La crise dite des 110 jours, ayant causé la paralysie du fonctionnement du Gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA), fut indubitablement l’une des plus pernicieuses que le mouvement national ait connue. Elle fut à l’origine d’une lutte de leadership. Mais elle prouva par ricochet l’impéritie de la délégation extérieure à pourvoir les maquis de l’aide pour laquelle ils avaient été choisis. Dans cette lutte, la propension de certains chefs à s’imposer à la direction entrava le fonctionnement des instances dirigeantes, et ce bien que ces derniers n’aient pas transigé sur le principe de l’indépendance. En revanche, l’interrogation qui taraude l’esprit est de se demander pourquoi la crise a touché la délégation extérieure alors que l’intérieur fut soumis, à la même période, aux opérations du plan Challe ? Et le moins que l’on puisse dire c’est que les opérations qui ont eu lieu entre février et novembre 1959 furent d’une répression inouïe.

Cependant, à l’extérieur la révolution fut dirigée d’une main de fer par trois personnes, en l’occurrence Krim Belkacem, Bentobbal et Boussouf, ne laissant aucune initiative aux autres dirigeants. Sinon comment expliquer que le Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA) ne s’est pas réuni du 27 août 1957 jusqu’au 16 décembre 1959, et ce bien que le gouvernement ait été créé le 18 septembre 1958 ?

Toutefois, tant que les organismes dirigeants ne furent pas convoqués, les dissensions furent contenues. Car les portefeuilles prépondérants furent occupés par les 3B. En revanche, bien qu’ils aient gardé le grade de colonel, leur entrée au gouvernement les fit passer pour des ministres au même titre que les autres. Or la démarche des 3B fut la convocation des sept autres colonels en vue d’écarter les politiques du GPRA. C’est ce qu’écrit Mohamed Harbi en reprenant un des témoins de l’époque : « Les exigences du triumvirat, selon Kaid Ahmed, voilà la liste [des futurs dirigeants]. La révolution est restée sans tête depuis six mois ; il faut en sortir. Le gouvernement n’a pas réussi. Nous vous proposons un gouvernement de cinq membres qui sera en même temps un gouvernement et une direction du FLN. Y figurent, aux côtés du triumvirat Krim, Bentobbal et Boussouf, Ben Khedda et Omar Oussedik .» (1) Mais cela a-t-il été accepté par les sept autres colonels ? Quelles étaient les racines de la crise et les arrière-pensées des promoteurs de la réunion des dix colonels ?

I) L’incubation de la crise

Deux mois après la création du GPRA, une réunion des colonels de l’intérieur fut convoquée à l’initiative du colonel Amirouche, chef de la wilaya III. Deux chefs de wilayas importantes, le colonel Ali Kafi et le colonel Lotfi, respectivement chefs de la wilaya II et de la wilaya V, déclinèrent l’invitation. Bien que la réunion ait eu lieu dans le Constantinois, Mohamed Harbi estime que les deux colonels « craignent que l’initiative d’Amirouche ait pour but de faire de Krim Belkacem le leader de la révolution.» (2) La conclusion dégagée à l’issue de cette réunion fut principalement l’incapacité des dirigeants extérieurs à pourvoir en armement les maquis intérieurs suffocants. Ainsi, à la fin des travaux de la réunion, allant du 12 au 16 décembre 1958, les congressistes « affirment la primauté de l’intérieur et le principe de la direction collégiale, ce qui est une manière de récuser le GPRA », écrit Mohamed Harbi. Mais pourquoi la direction extérieure ne parvint pas à s’acquitter de sa mission à tel point que les dirigeants de l’intérieur vilipendèrent leur apathie ? La succession de mini-crises créa en effet une atmosphère tendue aux frontières. Il y avait la dissidence du capitaine Ali Hambli qui rejoignit, avec armes et bagages, en compagnie de ses subalternes, l’armée française. Dans la foulée, il y eut aussi l’affaire connue sous le vocable « l’affaire Amouri ». La description de Mohamed Harbi rend compte de la tension qui prévalut au sommet de la direction en notant à juste titre : « Le complot Amouri représente une tentative des officiers de la wilaya des Aurès-Nementchas et la base de l’Est pour renverser le GPRA… » (3)

Toutefois, ce qui secoua le soubassement de la révolution fut incontestablement l’« affaire Amira ». Ce dernier avait milité au Parti du Peuple Algérien (PPA) dans l’Est algérien, dans la même localité que Ferhat Abbas. A la création du GPRA, Amira manifesta sa désapprobation quant à la désignation de Ferhat Abbas à la tête du GPRA. Au Caire où il était en mission, Amira dénigra sans vergogne le personnage de Ferhat Abbas. Ce dernier aurait alors fait appel à Boussouf, chefs des services secrets de la révolution, pour mettre fin à cette bisbille touchant de plein fouet le chef du GPRA. Convoqué par les services de Boussouf, Amira fut retrouvé mort à quelques encablures du siège du GPRA. Bien que la version officielle ait conclu au suicide, le ministre des affaires étrangères, Mohamed Lamine Debaghine, ami de longue date d’Amira, refusa de clore l’affaire. Par conséquent, depuis cette affaire, les réunions du GPRA se tinrent dans une atmosphère houleuse. Selon Kaid Ahmed, cité toujours par Harbi, « il y a eu une réunion au Caire pendant 25 jours où chacun gardait sa mitraillette sous son paletot. En définitive, une solution a été trouvée quand tout le monde était au courant, même la France. Une lettre du GPRA a été adressée aux chefs militaires. Munis de cette lettre, trois membres du GPRA (Krim, Bentobbal, Boussouf) se sont dispersés à travers les frontières pour dire que le GPRA était défaillant et que les chefs militaires devaient donner au pays une direction. » (4) En effet, pour ne pas apparaître manœuvriers, les 3B persuadèrent [avec quelle manière ?] Ferhat Abbas de rédiger le message aux sept autres colonels. En voici le texte du président du GPRA : « Au cours de la dernière réunion du conseil des ministres, j’ai constaté qu’une grave crise avait conduit le gouvernement à l’impasse. N’ayant pu faire recours à l’arbitrage du GPRA et du CNRA, dont la composition est contestée par certains, le gouvernement s’est retrouvé paralysé. Dans ces conditions, je prends toutes mes responsabilités en tant que chef du gouvernement, et je vous invite à vous réunir dans les plus brefs délais pour doter la révolution d’un CNRA incontesté. Celui-ci sera alors habilité pour :

1) Recevoir la démission collective des ministres actuels ;

2) Investir un nouveau gouvernement ;

3) Donner à notre révolution une nouvelle stratégie politique, militaire, diplomatique, digne des grands sacrifices que cinq années de guerre ont imposés à notre peuple. » (5)

Pour le moment la partition paraissait simple à jouer. Mais une fois la machine s’est lancée, personne ne pouvait prévoir où elle pouvait y aller, y compris pour les 3B.

II) La longueur des palabres

Officiellement la rencontre fut convoquée par le président du GPRA. Dans la réalité, cette réunion fut une manœuvre des 3B consistant à écarter les politiques du gouvernement. Pour ce faire, ils pensaient s’appuyer sur le concours des autres colonels, pour la plupart leurs successeurs à la tête des wilayas. Ainsi, ce qui devait être une simple formalité, ne le fut plus une fois les travaux ont commencé. Selon Yves Courrière, la liste des présents était comme suit : «Hadj Lakhdar représentait les Aurès (w1), Ali Kafi le Constantinois (w2), Mohamedi Said et Yazourene la Kabylie (w3), le colonel Sadek l’Algérois (w4), Lotfi et Houari Boumediene l’Oranie (w5) ». (6) La question qui fut ignorée par les 3B n’était-elle pas de savoir si les chefs des wilayas et des COM (Est et Ouest) ne furent-ils pas intéressés par jouer désormais les premiers rôles ? Car, l’appel qui leur a été fait afin de régler la crise du GPRA les rendait de fait incontournables pour l’avenir. En effet, la réunion des dix colonels donna lieu, dès le début de ses travaux, à un incident confirmant le poids des colonels en exercice. A ce propos, Harbi note à juste titre : « Le colonel Lotfi mit en cause la présence du triumvirat Krim-Bentobbal-Boussouf. Il y a une crise, a-t-il dit, au sein du gouvernement, vous appelez les chefs militaires pour arbitrer le conflit. Il y a ici des membres du GPRA qui sont juges et parties. Je vous demande quelle est votre place ici ? Ou bien vous sortez et nous laissez arbitrer, ou bien vous appelez les autres membres du gouvernement. » (7) Les autres membres du gouvernement sont son président Ferhat Abbas, le ministre des Affaires étrangères, Lamine Debaghine, le ministre des Affaires sociales, Ben Khedda, etc.

Toutefois, la longueur de la réunion explique de façon sous-jacente le degré de dissension au sein de la direction. En effet, il fallut 110 jours pour que les dix colonels parviennent à se mettre d’accord. Et ce au prix de quelques compromissions et de concessions des uns et des autres. Il y avait également des interruptions des travaux. La plus longue fut de douze jours. Dans cette longue crise, l’alliance des 3B ne fut pas tout le temps au rendez-vous. Et elle ne fut effective que lorsqu’il s’agissait d’affronter les politiques. En effet, lorsque Krim avait une divergence de vue avec les autres colonels, les deux autres B ne furent pas systématiquement solidaires avec lui. Ce qui fit dire à Ben Khedda, cité par Mohamed Harbi, qu’il y eut « deux clans qui se disputaient l’ALN », en parlant de la cohésion des trois chefs militaires les plus puissants jusque-là. Mais le bon sens finit toutefois par l’emporter. Car la paralysie du gouvernement n’arrangea personne. Partant, au bout de longs palabres, ayant duré 110 jours, les dix colonels parvinrent à un compromis : la désignation des membres du CNRA. Plusieurs personnalités furent écartées au passage dont Lamine Debaghine.

III) Les difficultés de désigner la direction

La fin de la réunion des dix colonels ne signifia pas pour autant que la crise ait été résorbée. Pour que la fin de la crise soit effective, il fallait réunir le CNRA afin qu’il dote la révolution d’une nouvelle direction. C’est dans ces conditions que fut convoqué le conseil national, faisant office de parlement de la révolution, du 16 décembre 1959 au 18 janvier 1960. Selon Mohamed Harbi, «la session du CNRA dure 33 jours. C’est une vraie foire d’empoigne où prédomine l’invective et l’accusation ad hominem… » (8) En effet, le moins que l’on puisse dire c’est que le compromis consistant à désigner les membres du CNRA n’incluait en aucun cas l’entente sur la nouvelle direction de la révolution.

Toutefois, dans ces 33 jours, il y avait bien entendu un travail colossal qui a été accompli en vue d’amender deux textes importants pour la suite de la révolution. Car avant même la réunion des dix colonels, deux commissions avaient travaillé sur le projet de programme et sur les statuts du parti. La première fut composée d’Omar Oussedik, Frantz Fanon, Abderrazak Chentouf et Mohamed Seddik Benyahia. La seconde fut constituée de Ben Khedda, Mabrouk Belhocine et Lamine Khène. Mais force est de reconnaître que l’adoption de ces textes ne fut pas éternelle. En effet, selon Yves Courrière, « tant qu’il s’agit d’énumérer les aspects positifs et négatifs de la gestion du GPRA, tant qu’il ne fut question que des mesures d’approvisionnement de telle ou de telle wilaya, tant qu’on passa en revue l’action de chacun des colonels, le travail avança à grands pas. Et puis on aborda le point crucial : la direction et la composition du comité révolutionnaire qui devait remplacer le GPRA et le choix des membres d’un nouveau CNRA faisant table rase des compromissions politiques et des dosages de tendance.» (9)

Cependant, le premier enseignement à tirer de cette lenteur des travaux du CNRA c’est incontestablement la non domination de l’une des forces en présence par rapport à l’autre. Celle-ci explique, qu’on le veuille ou non, le déclin du pouvoir des 3B de façon générale et de celui de Krim Belkacem en particulier. Ainsi, bien qu’ils aient été les maîtres incontestés de la révolution, force est d’avouer que l’appel aux sept autres colonels fut avant tout une façon non délibérée de céder le pouvoir. Pour étayer cette thèse, il faudrait se référer aux délibérations du nouveau CNRA reconduisant Ferhat Abbas dans ses fonctions de président du GPRA. En revanche, la principale victime fut indubitablement Krim Belkacem. Il a en effet perdu le prestigieux portefeuille de ministre des forces armées. Et il n’hérita en conséquence que de celui des affaires étrangères, occupé jusque-là par Lamine Debaghine. Bien qu’un comité interministériel de la guerre (CIG), composé par les 3B, ait été créé, la création de l’EMG (Etat Major Général), confié à Houari Boumediene, représenta le vrai pouvoir militaire. Du coup, pour résumer cet épisode ayant duré six mois, l’éminent historien, Mohamed Harbi, le décrit comme suit : « Krim, Bentobbal et Boussouf tenaient leur pouvoir de leur qualité de chefs de l’ALN. En accédant au CCE, ils ont désigné eux-mêmes pour leur succéder des « clients », comme Houari Boumediene, Mohamedi Said, [Ali Kafi n’est pas cité], etc., choisis pour leur fidélité inconditionnelle. En août 1957 (2eme CNRA) et décembre 1959 (3eme CNRA), ceux-ci, à qui l’on a appris la méfiance à l’égard des politiques, se prêtèrent à toutes les manœuvres. Mais, en faisant appel à eux pour arbitrer les divergences au sein du GPRA, Krim, Bentobbal et Boussouf leur ont dangereusement fait découvrir qu’ils peuvent devenir la source du pouvoir réel. » (10)

En guise de conclusion, il va de soi que la plus longue crise du GPRA fut la résultante de plusieurs erreurs commises antérieurement. Bien que le combat livré contre l’une des grandes puissances militaires n’ait pas été une sinécure, la velléité de certains chefs de contrôler la révolution de façon autoritaire conduisait automatiquement à des impasses. Mais est ce que tous les mouvements de libération ont tous connu ce genre de difficultés ? Autrement dit, était-il possible de conquérir les indépendances et de construire en même temps la démocratie ? En tout cas, pour le cas de l’Algérie, les révolutionnaires n’ont réussi qu’à libérer le pays. Ce qui est en soi énorme. Ce qui est par ailleurs regrettable c’est que les dirigeants ont réussi la réalisation du grand projet, l’indépendance du pays ; mais ils n’ont pas concrétisé le second, l’édification de la démocratie. Or, pour y parvenir, il suffit de faire confiance au peuple pour désigner dignement ces dirigeants.

Boubekeur Ait Benali
28 décembre 2010

Notes de renvoi :

1) Mohamed Harbi, «FLN, mirage et réalité», page 254.
2) Id, page 236.
3) Id, page 226.
4) Id, page 246.
5) Lettre de Ferhat Abbas du 10 juillet 1959 rédigée au Caire.
6) Yves Courrière, «Les feux du désespoir», page 32.
7) Mohamed Harbi, id, page 249.
8) Id, page 253.
9) Yves Courrière, id, page33.
10) Mohamed Harbi, id, page 257.