer volontiers à leur pouvoir mais plutôt à tout faire pour le consolider. Cette même hypocrisie vaut dans bien des domaines (c’est d’ailleurs cela qui fait que des choses si simples sur l’Algérie paraissent si compliquées) : celui qui a trait à l’identité plurielle des Algériens n’échappe pas à cette règle. Combien d’intellectuels arabophones jugent que la dictature a au moins cela de salutaire qu’elle empêche les Kabyles de « nuire » à l’idée qu’ils se font de l’identité algérienne : arabe, bien entendu. Aujourd’hui encore, c’est cet abandon consenti qui permet que soit menée une campagne de démantèlement du pays, par une sorte de contrat consenti et renouvelé par tacite reconduction.

L’opinion de Benaïssa constitue-t-elle la partie émergée d’une opinion largement répandue dans le milieu islamiste ? On l’ignore. Monsieur Benaïssa a au moins le mérite de l’exprimer, de l’assumer. Il offre ainsi l’occasion de quelques clarifications. Nul avenir viable n’est en effet concevable qui se fonde sur des non-dits, sur des déclarations et des révélations faites sous cape, en aparté ou sous le sceau de l’anonymat ; c’est une qualité qui se fait rare que d’assumer ses idées, les idées claires ayant cette inévitable et fâcheuse tendance à contrarier les extrémistes de tous les bords, à faire le lit d’intérêts occultes qui ne peuvent s’accommoder de la transparence. Voilà pour l’aspect positif, car, pour tout le reste…

Tout est dans l’art grotesque de la confusion, de l’amalgame, de la manipulation. En se dissimulant derrière des extraits du Coran prônant la tolérance, l’amour, le pardon, la justice, l’auteur s’en prend ainsi violemment à des cibles qui, regroupées, constitueraient donc bon gré mal gré l’humanité entière, dont personne ne trouverait grâce à ses yeux, toutes vouées à des fins apocalyptiques.

D’abord le raccourci qui consiste à prêter des projets fantoches à la France, sans nuance, sans la moindre précision. Dans cette dialectique, ce seul mot, « France », condamnerait donc 62 millions d’individus, parmi lesquels des millions de nourrissons, sans distinction de race ni de religion, de sexe ou d’âge, de convictions politiques ou philosophiques. Entre la collusion attestée avec le régime militaire algérien d’une minorité agissante – constituée d’hommes politiques, médiatiques et des acteurs économiques sans scrupule largement identifiés – et la France faite d’un peuple qui n’est en rien concerné par ces dérives, qui paye lui-même la facture de cette collaboration honteuse, en en sacrifiant le tribut humain (attentats de Paris), social et économique (les dividendes financiers de cette prédation ne profitant en rien au peuple français), il y a une marge que la décence interdit de franchir. Mais les millions de Français qui ne portent aucune responsabilité dans ce drame et, parmi eux, les milliers qui, par leur action, par leurs écrits ou par leurs prises de positions honorent la France – notamment tous ceux qui contribuent à faire connaître la vérité sur les crimes dont les islamistes même ont été la cible –, sont une réponse éclatante contre de si légères accusations.

La francophobie procède du même délire mental et du vice intéressé que l’islamophobie qui couvre les spoliations qui fondent le nouvel ordre international. C’est le fait d’une minorité qui aliènent les peuples du tiers monde mais aussi les peuples des pays occidentaux. C’est le fait d’une minorité que les manifestations monstres à Paris, Berlin, Rome, Madrid ou Londres dénoncent sans ambiguïté.

Le second amalgame consiste à passer du « je » à un « nous » indéfini, subrepticement, sans transition. Qui est « nous » ? Ceux qui se sont exprimés dans ce livre collectif ? Englobe-t-il tous les militants islamistes et, plus encore, tous les sympathisants du FIS ? S’agit-il même des Algériens dans leur intégralité ? Ce texte qui prétend condamner les pratiques meurtrières du régime en assume tous les relents totalitaires.

C’est par ce procédé manipulatoire d’un « nous » anonyme que le DRS a manipulé la mouvance islamiste – qui a délégué à des charlatans le soin de sa propre communication – pendant une décennie : les conséquences ne sont pas anodines. L’heure est venue pour tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans ces propos qui les engage de l’exprimer publiquement ; les canaux pour le faire ne manquent plus à l’ère d’Internet. Car la nature dit-on a horreur du vide et le vide laissé par des élites assassinées (physiquement ou intellectuellement) attire décidément l’ignorance « magnifique » et des projets morbides.

Contributeur dans cet ouvrage, je vais quant à moi répondre sur l’aspect « berbériste gréco-latin francophile » de cette intervention – toutes qualifications que j’endosse sans réticence –, voué semble-t-il à une mort certaine. Car le « nous » dont Benaïssa se fait le porte-parole ne s’est donné aucune frontière puisque, bien au-delà du champ religieux, il induit aussi les Berbères dans leur intégralité.

D’abord, les Berbères n’ont jamais affirmé être en « quête identitaire » ; ils savent parfaitement qui ils sont : des Berbères. Leur combat n’est pas de se découvrir mais de se débarrasser des entraves qui les empêchent de vivre en conformité avec cette culture, cette langue, ce mode de vie, qu’ils n’ont jamais perdus, valeurs qu’ils allient fort bien avec le respect d’autrui, avec la générosité, toutes valeurs millénaires que l’islam tolérant qu’ils ont fait leur n’a jamais démenties.

Il faudrait un ouvrage entier pour traiter toute cette question mais un infime résumé d’histoire récente s’impose. Ce sont notamment des berbéristes qui, depuis les années 1930, ont pris leur destin en main contre la colonisation et qui ont mûri le projet qui a abouti à l’indépendance en 1962, indépendance qui a été confisquée par des hommes qui ont tenu un discours qui est l’exacte réplique de celui de Monsieur Benaïssa. Ce sont des berbéristes qui, en 1949, se sont rebellés contre le despotisme de Messali Hadj dont l’étroitesse de vue et les penchants totalitaires ont contribué à écarter du commandement de la révolution ce que l’Algérie avait alors de plus instruit, de plus attaché à la dignité et à la liberté, laissant le champ libre à des comploteurs qui sont à l’œuvre aujourd’hui (en uniformes et armés, c’est plus commode, contre des gens qui ne proposent que des idées). Ce sont des berbéristes qui, durant tout le règne de Boumediene, l’ont défié, de façon active au sein de l’université algérienne, sinon par leur rejet ostensible d’un système qu’ils abhorraient. Ce sont les berbéristes qui ont été à l’origine du Printemps berbère, en avril 1980, qui a sorti le pays de la peur. Les berbéristes ont depuis mené un combat transparent, celui de la démocratie et du respect des cultures algériennes, berbérophone et arabophone, du respect de la pluralité. Ce sont des berbéristes qui, dès 1985, voyant certains de leurs anciens camarades dériver, les ont dénoncés dès les premiers instants, qui, en 1988 – alors que l’univers entier tombait tête baissée dans la manipulation –, ont éventé leurs projets de collusion avec le régime dont ils pressentaient toute la vénalité. Ce sont des berbéristes qui, durant toute la décennie 1990, ont empêché (sans tambours ni trompettes) la Kabylie de sombrer dans la manipulation et préservé l’Algérie d’une guerre civile qui aurait bien convenu à ce régime terroriste. Ce sont les berbéristes qui ont empêché la militarisation de la Kabylie et constitué un rempart contre le projet assumé des généraux de « barbarisation » du pays. Ce sont des berbéristes qui, durant toute cette période, se sont abstenus de participer aux simulacres de vie politique et les berbéristes seront là pour porter haut les idées de liberté, aussi longtemps qu’il le faudra.

À ce projet porteur de liberté, d’épanouissement, de justice sociale, de tolérance, de vie qu’ont mené sans relâche les « berbéristes », Benaïssa répond par un texte effrayant. En une phrase, il résume l’idée assénée depuis 1962 par les dirigeants algériens à l’égard des Berbères : « Vous pouvez à la rigueur parler votre patois chez vous, mais il est exclu d’en faire une langue officielle. » L’expression « berbériste gréco-latin » qui sonne comme une injure dans ce discours a trait, pour les non-initiés – au mode de transcription sur lequel se sont mis d’accord l’ensemble des spécialistes de linguistique et de lettres berbères. Voilà plus de soixante ans que des hommes respectables, des universitaires compétents, des personnalités engagées, au rang desquelles Mouloud Mammeri, planchent sur la question, loin de toute démagogie et d’instinct de violence, en tenant compte de tous les facteurs scientifiques, économiques, culturels, en dépit du danger, au mépris des interdits, pour s’accorder finalement sur un mode de transcription aux vertus multiples.

Leurs résultats constituent une avancée en ce sens que ce choix autonome, délibéré, affranchi, échappe à la colonisation des esprits et des moyens. Elle permet à cette langue et à sa culture de combler sans effort un retard que lui ont imposé les colonisations successives. Elle permet d’échapper aux tutelles anciennes, présentes et futures – c’est sans doute la seule expérience d’espèce réussie – qui n’ont qu’une idée : réduire, satelliser, corrompre, anéantir.

C’est une avancée, face aux « fondamentalistes » de la langue qui préconisent le maintien exclusif de la transcription ancienne, le tifinagh, ce qui limiterait les lettrés à quelques centaines de personnes en comptant large. C’est une avancée, face aux dictateurs qui dénient aux Algériens le libre arbitre, qui concèdent par « apaisement » la reconnaissance de l’« existence » des Berbère, à qui ils concèdent une transcription, mais en caractères arabes. Pour eux, le berbère ne peut au mieux qu’être une sorte d’excroissance de la culture officielle. Ces adeptes de l’écriture arabe ne comptent évidemment pas initier une quelconque production dans ce mode de transcription, ils ne font que s’ériger en instance tutélaire, en dictateurs d’une linguistique dont ils ne veulent de toute façon pas, qu’ils tolèrent provisoirement, les Berbères qui accepteraient de s’y souscrire apportant là la preuve de leur allégeance à ces puissants, dans un cheminement qui ne sert qu’à amortir le choc vers une disparition inéluctable de cette culture. C’est bien sûr une avancée – qui laisse toute latitude à quiconque de lui préférer l’arabe, le français, le hébreu ou le peul – face aux adeptes « d’une langue que nous chérissons […] et conservons au bout de nos lèvres et au fond de nos cœurs, en lui réservant le monopole dans nos foyers », c’est-à-dire une langue « morte ».

Les intellectuels et les scientifiques berbères ont choisi quant à eux une approche rationnelle, débarrassée des entraves idéologiques et des tabous stérilisants. Leur approche, sans se prétendre exclusive, a abouti à l’élaboration d’un mode de transcription fondé sur les caractères latins, auxquels s’ajoutent quelque signe diacritiques et deux caractère grecs, le gamma et l’epsilon pour des sons spécifiques. Les scientifiques ont cette particularité qu’ils se donnent les moyens qu’ils jugent les plus efficaces, charge à la population ensuite de les assimiler ou de les rejeter. C’est notamment ainsi que les occidentaux ont adopté les caractères arabes en numération, et les exploitent depuis si longtemps qu’ils sont devenus les leurs sans que l’on puisse suspecter leur esprit d’être contaminé ni en matière de religion, ni philosophique ni politique par cet emprunt arabe.

C’est ce « projet » que toute une société – « sous toutes ses facettes (scientifiques, militants, simples citoyens, hommes, femmes) – a façonné, dans des conditions très difficiles, que Benaïssa projette de vouer à la « mort », par une sorte de logique dont personne ne connaît les subtilités et que chacun, semble-t-il, devra tenir pour acquise : c’est cela le totalitarisme.

Reste à savoir qui peut tirer les dividendes de ce texte. L’islam ? On peut en douter lorsqu’on s’aperçoit que l’auteur, en s’appuyant sur des extraits du Coran choisis parmi les plus humanistes, secrète un projet qui se résume à faire « mourir ». Les victimes du terrorisme ? L’auteur n’en fait quasi pas référence. Les algériens en exil ? Non, puisqu’il se fait le prolongement du discours xénophobe de certains Français. Aux Algériens en Algérie ? On chercherait en vain à déceler dans le texte la moindre mention de quelque merci à l’égard de ce peuple ? À qui alors ? Il donne raison à tous ceux qui affirment que les Algériens sont indignes de liberté, indignes de débat, indignes de pouvoir, indignes de culture quelle qu’elle soit, indignes du statut même d’humains : le DRS ! La révo(manipu)lation continue…

Lounis Aggoun
Paris, le 11 juin 2005