La conclusion des pourparlers d’Evian, connue sous le nom « Les accords d’Evian », a mis un terme au conflit armé de sept années et demi. Si du côté Algérien, la lutte armée consistait à inciter la puissance coloniale à ouvrir la négociation sur le problème algérien, les autorités françaises ont mis énormément du temps à engager un tel processus. Toutefois, la négociation, aux yeux des nationalistes, avait pour but de ramener les colonialistes à mettre un terme à leur domination inique. Cette volonté, en tout cas, a demeuré la même durant tout au long de la guerre. Elle a été formulée dans la première déclaration du FLN en écrivant : « Pour prouver notre désir réel de paix, limiter les pertes en vies humaines et les effusions de sang, nous avançons une plateforme honorable de discussion aux autorités françaises si ces dernières sont animées de bonne foi et reconnaissent, une fois pour toutes, aux peuples qu’elles subjuguent le droit de disposer d’eux-mêmes. » Par ailleurs, de rencontres secrètes en pourparlers officiels, les délégués algériens ont su persuader, petit à petit, les Français de la nécessité de reconnaitre au peuple algérien le droit de vivre libre. Mais, concomitamment à ces contacts, la lutte armée était menée avec une intensité crescendo.

Les premiers contacts franco-algériens

Le déclenchement de la lutte armée a mis les politiques français devant le fait accompli. A la proposition du FLN de trouver une solution de paix au problème algérien, la réponse du ministre de l’intérieur de l’époque, François Mitterrand, a été péremptoire : « la seule négociation, c’est la guerre ». Même le parti modéré, l’UDMA, par la voix de son président, Ferhat Abbas, n’a pas réussi en 1955 à convaincre les autorités françaises de discuter sereinement avec les représentants du peuple algérien. En effet, avant de dissoudre son parti, Ferhat Abbas avait suggéré aux dirigeants du front de tenter une ultime tentative de dialogue. Bien qu’il ait des contacts avancés avec le FLN, Abbas a tenu à ne pas couper le contact avec des interlocuteurs français. Laissez-moi faire une dernière tentative pour essayer d’arrêter cette guerre « qui va être catastrophique pour tout le monde car la victoire ne sera pas facile », a-t-il suggéré aux dirigeants du FLN. Hélas, cet effort n’a pas été entendu par Paris.

Cependant, le début de l’année 1956 a laissé entrevoir une possibilité de paix. Le président du conseil français, Guy Mollet, a été élu sur la base de sa promesse électorale « La paix en Algérie. » Mais le lobby colonial ne voyait pas cette velléité dans la même optique. Ce dernier a gagné sa première épreuve de force face au président du conseil français en refusant la désignation du général Catroux comme gouverneur de l’Algérie. A ce moment-là, Guy Mollet s’est plié à la volonté du lobby sans rechigner. Depuis, il a mené une politique ambivalente. D’un côté, il a appelé à la négociation sous la forme triptyque « cessez-le-feu, élections, négociation » ; de l’autre côté, il n’a pas hésité à renforcer les troupes en Algérie.

Par ailleurs, le premier contact entre la délégation extérieure du FLN et les envoyés de Guy Mollet a eu lieu dans la capitale égyptienne. De passage au Caire, le ministre des affaires étrangères françaises, Christian Pineau, a été approché par les Egyptiens pour qu’un contact soit organisé avec la délégation extérieure du FLN. Composée de Khidder, Ait Ahmed, Ben Bella et Debaghine, la délégation extérieure a choisi le premier nommé pour rencontrer son homologue français, Joseph Begarra, membre directeur de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière). Bien qu’il n’ait pas un mandat engageant le gouvernement français, Begarra a tenu juste à rapporter l’offre de paix contenue dans le triptyque, cité plus haut. Dés la prise du contact, l’écart entre les deux positions paraissait d’emblée insurmontable. Pour Khidder: « les interlocuteurs algériens ne devaient être que ceux désignés par le FLN, lequel n’accepterait de négocier avec la France que si le principe d’un Etat algérien jouissant de tous les attributs de la souveraineté était accepté. » Par la suite, les rencontres en Yougoslavie du 26 juillet 1956 et en Italie le 17 aout 1956 ont toutes débouché sur un constat d’échec. Car il n’était pas question, pour les dirigeants du FLN, de transiger sur l’indépendance de l’Algérie, condition sine qua none pour signer un accord de paix.

La négociation mise en sourdine

La piraterie aérienne du 22 octobre 1956 a suspendu toute poursuite de dialogue. En effet, l’avion transportant la délégation extérieure du FLN a été détourné par les militaires français sans que le président du conseil soit mis au courant. La mission des chefs algériens était de se rendre en Tunisie pour une réunion intermaghrébine en vue de trouver une issue à la crise. Selon Robert Barrat, Guy Mollet n’a appris la nouvelle que tardivement dans la nuit. Voici son récit : « Guy Mollet assistait, le lundi 22 octobre, à un diner officiel offert par l’association française pour la communauté atlantique… Il était 21 heures. Dans l’antichambre, Alain Savary et Louis Joxe mirent rapidement le président du conseil au courant : l’état major d’Alger a fait intercepter un avion transportant de Rabat à Tunis cinq des principaux dirigeants du FLN. Ils sont actuellement prisonniers dans l’immeuble de la DST. Guy Mollet pâlit, réfléchit un instant et dit : c’est très grave. »

Depuis cette date tout contact a été rompu sine die entre les deux parties. Cette interruption a laissé la place aux maximalistes des deux camps. Il y avait par exemple l’explosion de joie du comité de la Wilaya 2 à la nouvelle de l’arraisonnement de l’avion Air Atlas. Pour eux, il ne devait plus y avoir de compromis avec l’ennemi. De l’autre coté, les colonialistes français ont gagné la partie en ce que toute négociation a été dés lors suspendue. Du coup, la violence a doublé d’intensité. Et dés février 1957, Alger a été le théâtre de violence inouïe, connue sous le nom de « la bataille d’Alger ». Les incursions punitives contre les populations civiles ont atteint les proportions inadmissibles de violence. Ainsi en confiant les opérations de police aux paras, la torture a été pratiquée à grande échelle. L’historien Yves Courrière a décrit le procédé des paras à Alger en notant à juste titre : « Avec des camions bâchés ils récupèrent dans tous les centres d’interrogatoire ceux dont le cour a flanché ou ceux qui ne valent pas mieux. Et on embarque tout le monde, cadavres ou demi-morts, jusqu’à une fosse – elle deviendra un charnier – à une trentaine de kilomètres d’Alger, entre Zéralda et Koléa. Sur le bord de la fosse les militaires liquident au pistolet ou au poignard les demi-cadavres. La mer est également bien pratique. Des hélicoptères vont au large se débarrasser des cadavres importuns. On les balance dans le vide, un parpaing aux pieds. Il y en aura 4000 civils pendant la bataille d’Alger. »

Toutefois, la violence militaire conjuguée à l’influence du lobby colonial ont imposé leur choix à Paris sur quasiment tous les dossiers. D’ailleurs, le retour du général de Gaulle au pouvoir a été imposé par les manifestants du 13 mai 1958 à Alger. Et les militaires ont soutenu ensuite la contestation comme l’a si bien montré Michel Winock : « Bien avant le 13 mai 1958, un slogan jaillit des manifestations de rue en Algérie : l’armée au pouvoir. Si l’armée proprement dite n’a pas été à l’origine directe du coup de force, il est évident que, sans elle, le 13 mai et ses suites n’auraient pas eu lieu. » Le général de Gaulle, pour apaiser les ultras, a ordonné les offensives du plan Challe. Celles-ci consistaient à balayer le territoire de l’Ouest en Est. Résultat de l’offensive : plus de deux millions d’Algériens ont quitté le pays pour se refugier chez les voisins(le Maroc et la Tunisie étaient les plus prisés).

Les fluctuations de la politique gaullienne

Porté au pouvoir par le coup de force militaire, le général de Gaulle a privilégié, dans le premier temps, l’option militaire. Cependant, son appel à « la paix des braves » n’a pas eu l’effet escompté. Du coup, la négociation lui a paru comme l’unique voie, mais en imposant sa seule méthode. La rencontre de Melun du 26 juin 1960 a été une diversion plus qu’autre chose. D’ailleurs, même du coté français, on y croyait pas trop. En effet, le choix des représentants du général ne pouvait pas permettre la résolution du conflit. Leur propension à garder l’Algérie française n’était pas de nature à vouloir chercher une solution équitable. Pour étayer cette assertion, voila ce qu’a dit l’ex gouverneur de l’Algérie, Paul Delouvrier, à propos de cette rencontre : « Le président de la république n’avait rien fait pour que ces entretiens aboutissent. Il voulait aller de l’avant mais pas trop vite. Le choix du négociateur principal, Roger Moris, dont les opinions Algérie française étaient connues de tous, et les consignes draconiennes qu’il lui avait données, auguraient mal du résultat des conversations. »

Cependant, il fallait attendre trois ans pour que le général se rende compte qu’il fallait négocier avec le seul représentant légitime du peuple algérien, le GPRA. Et la négociation proprement dite a été très longue. Elle a débuté le 20 mais 1961 pour se terminer le 18 mars 1962. Par ailleurs, plusieurs interruptions ont été observées entre ces deux dates. Toutefois, la volonté d’aller de l’avant a primé chez les deux antagonistes. Le GPRA a levé le préalable de l’indépendance en déclarant le 16 janvier 1961 : « Le GPRA, en ce qui concerne ses responsabilités, est prêt, quant à lui, à engager des négociations avec le gouvernement français sur les conditions d’une libre consultation du peuple algérien. » Quant à la France, le 7 mars 1961, de Gaulle a décidé de lever le préalable de « la trêve des combats et des attentats. »

Dans la foulée, la première délégation algérienne officielle a été ainsi constituée. Conduite par Krim Belkacem, elle s’est rendue à Evian le 20 mai 1961. La stratégie du GPRA consistait à tester la bonne foi des français en réclamant la libération des cinq ministres détenus. Bien que le chef de la délégation française, Louis Joxe, n’ait pas accepté cette requête, il a tout de même promis des mesures libérales en faveurs des ministres incarcérés. Cette concession a été ainsi résumée : « le transfert D’Ahmed Ben Bella, de Mohamed Khidder et de Hocine Ait Ahmed de l’ile d’Aix au château de Turquant , en Maine-et-Loire, non loin du Saumur. Mohammed Boudiaf et Rabah Bitat, qui étaient incarcérés à Fresnes, les y avaient précédés dans la journée. » Au bout de la treizième séance, le 13 juin 1961, cette conférence a été interrompue à l’initiative de la délégation française. En effet, en voulant que l’assiette territoriale de l’autodétermination soit limitée à la partie nord de l’Algérie, la délégation algérienne a rejeté cette proposition dans le fond et dans la forme. Ainsi, lorsque Louis Joxe a annoncé sa suspension, le porte parole de la délégation algérienne, Réda Malek, a tenu une conférence de presse où il a expliqué la position algérienne : « Le FLN ne peut accepter un Etat algérien amputé des quatre cinquième de son territoire dominé par certaines enclaves militaires et miné de l’intérieur par la cristallisation d’une partie de la population autour d’intérêts coloniaux révolus. »

Toutefois, grâce aux contacts officieux, le GPRA et de Gaulle ont su maintenir le dialogue. Du coup, les deux délégations se sont retrouvées à Lugrin, le 20 juillet 1961. Le point d’achoppement a été, encore une fois, la fameuse assiette territoriale excluant le Sahara. L’un des membres de la délégation française, Vincent Labouret, a fini par avouer les intentions de la France sur le Sahara. Il a résumé la position de la France en ces termes : « Si vous voulez la fin du conflit, il faudrait vous contenter d’une Algérie indépendante réduite à sa partie Nord. Le Sahara ferait ensuite l’objet de discussion entre la France et les riverains dont, en premier lieu, l’Etat algérien. » En constatant l’impasse, la délégation algérienne a tenté de surmonter cette difficulté, a écrit Rédha Malek dans « Algérie à Evian », grâce à un tête à tête Krim Belkacem – Louis Joxe. Pour le porte parole de la délégation algérienne, il s’agissait de la répétition du 13 juin à Evain, version algérienne. La conférence a été interrompue sine die.

Du remaniement du GPRA au cessez-le-feu

La rupture de la négociation a été une occasion pour le conseil national de la révolution algérienne (CNRA) de se retrouver au complet. En effet, du 9 au 27 août 1961, les délégués du conseil national ont débattu, sans fard ni acrimonie, du bilan de la négociation. Ils ont procédé ensuite au remaniement du GPRA. Le 27 août, la nouvelle équipe a été approuvée par 36 voix contre 6. Ben Khedda a remplacé Ferhat Abbas à la tête du GPRA. Krim Belkacem a laissé le portefeuille des affaires étrangères à Saad Dahlab, qui était son secrétaire général. Tout en restant chef de la délégation, Krim a pris aussi le ministère de l’intérieur en remplacement de Bentobbal.

Cependant, bien que le contact soit interrompu pour quatre mois, les déclarations des uns et des autres auguraient d’une reprise éminente. D’ailleurs, le dénouement a été venu de l’Elysée, le 5 septembre 1961, lorsque le général a reconnu, dans une conférence de presse, « qu’il n’y a pas un seul Algérien, je le sais, qui ne pense que le Sahara doive faire partie de l’Algérie et qu’il n’y aurait pas un seul gouvernement algérien, quelle que soit son orientation par rapport à la France, qui ne doive revendiquer, sans relâche, la souveraineté sur le Sahara. »

Par ailleurs, la conférence des Rousses, dans le Jura du 12 au 20 février 1962, a été une occasion de rapprocher les positions des uns et des autres étant donné que la question du Sahara n’était plus un obstacle. Dans cette rencontre, le GPRA a évité toute espèce de précipitation. Ce n’était pas le cas du généralde Gaulle qui a enjoint à son représentant, Louis Joxe, de hâter la conclusion des accords. Son message se résumait ainsi : « l’essentiel est d’aboutir à un accord comportant le cessez-le-feu puis l’autodétermination, du moment que cet accord n’entraîne pas des bouleversements soudains dans les conditions actuelles relatives aux intérêts matériels et politiques des Européens, aux conditions pratiques dans lesquelles s’opère sur place l’exploitation du pétrole et celle du gaz. »

Toutefois, bien qu’ils aient le mandat de négocier au nom de l’Algérie, pour la délégation conduite par Krim Belkacem, l’accord des Rousses ne pouvait être qu’un préaccord. Pour les délégués du GPRA, le texte devait être ratifié par le CNRA au 4/5 des voix. Après avoir rendu compte au gouvernement provisoire, c’était autour du CNRA, réuni du 22-27 février 1962, d’en débattre du contenu du document. En tout cas, ce qui a donné plus de consistance et de crédibilité à ce préaccord était indubitablement le soutien des cinq détenus du Turquant. Leur message aux membres du CNRA a été laconique : « Nous, soussignés, déclarons approuver et ratifier ces accords conclus par notre gouvernement. » Par ailleurs, l’ultime séance du CNRA du 27 février a été une occasion de renouveler sa confiance à la délégation afin de poursuivre sa mission tout en essayant d’améliorer le contenu des accords. La résolution a été votée par 45 voix contre 4. Tout compte fait, le quorum exigé étant de 40 voix, la délégation pouvait donc signer la proclamation de cessez le feu. Ce fameux document, après certaines améliorations, a été ratifié lors de la dernière rencontre à Evian du 7 au 18 mars 1962. Il a été conclu que la souveraineté de l’Algérie devait être totale que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur. Après le référendum, souligne le document, « L’Etat algérien se donnera, librement, ses propres institutions et choisira le régime politique et social qu’il jugera conforme à ses intérêts. »

Ce moment émouvant de la signature des accords de cessez-le-feu a été raconté par le témoin direct, Rédha Malek : « Nous sommes très surpris de voir les trois ministres français apposer successivement leur paraphe. Quand vient le tour de la délégation algérienne, Krim a un moment d’hésitation. Il regarde de part et d’autre Bentobbal et Dahlab d’un air interrogateur. Dahlab le sort d’embarras, en déclarant que, pour ce qui est de l’Algérie, seul le chef de la délégation est habilité à signer. »

En somme, grâce à l’intransigeance des chefs de la révolution, l’Algérie a pu recouvrer son indépendance. Ainsi, les Algériens ont réussi en 1954 à poser le problème en portant les armes et à l’emporter en 1962 grâce à la détermination du peuple soutenant jusqu’au bout ses diplomates.

Boubekeur Ait Benali
13 mars 2010