« Voila que l’ère coloniale s’achève. Par quel ordre va-t-elle être remplacée ? Ne perdons pas de vue que l’Europe a marqué de son empreinte ses colonies. L’héritage laissé par elle est multiple. Il ne s‘effacera pas en un jour, même dans ce qu’il a de pire. » Ferhat Abbas (1).

En effet, la colonisation joua, aux XIXème et XXème siècles, un rôle néfaste. Les pays occupés subirent alors les pires brimades. Bien que l’« indigène » ait été obligé de recourir à la violence pour juguler le joug colonial, le maintien de la violence après l’indépendance demeure sans explication. Par ailleurs, dans les deux périodes, que ce soit pendant la période coloniale ou après, toute opposition fut durement réprimée. Parmi les oppositions les plus déterminées, on retrouve celle s’inspirant de la parole divine. Toutefois, depuis son avènement, sa stratégie a été accommodée à la situation du moment. Ainsi, pour tenter de définir la mouvance islamiste, il faudrait que l’on tienne compte de la diversité des courants qui l’anime. Car, en période coloniale ou postindépendance, les stratégies des mouvements islamistes furent variables, notamment sur la question électorale ou sur l’utilisation de la violence. Bien que l’acception de l’islamisme ne soit pas associé à la violence au XXème siècle, force est de constater que dans les dernières années, l’évocation même mesurée de l’islam, en occident notamment, est assimilée à la violence. Cette façon de procéder consistait à discréditer toute opposition à l’intérieur ou à l’extérieur de leurs pays. Certes, ces mouvements ne sont pas les adeptes de la démocratie. Car leur radicalisation au fil des années engendra par ricochet des exactions. Ce constat est celui de l’échec de ces mouvements islamistes dans les pays où ils ont accédé au pouvoir. L’auteur de « l’islamisme politique », Aberrahim Lamchichi, le formule ainsi : « L’islamisme désigne un ensemble de courants et de mouvements qui expriment en terme éminemment idéologique la volonté de réforme des sociétés musulmanes ; en réalité, leur lecture politique radicale de l’islam ne conduit qu’à la production d’un discours de refus, de ressentiment et de contestation sans projet viable de rechange. » (2) Pour comprendre l’évolution de cette mouvance, il faudrait revenir à la genèse de ce courant pour tenter quelques explications.

L’éclosion de l’islamisme

L’essor de ce mouvement eut pour point de départ l’Egypte dans les années trente. Son essence fut bien entendu anticolonialiste. Ce fut aussi l’inauguration, dans le monde musulman, d’une nouvelle ère de revendication et de combat. Ces mouvements s’appuyèrent désormais sur l’islam pour formuler des revendications politiques. En Orient comme au Maghreb, ces mouvements menèrent concomitamment une opposition au colonialiste, d’une part, et au dirigeant nationaliste ne s’inspirant pas de l’islam, d’autre part. Lamchichi note à ce propos : « Ce courant fondamentaliste et réformiste va se transformer progressivement passant d’une simple critique des dirigeants- lorsque les fondamentalistes estimaient qu’ils [les dirigeants nationalistes] ne défendaient pas suffisamment les intérêts de l’islam- à une contestation ouverte et radicale et à une dénonciation du caractère corrompu et non islamique des sociétés et des Etats en terre d’islam. » (3)

En effet, les doctrinaires, à leur tête Hassan el Banna et Sayed Qotb, incitèrent leurs disciples à l’action afin, pensaient-ils, de pallier les carences des dirigeants sensés les représenter. Ils poussèrent, par ailleurs, le radicalisme plus loin en préconisant la rupture, dans certains cas, avec leurs coreligionnaires. Ainsi, le refus d’accommoder leur vision à l’évolution de la société les rendit naturellement intransigeants. Et par la même occasion, ils se recroquevillèrent sur eux-mêmes. Cette conception les éloignait des grandes écoles théologiques –le sunnisme, le shiisme et le kharijisme – qui firent beaucoup d’effort d’exégèse. Du coup, selon certains spécialistes, l’islam idéologisé ne fut mis en œuvre que pour régenter la société. En effet, les concepteurs de l’islam politique eurent des méthodes contraignantes.

Toutefois, ce mouvement varie selon son appartenance à une aire géographique. Selon Lamchichi « Il convient de nuancer l’islamisme selon la situation politique de chaque pays. Ainsi, dans les Etats où le système politique leur est fermé, les islamistes n’hésitent pas à transgresser les règles de la légalité et du combat pacifique pour pratiquer la violence insurrectionnelle ou le terrorisme. » (4) Mais tous les mouvements d’obédience islamiste ne recourent pas systématiquement à ces procédures.

Diversités de courants

La radicalisation du mouvement islamiste est inhérente à plusieurs facteurs. Au delà de la contestation des régimes en place, tous les courants ne sont pas identiques. Ils se définissent d’abord par leur ancrage social. Ce qui détermine l’ambition du dirigeant. Mais ceci est valable même pour les mouvements laïques. Inversement, l’itinéraire du dirigeant imprime une certaine forme à son mouvement. Dans quelques cas, un parti islamiste peut utiliser la violence pour imposer son programme comme le dit si bien Lamchichi : « Ce rapport à la violence change également en fonction du profil et des trajectoires des dirigeants ainsi que leurs objectifs prioritaires ; ce rapport à la violence dépend, enfin, de l’évolution des institutions et du contexte socioculturel et politique du pays concerné, ainsi que du contexte géopolitique régional et international. » (5)

Cependant, l’exemple qui élucida ces fluctuations fut donné par le plus ancien parti islamiste, le mouvement des frères musulmans égyptiens. Ce mouvement connut une radicalisation inextricable sous le régime de Gamal AbdeNasser. Plus tard, avec la disparition de celui-ci, le mouvement accepta de participer aux élections. Il eut maintes fois constitué des listes communes avec des mouvements laïques afin de participer à la gestion des affaires publiques. Toutefois, la campagne électorale fut souvent exploitée pour dénoncer la politique répressive des gouvernants. Bien que le but, sous jacent ou avoué, des mouvements islamistes soit l’instauration d’un Etat islamique, les nouvelles donnes mondiales ont contraints ces derniers à changer de cap.

En effet, les mouvements islamistes des années cinquante, en terme de radicalisme, n’ont rien à voir avec les néo fondamentalistes des années quatre-vingt-dix. Pour l’auteur de l «’islamisme politique » : « Alors que l’islamisme classique a intériorisé une culture politique nationale et veut, avant tout, s’intégrer, grâce à la constitution d’un véritable politique moderne, dans un espace régulé d’action politique, le néo fondamentaliste, lui, se démarque de cet islamo-nationalisme. Il refuse d’inscrire son action dans une stratégie strictement stato-nationale, les Etats-nations n’ont, à ses yeux, aucune véritable légitimité. » (6) Ils refusèrent également le nationalisme arabe, incarné notamment par le nassérisme et les baathistes, représentant, selon eux, le laïcisme autoritaire. Ces évolutions n’ont épargné aucun pays musulman. L’Algérie en fait bien sûr partie intégrante.

L’islamisme en Algérie

Depuis l’occupation du pays, en 1830, tous les mouvements nationalistes prirent l’islam comme leur porte drapeau. Les premières résistances furent l’œuvre des confréries religieuses. L’éminent historien, Mohamed Harbi, écrit à ce propos : « la composante religieuse fut une donnée fondamentale du combat de l’émir Abdelkader (1807-1883) pour mobiliser derrière lui les Algériens, tout comme elle sera centrale dans le combat nationaliste de l’association des Oulémas (1931-1956), du mouvement messaliste (1927-1962) et du FLN, qui lance la guerre de libération en 1954. » (7) L’attachement des Algériens à leur religion fut prouvé en proclamant certains chefs, comme l’Emir Abdelkader, Imam. Ainsi, dés son investiture, l’émir proclama, dans le combat qui l’opposa à la France, le jihad. Car, de son point de vue, la condition sine qua none pour unir les Algériens devait se faire sur la base de la foi. D’ailleurs, il s’agit d’un dénominateur commun qui résista à toutes les vicissitudes de l’histoire algérienne. Bien que la France ait vaincu l’armée de l’émir Abdelkader, les Algériens, en restant fideles à la foi, considéraient cette défaite comme temporaire en attendant le combat final.

Par ailleurs, dans le débat des années trente qui opposa Ferhat Abbas au cheikh Abdelhamid Ben Badis à propos de la nation, ce dernier lui en donna une qui tint compte de la véritable prégnance de l’islam. Il écrivit dans son journal el Shihab : « Cette nation algérienne musulmane, ce n’est pas la France, il n’est pas possible qu’elle soit la France; elle ne veut pas devenir la France, et même si elle voulait, elle ne le pourrait pas. » Toutefois, bien que la politique des Oulémas ait pour but de sauvegarder la religion, leur programme indiquait sans ambages l’utilité de séparer le culte de la politique. Ce mouvement qui s’est épanoui dans les années trente, –hélas sous le régime colonial-, a prôné nettement la prise en charge des problèmes politiques en dehors des officines religieuses. Ce qui permet à Mohamed Harbi d’écrire : « Après treize siècles d’Islam, naît pourtant la possibilité d’une religion personnelle, plus intériorisée, comme nous le montre l’itinéraire de nombre d’Algériens dans les années 1930. À la lumière de leur évolution, l’Islam n’apparaît plus comme un invariant historique. Son devenir dépend des choix des musulmans. Ils peuvent adopter des principes dégagés de toute influence religieuse, sans pour autant renoncer à la religion de leurs pères. » (8)

Cependant, après l’indépendance, les nouveaux dirigeants ont opté pour un système de gouvernement autoritaire. Dans ce cas, les opposants au régime ne purent exister qu’en prônant une rupture empreinte de radicalisme. Ainsi, la succession de crises secouant l’Algérie vint de la politique de coercition du régime. Bien que ce dernier se proclame des valeurs islamiques, les résultats de la gestion des deniers publics ne plaidèrent guère en sa faveur. En effet, tous les fléaux prohibés par la religion, tels que la corruption, les détournements d’argent et la prévarication, connurent leur essor pendant le règne du parti unique. Du coup, l’utopie islamiste a puisé sa force dans la déchéance et la perte des idéaux d’un Etat-nation fort et moderne. Les émeutes d’octobre 1988 permirent finalement aux Algériens de rêver d’un autre projet que celui suggéré, voire imposé, par le parti unique. Par conséquent, l’autorisation de créer des associations politique –selon l’article 40 de la constitution du 23 février 1989- fit entrer l’Algérie dans une nouvelle ère. Et sur la cinquantaine de partis autorisés, quinze furent d’obédience islamiste. Plus tard, les résultats des différentes joutes électorales ont prouvé que la religion, même exploitée à des fins purement politiciennes, occupe une place prépondérante en Algérie.

Pour conclure, il va sans dire que les mouvements islamistes ont connu une évolution comme ce fut le cas pour toutes les idéologies. Le recours à la violence fut utilisé d’abord contre les forces d’occupation étrangères. Plusieurs courants, telle que l’association des Oulémas, peuvent être considéré aujourd’hui comme un modèle de pacifisme. En effet, en Algérie, la conception politique chez Ben Badis ou plus tard chez Ali Belhadj n’est pas comparable si ce n’est antinomique. Mais cet islamisme politique se manifesta là où les régimes autoritaires furent incapables de répondre aux aspirations sociales de leurs populations. Généralement, l’argent tiré des richesses terriennes fut utilisé par ces régimes dans le but de se pérenniser. Ce maintien, en politique, a un cout pour la population à payer: la répression. Mais, dans les pays verrouillés, quand l’opposition accède au pouvoir, cela n’arrange point les nouveaux opposants qui furent un moment aux responsabilités. D’ailleurs, la critique que l’on peut faire à l’égard des militants islamistes est de dénoncer la persécution dont ils sont victimes en étant dans l’opposition, mais ils pratiquent les mêmes méthodes dans les pays où ils ont parvenu aux responsabilités.

Boubekeur Ait Benali
1er août 2010

Notes de renvoi :

1) Ferhat Abbas, « L’Autopsie d’une guerre », page 329
2) Abderrahim Lamchichi, «L’islamisme politique », page 11
3) Ibid, page 35
4) Ibid, page 37
5) Ibid, page 131
6) Ibid, page 37
7) Mohemed Harbi, « L’islam dans le mouvement national avant l’indépendance », page 2
8) Ibid, page 11