Les réactions de la classe politique française aux événements du 11 septembre 2001 ont été parmi les plus sereines et équilibrées qu’on a enregistrées au plan international. On a observé une sorte de consensus au sein de la classe politique sur la manière dont la France devrait s’impliquer dans une éventuelle riposte aux attentats de New York et Washington DC.

Toute action ne doit pas être décidée unilatéralement par les Etats-Unis mais doit être concertée avec leurs partenaires, ont souligné Jacques Chirac [1], Lionel Jospin [2] et Alain Juppé [3].

Elle doit aussi être réfléchie, comme l’a précisé Laurent Fabius [1]. En fait, d’après Alain Madelin, « la solidarité facile dans l’émotion » n’est pas la solution [3].

Ensuite l’action doit être étalée dans le temps et viser le long terme comme l’ont dit Jacques Chirac [1], Laurent Fabius [1], Bernard Kouchner [3] et Alain Madelin [3].

Enfin toute action ne doit être ni aveugle, ni disproportionnée. Jacques Chirac a affiché son opposition aux « représailles massives et sans discernement » [1], alors que Lionel Jospin préconise des actions « proportionnées » en prenant le soin de définir au préalable des « objectifs politiques et des modes de recours à la force » [2]. Laurent Fabius soutient une action « ciblée » [1], tandis qu’Hubert Védrine déclare qu’« il faut agir fort et juste. » [4]

Les politiques français ont également mis en garde contre « les risques d’amalgame entre le terrorisme fondamentaliste et le monde arabo-musulman », comme l’a affirmé Jacques Chirac [2]. Pour Lionel Jospin, « nous n’avons pas à mener de croisade », et le combat contre le terrorisme doit être mené « sans manichéisme et en évitant tout amalgame. Il ne s’agit pas d’un conflit de civilisations » [2]. Certains vont même jusqu’à parler d’un « piège » tendu aux Occidentaux pour les pousser à une position hostile aux peuples musulmans. Jacques Chirac déclare qu’« il ne faut surtout pas confondre ces groupes terroristes, fondamentalistes et fanatiques avec le monde arabe et musulman. Ce serait une erreur capitale, ce serait profondément injuste et ce serait tomber dans le piège que les terroristes nous tendent. » [1]. De son côté Hubert Védrine affirme qu’« il ne faut pas tomber dans le piège diabolique » [4] qui est de provoquer des réactions américaines répressives sans discernement contre les populations civiles dans les pays musulmans.

En Afrique, un proverbe dit : « Les conseils c’est comme l’huile de ricin, faciles à donner mais difficiles à prendre. »

Cette clairvoyance affichée par les politiques français devrait aussi s’appliquer à leur politique algérienne, et au piège tout aussi diabolique que leur ont tendu les généraux d’Alger, en les impliquant dans l’entreprise de « diabolisation » d’un parti politique légal et légitime plébiscité à deux reprises par une majorité d’Algériennes et d’Algériens, et en provoquant le soutien de la France à une campagne génocidaire contre le peuple algérien musulman.

Le « piège diabolique » tendu par les putschistes algériens a conduit la France à traiter unilatéralement le conflit algérien, ignorant l’ensemble de ses partenaires européens. Jouissant d’un rôle clé dans la politique algérienne de l’Europe, la France s’est toujours unilatéralement opposée à l’implémentation de toute politique européenne qui puisse compromettre les intérêts stratégiques des putschistes algériens, et comme l’expliquait The Economist : « La France a fait plus que quiconque pour protéger l’Algérie contre la critique internationale et l’aider à obtenir des crédits du FMI. C’est elle qui dirige la politique – ou plutôt la non-politique – européenne concernant l’Algérie. » [5] Cet unilatéralisme est aussi dénoncé par Hocine Aït-Ahmed qui a critiqué « le protectorat diplomatique » de la France sur le dossier algérien et a constaté le 23 janvier 1997, lors d’une conférence de presse à Rome, que la France a « empêché l’Union européenne de prendre des initiatives en vue de faire pression sur le gouvernement algérien. » [6] Robert Ménard, président de Reporters sans frontières, a lui aussi condamné cet unilatéralisme en accusant en 1998 la diplomatie française de « bloquer depuis cinq ans [toute] ombre d’initiative qui viserait à mettre en cause les autorités algériennes. » [7] Même Lionel Jospin, lorsqu’il était premier secrétaire du Parti socialiste, estimait que si « personne ne bouge en Europe » pour aider à résoudre le conflit algérien, c’est « parce que la France ne bouge pas. » [8]

Le « piège diabolique » tendu par les putschistes algériens a poussé la France à renoncer à une politique algérienne rationnelle et réfléchie et à lui préférer le « soutien facile dans la peur ». La décision de soutenir l’écrasement violent de la volonté de la société algérienne, en réaction non pas à des attentats mais simplement à l’exercice libre de sa souveraineté lors des élections libres de décembre 1991, était-elle « rationnelle » et « réfléchie » ou alors basée sur un « soutien facile dans la peur » aux agitateurs militaires de l’épouvantail islamiste ? La politique algérienne de la France n’est-elle pas otage de la peur, comme l’a fait remarquer un diplomate français : « Dès qu’on ose une petite phrase qui n’engage à rien, cela déclenche les foudres » ? [9] A l’époque de la vague des grands massacres (1997-1998), le journaliste Patrick Sabatier comptait la peur des attentats parmi les principaux facteurs qui ont paralysé la classe politique française : « La France apparaît, sinon hors jeu, [du moins] plus que jamais réticente à toute initiative par crainte que celle-ci ne se solde par une nouvelle vague d’attentats terroristes en France. » [10] L’avocat Pierre Pasquini, maire de l’Ile-Rousse et ancien ministre, affirmait pour sa part à l’automne 1997 que si « sur le plan officiel, le gouvernement français est contraint dans son expression », comme l’avait déclaré le Premier ministre Lionel Jospin, c’est à cause de « la peur des attentats [qui lui fait] croire à la nécessité d’une lâcheté d’Etat.» [11] Par ailleurs, lors de la 52ème session de l’Assemblée générale des Nations unies où le thème des massacres en Algérie était très présent dans les discussions informelles, le journaliste Baudouin Bollaert estimait qu’Hubert Védrine avait évité avec soin « toute déclaration qui pourrait être interprétée et provoquer des attentats dans le métro parisien ou ailleurs… » [12]

Les politiques français conseillent aux Etats-Unis des actions visant le long terme. Mais en quoi soutenir politiquement et militairement une caste de généraux putschistes qui exerce par la terreur l’exclusion de la majorité d’un pays voisin d’un minimum de droits et de vie décente vise-t-il la stabilité à long terme ? L’assistance politique, militaire et médiatique de cette caste qui terrorise et paupérise tout un peuple, fabriquant 14 millions de pauvres (la moitié de la population) et laminant la classe moyenne, et qui a produit plus d’un demi million de réfugiés en Europe et en Amérique, est-elle une action visant la paix et la stabilité à long terme ? Construire la stabilité sur les cadavres, les haillons et la dignité des Algériens par le soutien aux terroristes d’Etat qui répandent la mort, l’exclusion, l’aliénation, la colère, la haine et le désespoir n’est-il pas un « piège diabolique » qui n’apportera que de l’instabilité à long terme ?

Les politiques français avisent les Etats-Unis contre des actions « aveugles et disproportionnées » et conseillent l’action juste. Mais pourquoi n’ont-ils pas donné les mêmes conseils aux généraux putschistes, soutenus par l’Etat français, qui se sont lancés dans une campagne répressive « aveugle et disproportionnée » ? Des dizaines de milliers de prisonniers politiques, et autant de victimes de la torture qui est devenue institutionnalisée, entre 12 000 et 15 000 personnes disparues, plus de 150 000 morts dont la plupart ont été victimes de massacres collectifs et d’exécutions sommaires pour asseoir un coup d’Etat, n’est-ce pas des représailles « massives et sans discernement » ? N’est-ce pas « aveugle » et « injuste » de coopérer et de soutenir des généraux tels Smaïn Lamari qui, comme l’a révélé le colonel Samraoui, a dit être « prêt à tuer trois millions [d’Algériens] pour rétablir l’ordre » ? N’est-ce pas un « piège diabolique » d’être contraint à soutenir des généraux terroristes d’Etat qui collectionnent des têtes et des oreilles humaines ou qui se prennent pour Dieu lui-même ? N’est-ce pas aveugle et injuste de répéter les mêmes bêtises qu’au Rwanda ?

Le « piège diabolique » tendu par les terroristes d’Etat algériens n’a-t-il pas contraint une bonne partie des politiques français à percevoir le conflit algérien de façon manichéenne, le réduisant à un affrontement entre « terroristes islamistes » et « démocrates laïques » ?

La politique algérienne de la France est en plein « piège diabolique ». A travers ses relais en France et les lobbies [13] industriels, commerciaux, médiatiques et intellectuels qu’il a su activer, moyennant des formes plus ou moins subtiles de corruption, le régime putschiste d’Alger a intentionnellement encouragé la promotion de l’islamophobie en France, comme ailleurs en Occident, et a pu gagner le soutien français à son entreprise criminelle à court terme, suicidaire à long terme. L’émir Toufik et le mollah Hadj Smaïn ont réussi à convaincre les hésitants par la terreur et le chantage, utilisant des « arguments » de type « Thévenot », « moines de Tibehirine », « mallettes d’argent », « attentats en France » et autres sales opérations planifiées dans les officines de la DRS. Le journaliste britannique John Sweeney a rapporté dans The Observer les propos d’un expert politique qui résument la nature des rapports entre les putschistes algériens et une certaine classe politique française. Cet expert politique dit que : « Le pouvoir [algérien] tient le gouvernement français par les couilles. Ils ont fait des dons secrets aux partis et hommes politiques afin qu’ils puissent les faire chanter. A un certains moment, cinq ministres au gouvernement avaient des maîtresses contrôlées par les Algériens. Et si les Français ne coopèrent pas ils peuvent bombarder Paris. La DRM et la DGSE croient qu’au moins certaines des bombes à Paris étaient placées par des terroristes manipulés par le pouvoir [algérien]. » [14]

Ceci devait inévitablement conduire les éradicateurs de l’Hexagone à « pasquatter » la politique algérienne de la France, et pour longtemps.

Aujourd’hui, les putschistes algériens veulent enfoncer encore davantage l’Occident et la France en particulier dans son piège, en exploitant les événements du 11 septembre dernier qui représentent selon eux une « aubaine » [15,16]. Des propos comme ceux formulés samedi passé à Alger par Nicolas Sarkozy, fervent disciple de Charles Pasqua, regrettant que la France n’avait pas assez soutenu le régime algérien [17], vont dans ce sens.

La France saura-t-elle sortir du « piège diabolique » de ces stratèges de la terreur ?

Hubert Védrine qui a affirmé récemment que la lutte contre le terrorisme passe aussi « par le traitement des causes, [car] un certain nombre de situations alimente le terrorisme » [4], vient de le réaffirmer lors de sa visite à Alger au début de cette semaine, en déclarant devant ses hôtes que « ce que nous voulons, c’est une démarche à tous les niveaux et dans le temps pour en faire une action préventive [ce qui implique] le règlement des situations de crises régionales qui le nourrissent.» [18] Est-ce le signe que la France officielle prend conscience enfin que des régimes illégitimes et répressifs comme celui qui règne à Alger sont la cause principale de l’instabilité dans la région ? C’est en tout cas ce que laissent croire les propos de Lionel Jospin qui a déclaré il y a quelques jours que « pour bannir le terrorisme de la vie internationale, [il faut] ériger en droit le principe de la responsabilité des Etats dans ce domaine » [2], à condition que ceci couvre autant les Etats soupçonnés d’abriter des organisations terroristes, que ceux qui pratiquent le terrorisme d’Etat.

Il serait salutaire pour les intérêts légitimes de la France en Algérie que la France politique se remette en question, car comme l’a noté, à juste titre, Alain Madelin, « c’est le moment de réexaminer nos politiques étrangère, de sécurité, et de défense. Il va falloir que la France, et l’Europe et les Etats-Unis d’ailleurs, change sa politique étrangère, qu’on ait un peu plus de morale et d’éthique et un peu moins d’affairisme. » [3]

C’est la seule manière de sortir la France du « piège diabolique » dans lequel l’ont enfermée les généraux putschistes et de rétablir des relations saines et amicales avec l’Algérie en tant qu’Etat, nation et société.

Sofiane Achour
ccFIS, 2 octobre 2001

Notes :

[1] Associated Press, 20 septembre 2001.
[2] Associated Press, 24 septembre 2001.
[3] Associated Press, 21 septembre 2001.
[4] Les Américains ne cherchent pas à monter une coalition militaire stricto sensu, Propos recueillis par Claire Tréan et Daniel Vernet, Le Monde du 21 septembre 2001.
[5] The Economist du 11 octobre 1997.
[6] AFP, 23 janvier 1997.
[7] Reuters, 9 janvier 1998.
[8] AFP 27, 28, 30 janvier 1997.
[9] Elisabeth Lévy, Le Nouveau Quotidien du 3 septembre 1997.
[10] Libération du 28 septembre 1997.
[11] Le Figaro du 1er octobre 1997.
[12] Le Figaro du 26 septembre 1997.
[13] Aït Ahmed avait affirmé en 1997 que la politique algérienne de la France était l’« otage des lobbies », AFP, 23 janvier 1997.
[14] The Blowtorch election that shames Britain, John Sweeney, The Observer du 25 mai 1997.
[15] Aubaine pour Alger : Le pouvoir utilise le drame américain pour légitimer sa guerre, José Garçon, Libération du 14 septembre 2001.
[16] La revanche des « éradicateurs » en Algérie, Florence Beaugé, Le Monde du 29 septembre 2001.
[17] On regrette de ne pas avoir écouté Alger, N.H., Le Matin du 30 septembre 2001.
[18] El Watan du 2 octobre 2001.