Notre frère Salah-Eddine Sidhoum nous a tous interpellés, à travers un des ses éditoriaux, intitulé « Voulons nous réellement le changement ? » ; cette question lancinante, résonne encore dans mes oreilles, et me met tellement mal à l’aise, et pour cause.

En réponse « instantanée » à sa question, je fus tenté de répondre tout de go, bien sur que nous le voulons ce changement, et comment ?! Par nous, je veux dire non pas seulement moi-même, mais une majeure partie de notre peuple, qui n’a que trop souffert du régime au pouvoir depuis l’indépendance, un régime travestis à chaque fois en une vitrine au couleur du temps, puis je me suis un peu ressaisi, me disant, si cela était « tellement » vrai, ou suffisamment vrai, comment se fait-il alors, que ce changement tarde à venir, et n’arrive pas à s’opérer chez nous en Algérie, et le monde arabe exclusivement, contrairement à la vague de changement qui a soufflé et souffle encore aussi bien en Europe (de l’Est) qu’en Asie, en Amérique latine et même chez nos voisins africains ? S’agit-il d’un problème génétique comme seront tentés de nous répondre certains adeptes de l’eugénisme ?

Et c’est à ce moment là, que je me suis rappelé ce que j’avais « parcouru » peut-être hâtivement, sans accorder alors l’importance qui lui était due, cette réponse d’une journaliste et auteure canadienne, qui a le mérite de l’intégrité et l’endurance dans sa lutte, qui ne connaît pas de limites, contre un genre de hogra à l’échelle planétaire.

Je juge pour l’occasion opportun, de reprendre ici, quelques une de ses idées, peut être constitueront-elles des éléments de réponse à la question posée par notre frère Salah-Eddine, à condition de privilégier les actes concrets, et « geler temporairement » (genre de moratoire) les discussions abstraites, redondantes, voire byzantines, qui ne font en fait que créer des différences fictives, voire ériger des barrières qui n’existent que dans l’imaginaire des uns et des autres, et se débarrasser des stéréotypes entretenus à dessein par ceux-là mêmes, qui sont pris de terreur à la seule idée de possibilité de « rassemblement » de ceux communément fustigés par les porte-voix de ce régime, qu’ils qualifient de « traîtres à la nation ».

Je reviens pour poser la question, celle-ci bien concrète et réelle, et qui nous interpelle tous, en notre âme et conscience, pour dire que si ce changement tarde à se réaliser, n’est-ce pas peut-être parce que nous ne le voulons pas assez, pas avec la même ardeur qui anime ceux qui luttent pour le statut quo ? Sommes-nous réellement disposés à payer le juste prix pour le conquérir ? Ou bien, préfère-t-on s’adonner à l’art de l’esquive, chacun manœuvrant à sa façon pour fuir le prix à payer, sous différents prétextes.

Peut-être ne voulons-nous pas assez ce changement, du moins pas avec la même intensité, avec laquelle le pouvoir illégitime, œuvre et manœuvre pour garder son legs.

Ce déséquilibre incommensurable entre la volonté des adeptes du changement d’un pouvoir clanique corrompu, et la volonté de fer et de sang de ce même pouvoir à maintenir le statut quo, a été relevé d’une manière éloquente par Yeats (1) lorsqu’il disait : « Les meilleurs manquent totalement de convictions, alors que les plus mauvais sont pleins d’intensité passionnée. » Il a également été magistralement bien pointé de l’indexe par Naomi Klein (2) qui disait :

« Le vrai problème, que je veux soulever aujourd’hui, c’est la question de confiance, notre confiance en soi, la confiance des gens qui se retrouvent lors d’événements (3) comme celui-ci sous la bannière de l’édification d’un autre monde, un monde meilleur plus durable. Je pense qu’il nous manque la force de nos convictions, le courage de soutenir nos idées et avec assez de muscle pour effrayer nos élites. Il nous manque la puissance du mouvement. C’est ce qui nous manque. Pensez-y ! Voulez-vous lutter contre le changement climatique, autant que Dick Cheney veut le pétrole du Kazakhstan ? Sinon, pourquoi pas? Quel est notre problème ? Où est notre intensité passionnée?

Qu’est ce qui est à l’origine de notre crise de confiance? Ce qui nous vide de notre conviction à des moments cruciaux où nous faisons face aux défis? A la base, je pense que c’est la notion que nous avons accepté, que nos idées ont déjà été jugés et trouvées insuffisantes. Une partie de ce qui nous empêche de construire les alternatives que nous méritons et que le monde a tant besoin.

Je pense que ce qui est à l’origine de ce manque de confiance, c’est que nous avons dit maintes et maintes fois que ces idées ont déjà été essayées et ont échouées. Nous l’entendons si bien que nous l’acceptions. Ainsi, nos solutions sont posées à titre provisoire, presque en s’excusant, “Un autre monde est-il possible?” Demandons-nous.

Il y avait des alternatives. Elles ont été choisies, puis elles ont été volées. Elles ont été volées par des coups d’Etat militaires, elles ont été volées par des massacres, elles ont été volées par la ruse, par tromperie, elles ont été volées par la terreur.

Nous qui disons que nous croyons dans cet autre monde devons savoir que nous ne sommes pas des perdants. Nous n’avons pas perdu la bataille des idées. Nous n’avons pas été moins malin, et nous ne manquions pas d’arguments. Nous avons perdu car nous avons été écrasés. Parfois nous avons été écrasés par les chars de l’armée, et parfois nous avons été écrasés par les think tanks. Et par les think tanks, je veux dire les gens qui sont payés à penser par les fabricants de tanks ».

Qu’en est-il à notre échelle? Pourquoi voulons-nous que ce pouvoir accorde une quelconque attention à nos bavardages et à nos « gesticulations » ? Cela non seulement ne lui fait pas (encore) peur, mais devient plus un sujet de distraction, comme l’a d’ailleurs relevé N. Klein « Les élites ne font pas justice parce que nous leur demandons de manière polie et attrayante. Ils le font quand l’alternative à la justice est le pire ».

Souvenons-nous l’état dans lequel se met ce pouvoir, et la panique qui le terrasse, suite à chaque ébauche, même balbutiante, de tentative de rassembler les forces de l’opposition (celle qui ne fait pas chambre commune avec ce pouvoir), à l’image des rencontres de concertation entre les trois fronts, au lendemain du putsch de janvier 92, où ce pouvoir est allé jusqu’à parler d’union contre nature (tout en cohabitant lui-même, toute honte bue, avec une composition encore plus hétéroclite que celle qu’il fustige), ou bien, la réunion de l’opposition sous l’égide de l’association internationale Sant’Egidio qui s’est concrétisée par le Contrat National de Rome, et la levée de boucliers qui s’en est suivie par les sous traitants de ce pouvoir, allant jusqu’à nous « susurrer » le caractère catholique de l’association.

Mais que personne ne se trompe sur les raisons se cette hantise, celle que ce pouvoir peine de plus en plus à occulter, et le doute qu’il tente d’incruster dans le subconscient du peuple, sur la possibilité et la réalisabilité de l’opposition à se rassembler autour d’une plateforme, de valeurs et de principes, qui constitueront les seuls éléments auxquels devront répondre les parties à cette plateforme.

Saurons-nous dépasser les discussions puériles, celle des salons, alors que nous sommes tous, en marge, voire exclus des décisions capitales qui nous affectent et affectent la destinée de notre pays et notre peuple ? Saurons-nous, une fois pour toute nous juger les uns les autres sur la base d’une plateforme acceptée par tous, en acceptant le rassemblement autour de ce qui nous unit, avec le respect de ce qui nous différencie ? Sinon, on est appelé à traîner et pour longtemps encore ce boulet de forçat qui nous mine de l’intérieur, et qui nous éloigne chaque jour, au bonheur de nos « maîtres » qui savent nous « gérer », et qui savent s’adapter aux aléas du temps, pendant que nous, nous vivons des luttes passéistes d’un autre âge, un sorte de combat à la Don Quichotte, et des moulins « idéologiques » qui n’existent, que pour nous broyer, alors que nous prétendons vivre au rythme du troisième millénaire.

Deuxième question, sachant que le pouvoir en place, celui qu’on appelle communément le pouvoir effectif, a réussi à préserver sa « cohésion », grâce aux intrigues des officines occultes, malgré le fait, perçu de tous, qui atteste que ce groupe de décideurs, n’a aucune attache idéologique effective — doit-on rappeler que l’Algérie a été gouvernée depuis 62, du moins en apparence (vitrines) par un spectre de tendances, aussi polymorphe, allant d’un socialiste extrémiste, à son antinomie, d’économie de marché (bazar) sans s’en offusquer ou même exprimer un semblant de gène, face à ce revirement total, toujours avec les mêmes tètes (de décision). Il s’agit en fait d’une cohésion implicite, un genre, de code non écrit, dont le socle se constitue exclusivement d’intérêts concrets et mesurables, que toutes les parties respectent religieusement. Si ce pouvoir se rassemble autour de cette plateforme (d’intérêts partagés), sommes-nous de notre côté, prêts et disposés à nous unir atour d’une plateforme, qui s’articule autour de principes et de valeurs, qui constitueront les seuls standards auxquels nous nous referons, sur la base desquels sera jugée la conduite de chacun, ou bien continuera-t-on à remâcher, et attiser des vielle querelles hors temps ?

Une autre question, sommes-nous disposés, à nous libérer de certain carcans, dont nous somme tous victimes, et de notre vision les uns des autres à travers des prismes, concoctés par « l’autre », et plutôt essayer de nous connaître directement, seule manière possible, à même de nous permettre de faire un bout de chemin ensemble, sur la base d’un consensus, plutôt que de se référer à d’autres pour nous tracer le profil des uns et des autres, qu’il s’agisse des sous-traitants du pouvoir, ou bien alors, des extrémistes de tous les bords. Je me réfère ici, à un internaute, qui sans douter de sa bonne foi, a googlé Rachad, pour en avoir une idée, et nous a relaté ainsi un nombre de définitions sur ce mouvement, par des sources, toutes aussi douteuses les unes que les autres, car non « désintéressés », au lieu d’aller connaître Rachad directement, telle qu’elle se fait connaître elle-même. Imaginez un seul instant, quelle serait la définition qu’on aura sur « l’appel du 19 mars », si on devait chercher sa définition nous basant sur des sources satellites du pouvoir, je n’ose pas l’imaginer.

Je suis convaincu, que si nous nous acceptons tels que nous sommes, dans le respect du droit à la différence, nous arriverons en fin de compte à nous rendre à une évidence, enfouie sous un montage pernicieux fait de flou et de préjugés, subtilement entretenu, que nous ne sommes pas tellement différents, du moins sur l’essentiels des valeurs universelles, auxquelles aspire notre peuple.

Pour la réalisation de ce salut, sachons accepter de faire des compromis, et des sacrifices, afin que notre peuple puisse espérer de reconquérir ses droits et sa dignité. Si nous autres Algériens sommes touchés et prêts à nous solidariser des veuves, orphelins, disparus, et autres victimes des régimes dictatoriaux en argentine, au Chili, au Venezuela, et ailleurs dans ce monde « non arabo-islamique », et nous compatissons avec leurs douleurs et sommes rongés par leur désespoir, comment ne le serions nous pas alors, vis-à-vis de nos compatriotes, en Algérie, au-delà de leur idées, et de leurs convictions ?

Sommes-nous en droit d’exiger des standards idéologiques pour gratifier les victimes des exactions, de notre empathie ? (4) Les convictions des victimes, toutes les victimes ne doivent en aucune manière constituer un rempart, ou une condition préalable à notre solidarité et au partage de leurs douleurs, tout comme les idées des uns et des autres ne doivent pas servir de facteur justifiant leur adhésion ou disqualification, dans l’œuvre titanesque qui nous attend tous, et qui a besoin de tous.

Je juge qu’il est grand temps qu’on se l’avoue tous, et sans détours, on a tous été, à un moment ou à un autre, chacun à sa manière, et sous différents prétextes et convictions, victimes de fausses luttes idéologiques et de clivages factices. Libérons-nous des vieux dualismes sclérotiques, de ces luttes idéologique factices, dans lesquelles on nous a embrigadés, pour nous entretuer, entre arabo-berbères, islamo communistes, etc., pour que les potentats gardent, et accaparent la réalité du pouvoir, tout en s’accommandant des « spécimen » appartenant à toutes ces castes, pour peu qu’ils se rangent dans les rangs.

Le problème n’est pas idéologique, ce sont des fausses batailles entretenues depuis des décennies. Il faut qu’on fasse une introspection, effective et de bonne foi, et avouer qu’on a été dupe et naïf, non pas dans nos convictions, que chacun d’entre nous a épousé en connaissance de cause, et dispose des arguments à même de les soutenir. Nous avons été dupes, lorsque nous avons permis que nos convictions soient instrumentalisées par ceux qui ont réussi à entretenir le pays dans un état de guerre fratricide, qu’il gère à notre insu, ce qui lui a permis de sévir un demi-siècle. Je suis quasi convaincu, que la majorité du peuple est consciente, du fait que le facteur idéologique, n’a été qu’un épouvantail, et que le véritable enjeu, est éminemment lié à la réalité du pouvoir, que nos potentats ont su garder en usant du large « arsenal » à leur disposition, notre naïveté entre autre.

Je m’excuse, si je m’attarde sur cet aspect du problème, au risque même de me répéter. Si je le fais, c’est parce que je remarque encore, comme probablement la plupart d’entre vous, qu’on persiste à chaque occasion, et tout au long des interventions, ou en réponse aux différents écrits sur le site du Quotidien d’Algérie, dédié pourtant aux perspectives de changement non violent, que certains reviennent sans cesse sur des querelles, et axent leur intervention sur tout ce qui nous divise, occultant, le vrai problème.

Les différences existent ? Sûrement. Elles ont provoqué des dissensions ? Sans aucun doute. Mais, je juge qu’il est temps de parer au plus urgent, d’édifier quelque chose de concret. Je ne suggère en aucune manière de rejoindre les clubs des uns et des autres. Notre œuvre commune ne signifie absolument pas une quelconque fusion, car en plus du caractère chimérique de pareille idée, et de sa non réalisabilité, cette entreprise vouée à l’échec, n’est pas un signe de santé. Tout au contraire le mono formisme constitue le noyau du mal qui nous ronge depuis le recouvrement inachevée, puis subtilisé de notre souveraineté acquise au pris de millions de vie humaines.

Ce à quoi nous aspirons, c’est faire preuve de sagesse, de responsabilité et d’une dose suffisante de courage entreprenant, dans l’identification de nos priorités. Le reste sera débattu in vivo, dans une ambiance réelle et dépassionnée. Cela exige de nous tous, de bannir toute forme de langue de bois, et de se mettre d’accord, qu’il est impératif d’exclure toute forme de dictature, quelle que soit la bannière sous laquelle elle se cache : nationaliste, patriotique, démocratique (populaire!), islamique, ou autre.

A la lumière des expériences vécues, nous nous devons de baliser la voie et de la doter de garde-fous, de sorte que personne ne puisse l’enfreindre impunément, une voie dont le socle sera constitué des normes et valeurs universelles auxquelles adhérera l’ensemble.

C’est ainsi, et seulement ainsi qu’on pourra mettre fin à la spirale d’exclusion.

Naomi Klein, terminait son intervention en soulignant un fait d’une importance capitale, en parlant des « tanks » et des « think tanks » à la botte, dans l’avortement sanglants des alternatives au model US :

« Ces schémas pour un autre monde ont été écrasées et ont disparu parce qu’elles sont populaires et parce que, lorsqu’ils sont mis à l’épreuve, ils réussissent. Ils sont populaires parce qu’ils ont le pouvoir de donner aux millions de gens la chance de vivre dans la dignité, leur garantissant les besoins essentiels de base. Ils sont dangereux parce qu’ils imposent des limites réelles aux riches, qui réagissent en conséquence. Il est capital de comprendre, que nous n’avons jamais perdu la bataille des idées, que nous avons seulement perdu une série de guerres sales, comprendre cela est indispensable pour susciter la confiance qui nous manque, pour enflammer l’intensité passionnée dont nous avons besoin. »

J’espère que de notre côté, on arrive à comprendre notre situation, nos forces et nos faiblesses, et savoir que jusqu’à présent nous n’avons pas encore mené la lutte qui s’impose, notre lutte à nous, celle qu’on choisit, et les « armes » qui constituent notre véritable force, non pas « la violence », outil de prédilection de ceux qui nous ont « traînés et drainés » jusqu’à présent. Sachons ne pas être happés par cette ruse machiavélique, et ne pas réagir aux provocations de ceux qui ont toujours dévié les luttes pacifiques et légitimes. Notre lutte non violente, elle n’est pas tactique, elle est stratégique et mûrement réfléchie. Sachant garder le cap.

Rachid Ziani
24 octobre 2009

Notes :

1— « the best lacked all convictions, while the worst are full of passionate intensity » de William Butler Yeats « The Second Coming », poète et dramaturge irlandais et l’une des figures de proue de la littérature du 20ème siècle.
2— Journaliste et auteur canadienne, parmi ses dernières œuvres: “The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism.”
3— Lors du premier Forum Social Mondial, en Janvier 2001 à Porto Alegre.
4— A l’image des réflexions faites en aparté par les Bernard Henry Levy et Gluxman et consorts, lors d’une visite ‘guidée’ aux scènes de massacres de 1995, ‘Ils méritent ce qui leur est arrivé, ils (victimes) n’avaient qu’à ne pas les élire (élections de 1991).

Source: www.rachad.org