Cela fait trois semaines que le peuple égyptien manifeste contre le régime en place. Bien qu’il ait déjà payé un lourd tribut[300 morts et plus de 5000 blessés], le but assigné à leur révolte, à savoir le départ immédiat du président Moubarak, ne s’est pas encore réalisé. Pendant l’après midi du 10 février, les observateurs ont attendu avec impatience l’annonce de la démission de Moubarak. Mais ce dernier s’accroche autant que faire se peut à son siège. Toutefois, les manifestants de la place Al-Tahrir, qui se rassemblent quotidiennement, se disent déterminés à ne pas se résigner. Après avoir montré une baisse d’intensité, la mobilisation reprend de plus belle au dix-septième jour de la contestation. A la détermination des citoyens de manifester jusqu’à ce que le régime tombe, ce dernier essaye de gagner du temps en constituant une commission visant à garantir une transition pacifique ou en augmentant les salaires. Ainsi, aux questions politiques, les réponses du régime sont d’ordre social. En tout cas, les opprimés de tous les pays sont accoutumés à ce genre de méthodes. En effet, dans les régimes verrouillés, les responsables ne répondent jamais aux questions qui leur sont posées. En tout cas, c’est ce que ressort du dialogue entamé dimanche dernier entre les représentants du régime et l’opposition égyptienne, dont les Frères musulmans. Le dialogue est mené par le vice-Président, Omar Souleimane, ancien chef des services de renseignement. Selon Dominique Thomas, spécialiste des civilisations orientales, est sceptique quant à la réussite de la mission du vice-Président: «Si ces réseaux diplomatiques lui confèrent une légitimité à l’international, ce n’est pas quelqu’un qui va représenter l’alternative démocratique.» D’ailleurs, c’est la question qui taraude pal mal d’observateurs. Sur quoi va-t-elle déboucher la révolution égyptienne? Peu importe le résultat. Les événements de décembre en Tunisie et de janvier-février en Égypte promettent que ces sociétés ne vivront plus dans la peur. Car le carcan qui les attelait est définitivement cassé.

I) Période pré-révolutionnaire

Depuis le coup d’état des colonel, en 1952, qui a permis à Gamal Abdel Nasser d’accéder au pouvoir, les militaires étaient et sont au centre de la vie politique en Égypte. Bien que le pouvoir apparent soit civil, il n’en demeure pas moins que les principales décisions, engageant notamment l’avenir du pays, émanent de l’institution militaire. Le Conseil supérieur des forces armées s’est réuni aujourd’hui, le 10 février 2011, sous la direction de Hussein Tantaoui, chef des forces armées et ministre de la Défense, pour examiner la situation et prendre les mesures idoines pour protéger la nation. Et les membres influents de la direction civile sont issus de l’armée. Selon Sophie Pommier, auteur d’«Égypte. L’envers du décor», la mainmise de l’armée sur la vie politique est quasi-totale: «Le vice-Président est militaire. Le Premier ministre est lui aussi militaire. En réalité, le scénario était dans les tuyaux depuis plusieurs mois. La révolution tunisienne n’a pas totalement bouleversé la donne. Elle a plutôt fait accélérer un processus qui était de toute manière déclenché.»

Cependant, la divergence entre le président Moubarak et la grande muette fut née de l’éventualité de la succession de Gamal à son père. En effet, les enjeux sont tellement plus importants qu’une succession, mal organisée, pourrait vaciller le régime. Pour les chefs militaires, dans un cas pareil, les conséquences seraient encore plus pernicieuses. Et il est hors de question que ces choix se fassent en dehors d’elle. D’ailleurs, même les opposants raisonnables, tel Mohammed El-Baradei, prix Nobel de la paix, admettent cette réalité. Ce dernier estime que le pouvoir doit revenir à un civil, mais en négociant au préalable avec l’armée. En effet, il est impossible que l’armée quitte le pouvoir après presque soixante ans d’emprise sans vergogne sur la vie politique du pays.

Cependant, depuis le 25 janvier 2011, la rue égyptienne vit au rythme des manifestations remettant en cause la gabegie du régime. Depuis ce jour-là, la place Al-Tahrir a été le théâtre d’affrontements sanglants. En début février, le risque d’une révolte se transformant en guérilla urbaine ne fut pas exclu. Et la question qui se posait de façon lancinante est de savoir pourquoi l’armée, colonne vertébrale du régime, n’a pas intervenu pour restaurer l’ordre, dans ce moment crucial, dans la capitale? Dans ce conflit, l’armée veut paraître arbitre entre le président et la rue. Ainsi, en ne cautionnant pas la succession du fils de Moubarak, l’armée a pris ces distances avec le président Moubarak. Toutefois, selon Marc Lavergne, directeur actuel en Égypte du CEDEJ, le Centre d’étude et de documentation économique et juridique, la stratégie militaire, jusqu’à aujourd’hui, ambiguë: « La fraternisation avec les manifestants est un leurre, disons que l’armée s’est laissé faire, mais la vraie question pour la hiérarchie militaire est de savoir comment protéger ses énormes intérêts économiques et quelle est la teneur de ses échanges avec le parrain américain.» Ainsi, en préservant sa position dominante, l’armée a certes sorti ses blindés, mais sans qu’elle intervienne dans le conflit. Les soldats, quant à eux, sont tout bonnement immobiles. Ils sont là que pour séparer les anti et les pro Moubarak à la place Al-Tahrir. Au paroxysme des affrontements, le 3 février, il y a eu 870 blessés sous le nez des militaires.

II) la tournure dramatique des événements

Le système dictatorial, en général, ne privilégie jamais, dans le premier temps de la contestation, le dialogue. Le cas tunisien du mois de décembre corrobore, si besoin est, cette stratégie consistant à jouer la carte du pourrissement. L’Égypte de Moubarak ne déroge pas non plus à cette règle. Car le but recherché est indubitablement d’amener la population à réclamer le retour de l’ordre.

Cependant, la situation sécuritaire s’est envenimée après le discours de Moubarak affirmant qu’il ne quitterait pas le pouvoir. En effet, dans une interview accordée à la chaine américaine, ABC, le rais s’est présenté comme le rempart contre le désordre. En faisant allusion aux perturbations, engendrées notamment par les baltegayas, payés 50 dollars par jour par le gouvernement, il a affirmé, à la journaliste américaine Christiane Amanpour, qu’il ne partirait pas de crainte de voir le chaos s’installer en Égypte. Ainsi, en faisant fi des revendications du peuple égyptien[Soif de démocratie, de justice, de pouvoir d’achat, etc], Moubarak nourrit, de façon sous-jacente, la contestation. Mais quand le peuple est berné depuis des années, il est difficile de le calmer avec des discours. Et même lorsqu’il fait des éloges aux contestataires, le discours a du mal à atténuer la tension. En effet, le discours du vice-Président, du 4 février, remerciant les jeunes de la place Al-Tahrir d’avoir ouvert la voie à la réforme du système, n’apaise pas la tension. Au contraire, il a renforcé la détermination des manifestants à aller jusqu’au bout afin qu’ils ne soient pas leurrés. Ainsi, après le discours de Moubarak du 10 février déléguant quelques pouvoirs à son vice-président, des milliers de manifestants, réunis à la Place Al-Tahrir, refusent le contenu du discours et réclament le départ de Moubarak.

Cependant, aux mesures d’apaisement du vice-Président, les contestataires se retrouvent face aux baltegayas semant le désordre dans les rues cairotes, et ce bien que la volonté de tourner la page de la dictature soit exprimée nettement. Ce qui preuve que le chemin de la liberté est semé d’embûches. Mais les opposants ne sont pas pour autant naïfs. Ils organisent eux-mêmes leur sécurité afin de se protéger de ces groupes violents. Le vendredi dernier, jour de prière, était placé journée à haut risque. Si les opposants l’avaient baptisé «jour de départ», les pro Moubarak l’avaient dénommé «le jour de la loyauté». Le résultat des affrontements est hallucinant. Il y aurait eu 8 morts et 915 blessés de la nuit de jeudi à vendredi. Demain également sera classé à très haut risque.

III) Les réactions internationales

Au début de la contestation, la position américaine laissa présager une transition immédiate. Tout le monde s’attendait à ce que le cas tunisien soit réédité. Bien que le Président Obama ait souhaité un changement pacifique et immédiat, force est de constater que, quelques jours plus tard, la diplomatie américaine se ravise au grand dam de la démocratie en Égypte. Non pas qu’il faille qu’il intervienne directement. Mais une neutralité aurait plus été plus opportune. Tout compte fait, le changement de ton de l’administration américaine est surtout dû aux impératifs géopolitiques de l’Égypte dans la région. Selon Bruno Dive, éditorialiste au quotidien Sud-Ouest: «Si l’Égypte sunnite et arabe n’a guère en commun avec l’Iran chiite et perse, les Américains n’ont aucune envie de rééditer leur erreur en 1979, lorsqu’ils avaient abandonné le Shah pour se retrouver face aux Ayatollahs.» Toutefois, ce changement d’attitude aurait été dicté par l’appréhension d’Israël de voir les Frères musulmans parvenir au pouvoir. Le Premier ministre israélien n’avertit-il pas que « dans une situation de chaos, un mouvement islamiste organisé pourrait prendre le contrôle de l’État. C’est arrivé en Iran et ailleurs.» Mais la préoccupation primordiale d’Israël est l’éventualité d’une remise en cause de l’accord de paix signé en 1979 avec l’Égypte. En dépit des souffrances du peuple égyptien sous la dictature, l’intérêt israélien est de voir se maintenir son principal allié de la région. Invité de l’émission «Ce soir au jamais», Christophe Ayad, reporter à Libération, a affirmé que les Frères musulmans, qu’il avait interrogés, ne souhaitaient pas le gel de cet accord. En revanche, ils n’accepteraient pas les injonctions israéliennes visant à fermer la frontière de l’Égypte avec la bande de Ghaza.

En tout cas, cette obsession de préserver les intérêts étrangers dans certains pays a fait oublier aux occidentaux la diversité du mouvement à la place Al-Tahrir. Cet peur de la révolution verte a incité Hillary Clinton, secrétaire d’État, à soutenir les discussions menées par Omar Souleimane devant permettre la tenue, dans l’ordre, des élections présidentielles en septembre 2011. L’émissaire personnel de Barack Obama, Franck Wisner, n’a-t-il pas estimé qu’un soutien à Moubarak est nécessaire afin qu’il conduise pacifiquement la transition.

IV) Quel avenir ?

Sur le terrain, le mouvement initié le 25 janvier ne faiblit pas. Quelles que soient les difficultés, le peuple a décidé de conquérir sa liberté. Pour y parvenir, les manifestants font preuve de beaucoup de sacrifices et de persévérance. En effet, il est difficile d’infléchir un pouvoir sous l’état d’urgence. En Égypte, il est en vigueur depuis trente ans. Et sa levée revient comme un leitmotiv à la place Al-Tahrir. Sur le plan sécuritaire, il est souhaité que les services de sécurité soient mis sous le contrôle légal. Ceci éviterait des exécutions comme celle du 6 juin 2010. Ce jour-là, Khaled Mohammed Said avait été battu à mort devant un cybercafé après avoir été interpellé par deux policiers en civil.

Cependant, à la place Al-Tahrir l’ensemble de la société est représentée. Celle qui intrigue apparemment les sceptiques est celle des Frères musulmans, confrérie créée en 1928 par Hassan Al Bana. Selon Marc Lavergne, ces militants ne veulent pas récupérer le mouvement: «Ils voudraient bien y aller, mais ne veulent pas se lancer à l’aveugle dans un mouvement qu’ils n’ont pas provoqué.» D’ailleurs, n’ont-ils pas rendu un communiqué, le jeudi 3 février, en réponse à l’invitation au dialogue lancée par Omar Souleimane, indiquant que «le peuple a fait tomber le régime et nous ne voyons donc aucun intérêt à dialoguer avec un régime illégitime». Toutefois, en ne voulant pas voir le train de la révolution partir sans eux, ils se sont rendus à la rencontre de dimanche, organisée par le vice-Président. Dans cette rencontre, plusieurs décisions sont arrêtées. Certaines sont inhérentes au volet social. En effet, le président Moubarak a promis qu’il augmenterait les salaires des fonctionnaires et des retraites de 15% à partir du 1er avril 2011. Sur le plan politique, quelques mesures sont également prises. La première concerne le renvoi du bureau exécutif du parti au pouvoir, le parti national démocrate (PND), dont fait partie Gamal Moubarak. La principale décision est la constitution d’une commission de révision de la constitution. Désormais, des amendements pourraient être apportés à la future loi fondamentale du pays. Selon le vice-Président, une feuille de route et un calendrier précis seront arrêtés prochainement en vue d’organiser une transition dans le respect de la légitimité constitutionnelle.

Ainsi, dans la situation actuelle, et sauf un miracle, l’exemple tunisien ne se rééditera pas. En tout cas, même si le régime reste, les révoltes ont cassé beaucoup d’idées reçues. La première est celle propagée par le politologue américaine, Samuel Huntington, selon laquelle l’islam et la démocratie sont incompatibles. La seconde est celle qui a prévalu jusqu’à nos jours visant à financer les dictatures pour ne pas voir le pouvoir tomber entre les mains des islamistes. La dernière est celle concernant l’acceptation tacite de ces population d’une servitude en contre partie d’une subvention de certains produits alimentaires. In fine, Abraham Lincoln n’a -t-il pas dit: «On peut, pendant quelque temps, tromper tout le monde, ou tromper tout le temps une partie des gens, mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps.»

Boubekeur Ait Benali
10 février 2011