La marche du 17 octobre 1961, dans les rues parisiennes, fut une occasion saisie par le FLN pour prouver leur représentativité tous azimuts. Mais le but assigné à cette manifestation fut la protestation contre le couvre-feu discriminatoire qui frappait les Algériens. Toutefois, cette période correspondit au retour à Paris de Maurice Papon, réactionnaire né, comme préfet de police. Il décida du coup d’agir avec une répression sans vergogne à l’encontre de paisibles immigrés. Que fut le nombre de personnes ayant laissé leur vie ce jour-là ? En partie, ce fut la question qui tarauda l’esprit de beaucoup d’historiens. Ainsi, si on se fie aux travaux de l’historien Jean-Luc Einaudi, dans son livre « La bataille de Paris », celui-ci estime que 200 personnes était le nombre minimum de ceux qui ont laissé leur vie ce jour-là à Paris. Quant à Jean Geronimi, avocat à la Cour de cassation, dans un rapport remis au gouvernement socialiste en 1999, a estimé que ce soir-là 48 personnes ont été noyées dans la Seine.

Cependant, le hic est que cet événement est survenu seulement trois mois après la rencontre de Lugrin regroupant les plénipotentiaires, mandatés par de Gaulle, et ceux du FLN afin qu’une solution soit trouvée à la crise algérienne. Bien que les deux délégations aient décidé de suspendre les pourparlers officiels, le contact secret fut tout de même maintenu, donnant naissance cinq mois plus tard aux accords d’Evian. D’ailleurs, un journaliste de France Soir, journal qui n’avait jamais caché jusque-là sa sympathie pour le système colonial, a démontré que la répression des manifestations était inopportune. Ainsi, Jean Ferniot, dans son article du 20 octobre 1961, a noté ceci : « On a dû constater que les musulmans respectaient des consignes très strictes de calme et que leur cri, qui ne peut être considéré comme séditieux depuis qu’il fut lancé par le général de Gaulle, était celui d’Algérie algérienne ».

Toutefois, pour certains observateurs, la répression de la manifestation organisée par le FLN n’était qu’une manière de contester la représentativité du FLN en essayant de créer pêle-mêle la fameuse troisième force. Selon Ali Haroun, l’un des responsables de la fédération de France du FLN, les services de Roger Frey, ministre de l’Intérieur, et M. Papon, ont mené une campagne auprès de leurs subalternes leur expliquant que les militants du Front n’étaient que des terroristes et des inconscients. D’ailleurs, le préfet de police ne déclarait-il pas que : « plus l’idée que seules des négociations pourront mettre fin à la guerre gagnera les masses, plus vite et plus fort il faudra frapper le FLN, de façon à lui ôter toute prétention à la représentativité exclusive au moment des discussions à venir ». En prétextant l’assassinat de quelques policiers à Paris, le préfet de police a décidé de frapper fort l’organisation du FLN: interdire le contact entre les militants se réunissant dans des bistrots qui appartenaient aux Algériens.

Pour les militants du Front, interdire aux Algériens de sortir le soir était synonyme d’arrêt de toute activité militante. Il faut rappeler que la plupart des militants étaient d’abord des travailleurs ne pouvant militer qu’après la fin de la journée de travail. C’est dans cette atmosphère que la fédération du FLN s’était réunie le 10 octobre pour analyser la situation et proposer une batterie d’actions afin de pousser les autorités à abroger l’arrêté discriminatoire. Le comité fédéral, histoire d’impliquer tous les émigrés, a entériné les actions suivantes : « Durant deux soirs consécutifs : manifestation de masse de tous les émigrés qui, pour boycotter le couvre-feu, défileront après 20 heures, pacifiquement et en ordre, avec femmes et enfants, dans les principales artères de Paris ».

De leur côté, les Algériens ont répondu favorablement et en masse à l’appel du FLN. En effet, à peine 20 heures pétantes, des milliers de manifestants ont envahi les rues de Paris. Mais la police, commandée par Papon, a attendu ce moment propice pour étaler son arsenal répressif. C’était au débouché du métro notamment que celle-ci a attendu les groupes de personnes se dirigeant vers le lieu de la manifestation, dont des femmes et des enfants. En quelques minutes, la police a arrêté plusieurs milliers d’Algériens sous la menace des mitraillettes. La main sur la tête, écrit Ali Haroun, les Algériens ont été alignés le long des fourgons cellulaires. Quand la chasse à l’homme s’est terminée aux environs de 22 heures 30, le nombre d’arrestations était exorbitant. Le bilan officiel – en réduisant au maximum les bavures policières – publié par la préfecture de police, quarante-huit heures plus tard, a fait état de 11.638 arrestations.

Néanmoins, il faut également signaler que malgré la répression à grande échelle, tous les policiers n’étaient pas d’accord sur le traitement réservé aux Algériens. S’ils ne pouvaient pas empêcher ce forfait, ils n’ont pas néanmoins couvert la bévue en signant une déclaration, le 31 octobre 1961 au nom du groupe des policiers républicains, dans laquelle ils ont expliqué comment de simples travailleurs algériens ont été massacrés. Il a été noté à juste titre dans leur déclaration que : « Parmi les milliers d’Algériens emmenés au Parc des Expositions de la porte de Versailles, des dizaines ont été tués à coup de crosse et de manche de pioche par enfoncement du crâne, éclatement de la rate ou du foie, brisures des membres ».

Finalement, à la veille du cessez-le-feu, l’indépendance étant inéluctable, de Gaulle tenait absolument à créer une troisième force favorable aux intérêts français en Algérie, bien qu’il ait reconnu dès 1959 le principe de l’Algérie algérienne. Mais en confiant cette mission au plus réactionnaire des Français, en l’occurrence Maurice Papon, le général n’a-t-il pas autorisé par ricochet la répression des travailleurs algériens ?

Boubekeur Ait Benali
16 octobre 2010