« Le grand méfait de toute colonisation n’est pas seulement de stopper l’évolution historique. Il est d’obliger le colonisé à le faire en sens inverse », Abdellah Laroui.

Cette acception est vraie dans tout système de domination. Dans le cas de l’Algérie, la présence française a été d’une pénibilité exorbitante. En effet, de cette occupation douloureuse, il est difficile de dégager un quelconque apport positif. Bien que la France ait été connue, à ce moment-là, par l’éclat des sciences, force est de reconnaitre que ceux qui ont conquis l’Algérie n’avaient rien à voir avec ces érudits. D’ailleurs, comment pourrait-on parler d’un éventuel rôle positif si aucun effort de scolarisation n’était pas consenti? En revanche, depuis l’arrivée des français jusqu’à leur départ, toute infime réforme allant dans le sens d’émancipation, ne serait ce qu’infinitésimale, des Algériens a été sabordée par les colonialistes. A ce propos, voila ce qu’écrivait le sociologue de renom, Abdelmalek Sayad, en 1967 : « Il n’a jamais été dans la nature de la colonisation d’assurer l’émancipation des colonisés, même au moyen de la langue, de l’école et de la culture coloniale. Convaincus que l’action de l’école devait, tôt ou tard, porter atteinte au fondement même de l’ordre qu’ils avaient instauré, les milieux de la colonisation ont toujours été farouchement opposés aux progrès de l’école française en Algérie. » Si bien que le nombre d’Algériens illettrés en langue de Molière était insignifiant. L’aveu a été fait par le recteur de l’académie en Algérie, M.Jeanmaire, vers la fin du XIXème siècle, en admettant que « 97% d’enfants algériens étaient restés étrangers à la langue française et à toute action de civilisation. » Par ailleurs, lors du centenaire de la colonisation, seuls 4,3% d’enfants d’âge scolaire pouvaient bénéficier de l’enseignement, bien que celui-ci ait été décrété obligatoire par la loi Ferry depuis 1882. Par conséquent, la colonisation ne pouvait être vue comme une entreprise philanthropique. Car la civilisation passe inéluctablement par l’instruction. Or la politique coloniale s’est assignée pour mission de maintenir les Algériens dans les limites réduites de l’ignorance. Globalement, la population algérienne a été étrangère à la langue et à la culture française. En 1936, 2,2% des Algériens (hommes) savaient lire et écrire le français. Dans le Constantinois, ils n’étaient que de 1,1%, selon Mohamed Hachemaoui, dans un article intitulé « La colonisation : un crime en soi.»

Cependant, si l’effort de scolarisation était en deçà du minimum requis, la mobilisation des moyens colossaux en vue de réduire le peuple algérien dans un état d’asservissement a été poussée à son apogée. En effet, les colonnes infernales, dirigées par Bugeaud et ses successeurs, ont provoqué une chute spectaculaire de la population autochtone. Selon plusieurs historiens français, à leur tête Olivier Le Cour Grandmaison, prés de 900000 « indigènes » ont péri dans les opérations militaires de la conquête. A tel point que même les colonialistes ont admis le caractère inhumain de la conquête. Lors de sa tournée en Algérie, Alexis de Tocqueville a conclu en 1833 l’excès de violence des conquérants en écrivant que « Nous avons débordé en barbarie, les barbares que nous venions civiliser. » Les militaires, à qui la mission de civilisation a été confié, ordonnaient souvent, tel le général Savary, Duc de Rovigo, à ses subordonnés de couper les oreilles des cadavres afin de justifier du succès de leur mission. Le summum de la violence a été atteint probablement dans le Dahra en 1845. Le colonel Pellissier a ordonné à ses subalternes comment il fallait procéder contre les « indigènes ». Si ces gredins, avait-il écrit, « se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavagnac, fumez-les à outrance comme des renards. » Cependant, la seconde enfumade, dans le même coin, a été conduite par le colonel Saint Arnaud, le 8 août 1845. Dans l’une de ses correspondances, il a avoué son acte en écrivant notamment : « Je fais boucher hermétiquement toutes les issues et je fais un vaste cimetière. La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. Personne que moi ne sait qu’il y a dessous 500 brigands qui n’égorgeront plus les Français. Ma conscience ne me reproche rien. J’ai fait mon devoir. » Dans cette série de témoignage, il est difficile d’omettre le plus inhumain d’entre eux, de Montagnac. Pour chasser les idées noires qui l’assiégeaient quelquefois, admettait-il, il faisait couper des têtes. Non pas des têtes d’artichauts, assurait-il, mais des têtes d’hommes. Pour ce colonel, seules deux options pouvaient être offertes aux Algériens : accepter l’occupation ou l’extermination. Sa démarche se résumait en une phrase : « Selon moi, toutes les populations [d’Algérie] qui n’acceptent pas nos conditions doivent être rasées, tout doit être pris, saccagé, sans distinction d’âge ni de sexe ; l’herbe ne doit plus pousser où l’armée française a mis le pied. » Cependant, la victoire du conquérant n’a pas amélioré les conditions de vie des Algériens. En effet, dés l’occupation totale du pays, un code spécifique aux « indigènes » a été mis en place pour mieux les assujettir. Ce monument du racisme d’Etat, pour reprendre l’expression de Claude liauzu, appelé « le code de l’indigénat », a été adopté le 28 juin 1881 sous la troisième République. Il comportait un arsenal de lois réglementant et sanctionnant la moindre incartade des Algériens. Il les soumettait surtout à des pénalités exorbitantes sans jugement. Ce code, in fine, était en contradiction la plus flagrante avec la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, adoptée quelques années plus tôt en France. Ce déni de citoyenneté, selon le journaliste Edwy Plenel, a été maintenu jusqu’au 7 mai 1946. Dans la pratique, les dispositions contenues dans le code de l’indigénat ont subsisté jusqu’à la mise à mort du système colonial.

Toutefois, 43 ans prés la fin de ce système, les parlementaires français ont adopté une loi reconnaissant le rôle positif de la colonisation, notamment en Afrique du nord. En effet, contre toute vérité historique, les députés siégeant au palais Bourbon, la proposition de loi émanait de l’UMP (Union pour la majorité présidentielle), ont défendu le mythe d’une colonisation généreuse. Pour Claude Liauzu, spécialiste de la question coloniale, cette loi était aberrante. il a justifié ceci en écrivant : « A en croire nos élus, il n’y aurait eu ni massacre, ni destruction, ni spoliation, ni torture… De même, les bienfaits de la République auraient été apportés à « cette terre » même si les sujets ne sont jamais devenus citoyens, même si l’école n’a jamais été publique et obligatoire. » Et lorsque cette loi a été votée, celle-ci coïncidait bien évidemment avec le centenaire de la loi séparant la religion de la sphère politique. Or, cette loi n’a jamais été appliquée aux colonies. Jusqu’à l’indépendance de l’Algérie, le culte musulman a été régi par la tutelle coloniale. Par ailleurs, bien que le président Chirac ait abrogé l’alinéa2 de l’article 4 mentionnant le rôle positif de la colonisation, plusieurs articles contiennent encore des contres vérités. En effet, dés avril 2005, un groupe d’historiens, dont Claude Liauzu, Gilbert Meynier, Gérard Noiriel, ont lancé un mouvement de protestation contre plusieurs articles, notamment l’article 13 rétablissant les anciens de l’OAS dans leurs droits à la retraite. En guise de conclusion, il va de soi que le retour du colonial ne peut que détériorer les relations entre les deux rives de la méditerranée. Bien que la cicatrice ne soit pas totalement refermée, force est d’admettre que l’immixtion du politique dans le champ de la recherche historique ne fera qu’empirer les rapports entre les deux pays, la France et l’Algérie. Car le vote d’une loi ne changera rien à ce qui s’est passé pendant la colonisation. Cela dit, les députés algériens qui ont déposé un projet de loi au début du mois de février criminalisant la colonisation ne s’éloignent pas de cette prétention de faire l’histoire à la place des historiens. Bien que le constat sur la colonisation soit sévère, les Algériens qui ont critiqué les députés français de s’être substitués aux historiens ne doivent pas changer d’avis quand il s’agit de leurs représentants. Et le fait de dire qu’il y a colonisation suffit amplement à conclure à l’existence du racisme, du crime et de l’asservissement de la population conquise. En revanche, l’histoire doit être l’apanage des historiens.

Boubekeur Ait Benali
21 février 2010