Depuis l’arrêt des élections législatives en janvier 1992, les partisans du coup d’Etat s’attaquent sans vergogne à ceux qui ont soutenu ou appelé à la poursuite du processus électoral. Ce choix leur sera apparemment toujours rappelé, c’est comme s’il est honteux de défendre les valeurs démocratiques. Le dernier qui fut attaqué, dans un article au vitriol, est le sociologue Lahouari Addi. Je ne prétends pas, dans ce texte, défendre par cette modeste contribution un grand homme de la dimension d’Addi. En effet, dans la polémique qui l’opposa au député Nordine Ait Hamouda, plutôt polémique côté Ait Hamouda et analyse côté Addi, le seul tort de ce dernier fut d’avoir reproché au docteur Sadi, président du RCD, son manque de clarté par rapport à l’acception du coup d’Etat. En effet, un analyste averti, comme il l’est, ne peut pas lui échapper une contradiction qu’il résume, en parlant de Sadi, comme suit : « Il a occupé un vide, et on ne peut lui en faire le reproche. Je ferais néanmoins une remarque car Saïd Sadi est un homme politique. Je pense que sa démarche n’est pas cohérente dans la mesure où, d’un côté, il critique le MALG – et en cela il a tout à fait raison – et d’un autre côté, il a soutenu le néo- MALG, le pouvoir réel, quand il a annulé les élections de janvier 1992. Il a condamné le coup d’Etat de 1962 mais a soutenu celui de janvier 1992 ! S’il répond que l’armée a sauvé la République en 1992, il doit accepter l’idée que le MALG a sauvé la révolution. Un homme politique doit être cohérent pour être crédible. »

Cependant, quoi qu’on puisse épiloguer sur cette critique, il va de soi qu’elle émane d’un spécialiste, ayant à son actif plusieurs ouvrages, mais dont on peut ne pas y adhérer. En outre, le contexte est compréhensible dans la mesure où il répondit à des questions qui lui sont posées à la conférence-débat animée à l’université de Tizi Ouzou. En revanche, ce qui sort le député de ses gonds est certainement leur divergence quant à l’acception qu’ils se font de la République. Que l’on juge : « Si M. Addi s’est invité à nouveau à ce débat dans la presse nationale avec un tel parti-pris, c’est qu’il compte peser dans un domaine qu’il devine important pour la redéfinition de la scène politique. On peut imaginer que M. Addi, en mal de notoriété, ne va pas lâcher sa proie facilement, comptant sur l’usure, le découragement et la censure qui brident les Algériens pour réintroduire ses thèses qui ont scandalisé en leur temps ceux qui sont restés se battre pour l’honneur et la liberté de notre pays.» Car l’attaque se concentre sur le choix qu’avait fait Addi en 1992. En effet, il ne put lui reprocher, comme il l’avait fait avec Ali Kafi ou Ali Mebroukine, d’avoir condamné le contenu du livre de Said Sadi.

Toutefois, dans la polémique des mois précédents, les véritables démocrates se sont distingués en louant la nécessité d’enrichir autant que faire se peut la recherche sur l’Histoire. Néanmoins, même en écrivant un livre, on ne peut pas se proclamer le détenteur de la vérité exclusive. Pour les historiens, le constat qui fait un peu de consensus est que l’absence d’un programme politique clair du FLN a engendré des dissensions et des déchirements au sein du mouvement national. Ceci engendra bien sûr le développement du clientélisme, de l’intrigue, de l’élimination physique, etc. afin que le chef maintienne son hégémonie. Mais on ne peut pas nous faire admettre qu’il y avait d’un côté des méchants nationalistes et de l’autre côté des gentils. Un Abane Ramadhan a signé par exemple une circulaire appelant à l’assassinat de tous les messalistes conscients. Et pourtant ces derniers sont aussi des Algériens. Sous Amirouche, quand il était à la tête de la Wilaya 3, il y avait des égorgements dans les maquis de sa Wilaya. D’une façon directe ou indirecte, il avait une part de responsabilité.

Dans cette période, le colonel Amirouche ne dérogea pas à la règle de chercher des allégeances. Il a indubitablement pesé de tout son poids pour qu’il ait son influence sur la conduite de la révolution. Les militants nationalistes qui se trouvèrent en concurrence avec le colonel Amirouche sur ce terrain n’éliminèrent pas un Kabyle mais ils le firent afin de contrôler les rênes de la révolution. Sinon comment expliquer que Krim Belkacem ait lâché Abane en 1957 mais ait sauvé Omar Oussedik en 1960 ? Car si le premier le concurrençait au niveau de la direction, le second lui apporta son soutien indéfectible. Dans ce même ordre d’idée, voila ce qu’écrit Addi sur le premier président du GPRA: « Si Ferhat Abbas avait la force de caractère de Abbane, il [Boussouf] l’aurait tué. La haine que Boussouf avait pour le système colonial, il l’exprimait face à quiconque s’opposait à lui. Il a été concurrencé sur son propre terrain par Amirouche qui avait la légitimité des armes, celle-là même dont il se réclamait. »

Par ailleurs, le devoir de Lahouari Addi comme celui de Sadi est de permettre aux Algériens de connaître leur propre Histoire par le biais de leurs travaux. Or, pour certains radicaux, dont la haine se mêle fortement à l’analyse, les personnes qui n’ont pas soutenu leur démarche en 1992 doivent se taire à jamais. Heureusement, cette forme d’intolérance n’est pas partagée par l’ensemble des Algériens. Bien que je ne sache pas si Lahouari Addi avait soutenu les conclusions de la plateforme de Sant’ Egidio, à la lecture de la plateforme, je ne vois pas en quoi ces participants avaient trahi la nation. Les résolutions adoptées ce jour-là sont énoncées comme suit :

― La déclaration du 1er novembre 1954 : “la restauration de l’Etat algérien souverain démocratique et social dans le cadre des principes de l’islam (art 1)”;

― Le rejet de la violence pour accéder ou se maintenir au pouvoir ;

― Le rejet de toute dictature quelle que soit sa nature ou sa forme et le droit du peuple à défendre ses institutions élues ;

― Le respect et la promotion des droits de la personne humaine tels qu’énoncés par la Déclaration universelle, les pactes internationaux sur les droits de l’homme, la Convention internationale contre la torture et consacré par les textes légaux ;

― Le respect de l’alternance politique à travers le suffrage universel ;

― Le respect de la légitimité populaire. Les institutions librement élues ne peuvent être remises en cause que par la volonté populaire.

Toutefois, pour que le texte ne soit pas long, je n’ai pas reproduit toutes les décisions prises. Pour Ait Hamouda, les acteurs politiques ayant adopté ces résolutions doivent demander pardon aux sauveurs de la République. Surtout, il est franchement téméraire en osant écrire sur Addi : « Vous êtes plus dangereux car, en vous abritant derrière l’université pour désinformer, vous menacez l’avenir. » Quelle façon de rendre hommage à celui qui a consacré sa vie à l’étude de la sociologie de son pays ? En tout cas, pour ses lecteurs, il ne subsiste aucune ombre de doute : vous êtes, Monsieur Addi, pour vos élèves l’un de ceux qui ont aidé des millions d’Algériens à la compréhension de la situation politique et sociologique postindépendances. Toutefois, en élevant le niveau, Addi a expliqué aux étudiants comment ériger une société démocratique sans chercher à clouer au pilori ses opposants comme le suggéra Ait Hamouda dans son texte du 7 juillet. En effet, en vous situant sur le terrain de l’analyse, vous rendez un énorme service au combat politique pacifique et instructif. En plaçant, dans vos différents exposés, la vie humaine au-dessus de toute considération de pouvoir ce qui permettra un jour à l’Algérie de connaître indéfiniment l’apaisement. D’un autre côté, comme le propose le sociologue, il faudrait qu’il y ait une puissance se situant au-dessus de la mêlée pour faire respecter ce jeu démocratique. Pour lui, il faudrait au moins trois conditions pour parvenir à organiser une nation démocratique : « 1. Le monopole de la violence doit appartenir à l’Etat. 2. Ce monopole doit être exercé par les agents de l’Etat dans le cadre de la loi. 3. La loi doit être faite par une Assemblée nationale représentative. » En somme, cette voie, si elle est suivie, suscitera indubitablement un espoir chez le peuple algérien. Elle ne sera pas la panacée, mais un moyen d’apaiser le conflit datant de l’indépendance.

Boubekeur Ait Benali
17 juillet 2010