L’Afrique Magazine, un mensuel francophone international, consacre, pour le mois en cours, un dossier intéressant sur l’Algérie. En dépit d’une variété du contenu, ce titre aurait été interdit en Algérie pour avoir abordé l’actualité brulante. L’enquête s’intitule « A quoi pensent les Algériens ? » L’auteur, Malek Bechir, explique d’emblée qu’il subsiste en Algérie une contradiction viscérale : le pays avance cahin-caha et freine en même temps. En disant cela, l’auteur s’échine-t-il à débiner son pays ? L’analyse qu’il fait plaide pour sa bonne foi, bien qu’il puisse y avoir des gens qui ne partageront pas son analyse. Selon toujours l’enquêteur, la société algérienne n’est pas homogène, et tant mieux qu’on ne soit pas tous identiques, dans la mesure où « le souci de préserver ses traditions et un désir de modernité » sont en sempiternelle débat. Concomitamment à ce phénomène, le régime vit une crise qu’il n’ose pas avouer. Il y a manifestement, selon l’enquêteur, une volonté d’ouverture, mais elle est également dominée par « l’irrésistible tentation » de verrouiller le système.

En effet, peut-on parvenir à une situation apaisée lorsque le pays a réalisé un des pires démarrages consécutif à la crise de l’été 1962 ? Sur le plan économique, signale l’enquêteur, le même régime a eu à régir deux systèmes économiques diamétralement opposés : le socialisme centralisé et le libéralisme sauvage. Et ce sans qu’il y ait la moindre concertation avec le peuple. Ce n’est pas le simulacre d’ouverture des années 1990, obtenu au forceps, qui pourrait prouver le contraire. Selon Malek Bechir, la population est désormais traumatisée, « désabusée par la politique et les affaires de corruption ou le clientélisme, résignée sur l’utilisation de la manne pétrolière et simple spectatrice des décision diplomatiques, elle se concentre sur elle-même et ses aspirations à un mode de vie plus confortable ».

Ainsi, malgré l’adoption de quatre lois inhérentes à l’amnistie, le climat sécuritaire ne s’est pas amélioré pour autant. Bien qu’il y ait eu un référendum sur la réconciliation nationale, il n’en reste pas moins que le projet fut concocté en dehors d’un débat préalable. Du coup, l’absence de débat influe négativement sur la libre expression. La conséquence est sans appel pour nos élites, a-t-il argué. Celui qui ne pense pas comme le système, écrit-il en reprenant un sociologue algérois, est automatiquement contre le système. en effet, poursuit l’auteur de la fabuleuse enquête, « selon cette vieille tradition de la mentalité militaro-révolutionnaire, le pouvoir ne considère les intellectuels que lorsqu’ils véhiculent son idéologie ou sa propagande ». Dans un système bridé, le régime distingue-t-il d’ailleurs universitaires ou non universitaires dans sa politique d’emprise sur la société ? Le phénomène des Harragas est une preuve irréfutable de cette politique de rejet et de domination. Ainsi, l’absence de toute perspective d’avenir incite les jeunes Algériens à vouloir chercher leur bonheur ailleurs que dans leur pays. Bien que le gouvernement ait voté la loi, en juillet 2008, criminalisant les Harragas, les tentatives de départ n’ont pas cessé. Pas moins de 230 Algériens ont été interceptés dans les eaux européennes ces deux derniers mois, explique l’enquêteur. Et ces choses ne purent se produire qu’en l’absence d’une justice équitable. Comme le dit si bien l’enquêteur, les Algériens ne font guère d’illusions sur leur justice. « Pour gagner une affaire, il faut connaitre les tarifs des juges et des procureurs, résume un avocat pénaliste du barreau d’Alger », a-t-il écrit.

Ceux qui ne payent pas sont tout bonnement ignorés par la justice de leur pays. Un policier en Kabylie s’est permis de jeter sa famille dehors pour occuper, avec sa femme et sa belle mère, la maison. Sept ans plus tard, le père de famille a construit une autre maison pour rassembler sa progéniture. Depuis prés de quatre ans, la justice est incapable pour les départager sur ce que doit revenir à chacun d’eux. C’est simplement une honte. Même au temps de la colonisation, il n’y avait pas autant de négligence.

Cependant, sur le plan international, selon l’auteur de l’enquête, les Algériens ne sont pas forcément sur la même longueur d’onde que leurs dirigeants. Sur la question marocaine, par exemple, la rue algérienne ne cesse d’émettre le vœu de voir les deux Etats cohabiter sans anicroche. Quant à la question du Sahara Occidental, ses habitants devraient choisir en toute liberté s’ils voulaient rester dans le giron marocain ou vivre indépendants par rapport à cet Etat. En revanche, pour le cas de la France, la rue a un regard sévère. Il y a le passé commun qui est glorifié en France alors que les séquelles de la colonisation sont perceptibles jusqu’à nos jours. Dans quelques jours, un envoyé spécial de Sarkozy, Jean Pierre Raffarin, se rendra en Algérie. Il est, selon l’enquêteur, le Monsieur investissement de la France en Algérie. Une nouvelle rencontre aura lieu pour réviser les accords de 1968 accordant à l’Algérie un régime spécial en termes d’immigration. Si cet accord est révisé, ce sera l’unique diplomatie au monde qui lâche du lest sur sa communauté à l’étranger.

Boubekeur Ait Benali
27 novembre 2010