L’affaire si Salah, de son vrai nom Zamoum Mohamed, était la résultante de plusieurs facteurs. Bien que le conseil de la wilaya IV ait été exemplaire jusqu’à la mi-1959, l’asphyxie des maquis, due au manque d’armement, a dissuadé nombre d’entres-eux de poursuivre le combat. Mais il faut signaler aussi que la décision de négocier avec la France n’a pas été unanime. Mis à part les quatre commandants du conseil de la wilaya qui étaient associés à cette aventure, les maquisards de rang inférieur ne savaient rien de ce qui se tramait à ce moment-là. Sur un autre plan, le retour du général de Gaulle au pouvoir a suscité une lueur d’espoir auprès de certains soldats de l’Armée de Libération Nationale (ALN). Et le discours du 16 septembre 1959, où le général avait parlé du principe de l’autodétermination du peuple algérien, a fini par convaincre les chefs de la wilaya IV. Par conséquent, l’opération « Tilsit » ou l’affaire si Salah, concoctée par les officiers du Bureau d’Etudes et des Liaisons (BEL) que dirigeait le capitaine Heux, a failli casser la dynamique enclenchée en novembre 1954. Mais pourquoi les chefs de la wilaya IV ont-ils envisagé de conclure une paix séparée avec le reste des autres wilayas et à l’insu du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) ?

L’intérieur soumis à une pression intenable

Les opérations de l’armée françaises, juste après l’offre de la « paix des braves » en octobre 1958, avaient exsangues les maquis. Toutefois, du vivant de si M’hamed, colonel de la wilaya IV jusqu’à mai 1959, aucune velléité de négociation n’était envisagée. Il avait même mis en place une commission d’enquête visant à châtier les défaitistes. Préparés à une guerre de longue durée, les maquisards ont résisté aux multiples opérations, véritables rouleau compresseur ayant mis les maquis en difficulté. Entre septembre et en novembre 1958, la wilaya IV a connu deux opérations militaires (Couronne1 et Couronne2), conduites par le général Massu.

Cependant, la wilaya IV n’a pas pansé ses plaies lorsque le général Challe, chef des armées en Algérie, a lancé son plan. L’opération « Courroie » a causé des pertes colossales en vies humaines. Les effectifs ont chuté de prés de 40% après le balayage des territoires par les parachutistes. Elle a causé également la disparition du colonel Si M’hamed, le 5 mai 1959, dernier rempart à toute compromission. Toutefois, la succession à la tête de la wilaya IV s’est faite sans encombre. Mais la nouvelle direction n’entendait pas le combat comme une obéissance sans vergogne à la direction extérieure de la révolution.

En effet, le manque d’armement dans les maquis a été sévèrement critiqué par le conseil de la wilaya IV. Selon Sadek Sellam, la situation dans l’Algérois s’est exacerbée par le refus de l’extérieur de les pourvoir en armes. Il a écrit à ce propos : « A Tunis, il [Si Salah] a été contrarié par l’indifférence du FLN extérieur aux problèmes croissants de l’ALN de l’intérieur. Pour toute réponse à ses interrogations, les dirigeants du CCE lui ont proposé de faire partie d’une de ses représentations dans une capitale étrangère. Mais Si Salah a préféré rentrer pour reprendre son poste dans le conseil de la wilaya IV. »(1) Du coup, le conseil de la wilaya IV a pris la liberté de s’exprimer sans tenir compte des récriminations de la direction extérieure. Ainsi, le commandant Si Salah a convoqué le premier conseil de la wilaya, 7 mois après la disparition de son prédécesseur, le 14 janvier 1960. Un nouveau conseil de la wilaya a été mis en place. Composé de quatre commandants, Si Salah, Lakhdar Bouchama , Si Mohamed Bounaama et Halim (Yahya Hamdi), le nouveau conseil n’excluait pas une éventuelle rencontre avec les autorités françaises.

Préparation de la visite élyséenne

L’opération « Tilsit » résultait en effet du désaccord entre le chef de la wilaya IV et le chef d’état-major, commandé par le colonel Boumediene. Les échanges de communication entre les deux hommes ont été interceptés par le capitaine Heux, chef du BEL. Celui-ci a transmis illico ces informations à son supérieur hiérarchique, le colonel Jaquin. Ce dernier a aussitôt songé à fomenter un coup contre la révolution. Il a chargé le Cadi de Médéa, Marighi, de nouer les contacts avec les chefs de la wilaya IV.

En effet, quelques jours plus tard, le cadi a eu son premier contact avec le responsable politique de la wilaya, le commandant Lakhdar. Le tableau brossé par ce dernier a été plus qu’alarmant. Il a expliqué que les combattants se sentaient livrés à eux-mêmes. Et qu’ils étaient prêts à discuter, pas avec les militaires insistait-il, sur la base des propositions formulées par le général de Gaulle. Le lendemain, a écrit Yves Courrière, « le Premier Ministre Miche Debré apprenait la possibilité de conversation antre les chefs d’un des principaux foyers de la rébellion en Algérie et des représentants du gouvernement. Aussitôt il en informait brièvement le général de Gaulle. »(2) Les deux responsables de l’Etat français ont chargé, chacun de son côté, leurs hommes de confiance d’aller suivre l’affaire en amont. Pour l’Elysée, le général de Gaulle a choisi Bernard Tricot. Quant à Matignon, Michel Debré a désigné Pierre Racine et le colonel Mathon.

Cependant, l’accord auquel parvenaient l’équipe parisienne et les chefs de la wilaya IV était une reddition qui n’en disait pas son nom, pour reprendre l’expression de l’ex-gouverneur général, Paul Delouvrier. En effet, l’accord stipulait que tous les combattants de la wilaya déposeraient leurs armes dans des endroits fixés mutuellement par les deux belligérants. Le choix des préfectures a été préféré aux casernes pour éviter l’humiliation des maquisards. Finalement, le gouvernement français s’engageait, a écrit Yves Courrière, à n’exercer aucune poursuite contre les anciens rebelles à conditions qu’ils n’aient pas de sang sur les mains(3). Cependant, c’est la ratification de ce document de cessez-le-feu que les chefs de la wilaya IV s’apprêtaient à faire le voyage à Paris. Ainsi, le 10 juin 1960, le général de Gaulle a reçu personnellement les représentants de la wilaya IV à l’Elysée. La délégation a été conduite par son chef Si Salah accompagné de ses adjoints Lakhdar et Si Mohamed. Il ne manquait à cette rencontre que le commandant Halim pour que le conseil soit au complet.

Impossible aboutissement de l’accord

Bien que le général de Gaulle ait compris que la solution au conflit ne pouvait se matérialiser sans l’accord du GPRA, il n’en demeure pas moins que l’initiative de la wilaya IV paraissait, pour lui, autant exploitable que tout autre manœuvre visant à fragiliser la représentativité du gouvernement provisoire. D’ailleurs, le général de Gaulle a autorisé les chefs de la wilaya IV à se rendre aux wilayas limitrophes en toute sécurité. Le but étant bien sûr de rallier ces wilayas au processus de cessez-le-feu, ratifié à l’Elysée. Toutefois, parallèlement à cette démarche, de Gaulle a renouvelé, le 14 juin 1960, l’invitation à la délégation extérieure pour venir en France négocier une sortie de crise. Le discours annonçait en substance que le peuple algérien aurait eu toute la latitude de choisir son avenir. Moins de deux semaines plus tard, le GPRA a désigné une délégation, composé d’Ahmed Boumendjel et Mohamed BenYahia, qui s’est rendue à Melun le 25 juin 1960. Depuis cette date, les rencontres (officielles et officieuses) n’ont jamais cessé jusqu’à la conclusion des accords d’Evian en mars 1962.

Concernant les suites de la rencontre élyséenne, les maquisards de la wilaya IV n’étaient pas tous enclins à les respecter. Vers la mi-juin, selon Sadek Sellam, le lieutenant Lakhdar Bourega cherchait à rencontrer Si Mohammed. En parlant de Si Mohamed, il a écrit : « Croyant que les deux officiers subalternes [Bourega et Bousmaha] étaient au courant des négociations en cours, le commandant militaire leur a raconté l’entretien avec de Gaulle. Voyant la consternation provoquée chez ses auditeurs par ce récit, Si Mohammed éprouve une sorte de mauvaise conscience qui l’amène à se rallier au refus de ses subordonnés d’arrêter le combat. »(4) A partir de là, il y avait une précipitation des événements. Dans la foulée, Si Mohammed s’est proclamé chef de la wilaya. Il a ensuite ordonné l’arrestation et le jugement de ces collègues partisans du cessez-le-feu.

En effet, le commandant Lakhdar a été arrêté à Médéa, le 19 juin 1960. Quelques jours plus tard, Bourega a réussi à arrêter le commandant Abdelatif, chef de zone2, partisan lui aussi d’une paix séparée. Sans jugement, le nouveau chef de la wilaya IV a exécuté le commandant Lakhdar. Ce sort a été réservé à Abdelatif après qu’il a été condamné à la peine capitale le 8 août 1960. Quant aux commandants Halim et Si Salah, ces derniers ont été arrêtés le 16 septembre 1960 de leur retour d’une mission en wilaya III. Le premier a été immédiatement exécuté. Le deuxième a été sauvé par Bourega qui a intervenu en sa faveur en dissuadant Si Mohammed de l’exécuter. Car Si Salah avait fait partie du groupe des maquisards ayant perpétré des attentats à Boufarik, le1er novembre 1954. Toutefois, Si Salah a été tué quelques mois plus tard en se rendant à Tunis. L’embuscade de l’armée française a eu lieu à M’chedellah, prés de Bouira, le 20 juillet 1961. Si Mohamed a été tué, à son tour, le 8 août 1961, dans une maison à Blida. Du coup, avec cette dernière disparition, il ne restait aucun témoin des visiteurs de l’Elysée.

Pour conclure, il parait aller de soi, tout compte fait, que cette initiative a été la conséquence de la suffocation des maquis. A ce propos, la responsabilité des extérieurs ne pouvait pas être exempte. En revanche, cette affaire n’a pas abouti pour deux raisons. D’un côté, le général de Gaulle savait pertinemment que le GPRA était l’instance suprême avec laquelle il faudrait négocier le cessez-le-feu global. De l’autre coté, le concept de paix séparé ne faisait pas consensus au sein de la wilaya IV. D’ailleurs, il a fallu de l’intervention de deux lieutenants (Bourega et Bousmaha) pour mettre un terme à cette aventure.

Boubekeur Ait Benali
9 juin 2010

Notes de renvoi

1) Sadek Sellam, « La situation de la Wilaya IV au moment de l’affaire Si Salah », page 179.
2) Yves Courrière, « Les feux du désespoir », page 82.
3) Yves Courrière, ibid, page 87.
4) Sadek Sellam, ibid, page 185.