«La nature rentière de l’Etat est un facteur important de découragement de la démocratie dans tous les pays qui ont accès à une rente pétrolière importante, et je serais surpris qu’un des Etats rentiers se démocratise». (Giacomo Luciani, Rente pétrolière, crise financière de l’Etat et démocratisation)

Cette sentence sévère de G. Luciani s’applique, sans exclusive, à tous les pays dont l’économie nationale est dépendante d’un seul secteur, les hydrocarbures. Hélas, l’Algérie est l’un de ces pays. D’ailleurs, la crise de l’année 1988 était avant tout une crise économique, mais aussi l’échec du système ne tolérant aucun débat transparent. La majorité des Algériens ne savaient pas où en était vraiment la situation financière du pays. Pendant longtemps, la politique poursuivie par le pays, qui consistait à assurer la paix sociale en garantissant la couverture des besoins essentiels de la population, avait montré ses limites. Le sociologue Lahouari Addi, dans « Impasse du populisme », explique cette difficulté en notant : « Le déficit de l’entreprise d’Etat n’est pas un accident de la comptabilité, il est l’expression de l’incapacité de l’Etat rentier à obtenir un taux de rendement satisfaisant dans le système productif permettant de couvrir les dépenses. Il est le prix politique que paye le pouvoir pour se faire accepter : manipulation du système des prix, sureffectif pour absorber le chômage, discipline d’usine relâchée en contrepartie d’un syndicat lié au pouvoir… ». L’accumulation de ces tares a conduit vers une crise aiguë. Les événements du début du mois d’octobre ont été le signal alarmant d’une crise ayant atteint son paroxysme. L’élément déclencheur est la dégringolade des prix du pétrole survenue trois ans plus tôt.

1) Une économie en panne

Le dernier encouragement du principal fonds international remontait en fait à septembre 1985 : « Il est remarquable que cette croissance [économique] exceptionnelle ait pu être atteinte en même temps que la balance de paiements courants a été améliorée », écrivaient les experts du FMI (fonds monétaire international). Bien que les dirigeants de l’époque aient essayé de donner une bonne image de bonne gestion à l’extérieur, ces résultats ont été obtenus en menant une politique d’austérité. La réduction sans cesse des importations, limitée au strict minimum, a créé une pénurie sans précédent. A un moment donné, le citoyen ne trouvait guère quoi acheter dans les fameux Souks el-Fellah, par exemple. En 1986, l’Algérie avait importé pour 7,5 milliards de dollars, dont un tiers pour les seuls achats alimentaires, a écrit la journaliste du Monde Véronique Maurus le 13 octobre 1988.

Sur le plan intérieur, la réduction des dépenses de l’Etat, due à la chute de presque de moitié des recettes fiscales, tirées des hydrocarbures, a provoqué un ralentissement, si ce n’était pas un arrêt de l’activité économique. En effet, de plus de 5% de croissance économique par an, le taux de croissance est tombé dès 1987 à moins de 3%. Fait inédit en Algérie, la croissance démographique, atteignant 3,1%, a dépassé la croissance économique. Par ailleurs, la suppression du ministère du Plan en 1987 a été révélatrice de la nouvelle politique de l’Etat concernant la gestion de l’entreprise. Désormais, le critère qui prévalait était celui de la rentabilité. Du coup, avec toutes ces difficultés, le mythe de l’Etat providence s’est écroulé comme un château de cartes. En effet, malgré le verrouillage du champ politique, il n’échappait pas aux citoyens que leur gouvernement se contentait de gérer les revenus des hydrocarbures. Pour Patrick Eveno, « Les hydrocarbures représentant 97% de la valeur des exportations, le retournement des cours du pétrole a vu fondre de 40% les ventes de l’Algérie, à 9 milliards entre 1986 et 1989, obligeant le gouvernement à limiter les importations, ce qui entraîne des pénuries et favorise un marché noir très actif avec la France et les voisins du Maghreb ». En tout cas, l’incapacité du pouvoir à apporter la moindre solution aux préoccupations quotidiennes des citoyens a rompu l’ultime lien de confiance les liant. Pour se faire entendre, il ne restait aux jeunes qu’à s’emparer de la rue afin d’exprimer leur courroux. Ces ingrédients ne pouvaient pas ne pas déboucher sur un affrontement de la rue.

2) L’affrontement

Le peuple algérien n’est pas immature, comme aiment le supposer les tenants de la ligne dure. En effet, les Algériens ne pouvaient pas à ce moment-là supporter concomitamment deux injustices majeures : l’autoritarisme politique et l’austérité économique. Bien que la demande de réformes politiques n’ait pas été le leitmotiv des manifestants, les citoyens savaient pertinemment, en fin de compte, que la démocratie ne pouvait pas être le plus mauvais système. Il leur permettrait dans le cas échéant de dénoncer la hogra qui, malheureusement en Algérie, était et est érigée en règle. Ainsi, le 5 octobre 1988, les jeunes ont investi la rue pour réclamer des conditions de vie meilleures. Hélas, l’intervention disproportionnée de l’armée pour «rétablir l’ordre» a causé des centaines de morts. Malgré la répression inouïe, les manifestations ont eu l’effet « boule de neige » où, en quelques heures, la contestation a pu toucher les contrées les plus reculées du pays. Le sociologue M’hammed Boukhebza, auteur de « Octobre 88, évolution ou rupture », notait à ce titre : « Octobre a été un moment d’extériorisation ou, plus exactement, un moment de contestation sociale d’une situation de crise générale latente ». Les pertes en vies humaines et les dégâts matériels sont très lourds si on se limite juste au bilan officiel. Celui-ci fait état de 176 morts, 9.000 arrestations et des milliards de dollars partis en fumée. Les chiffres sont énormes si l’on tient compte des supputations non officielles.

Cependant, contrairement aux événements de Tizi Ouzou (1980) ou de Constantine (1986), en octobre 1988 la révolte a été générale. Depuis l’indépendance, l’Algérie n’a pas connu une protestation à l’échelle nationale. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle a marqué l’histoire contemporaine du pays post-indépendance. Suite à la pression de la rue, le pouvoir était obligé de lâcher du lest. Plusieurs réformes ont été mises en oeuvre. Du pluralisme politique à l’ouverture du champ médiatique, en passant par l’acceptation de l’économie de marché, l’Algérie du développement allait indubitablement être lancée. D’ailleurs, ces avancées sont considérées jusqu’à nos jours comme des acquis sur lesquels il ne faudrait pas transiger. Toutefois, ces acquis ne sont pas perçus de la même manière. Pour le pouvoir, chaque retour sur une de ces avancées est une victoire qu’il engrange.

3) Ce qui reste du 5 octobre

Après décembre 1991, le rêve de toute compétition électorale saine a disparu. L’état de siège d’un côté et les actions terroristes de l’autre ont réduit l’activité politique au strict minimum. En un mot, on pourrait même dire que la parenthèse démocratique, ouverte en 1989, a été définitivement fermée en janvier 1992. Par ailleurs, ces dernières années, la crise politique est amortie par l’aisance financière du pays. Or, c’est dans cette situation alambiquée que le pays a besoin de plus de transparence, de course électorale se basant sur la compétition sans entrave et d’une ouverture politique menant vers la création de contre-pouvoirs.

Néanmoins, ce qui reste du 5 octobre 1988, ce sont les blessures abyssales qui, bien que remontant à vingt ans, ne sont pas encore effacées. D’ailleurs, malgré une nette avancée sur le plan économique, force est de constater que des millions de nos compatriotes vivent encore dans le dénuement total. Car cette richesse n’est pas synonyme d’un développement qui mettrait le pays à l’abri des aléas de la vie, mais liée uniquement à la flambée des cours du pétrole. En effet, comme en 1988, l’Algérie de nos jours dépend à plus de 90% des revenus des hydrocarbures.

Pour conclure, les événements d’octobre n’étaient pas une occasion de se saisir d’un pouvoir vacant, mais une situation où le pouvoir n’avait aucune solution à proposer pour soulager le citoyen. Toutefois, grâce à la mobilisation des citoyens, le pouvoir a accepté, par stratégie, quelques réformes pour mieux s’installer et pouvoir les juguler dès que la situation retournerait en sa faveur. En tout cas, il est temps que le peuple soit associé à la gestion du pays. L’instauration des contre-pouvoirs permettrait de rendre possible la confiance, actuellement peu ressentie, entre le pouvoir et le peuple.

Boubekeur Aït Benali
5 octobre 2010