Des dernières révolutions arabes, la plus meurtrière est incontestablement celle du 17 février 2011 en Libye. En dépit de la couverture médiatique, le satrape de Tripoli n’hésite pas à soumettre la population libyenne à la pire répression qu’un dictateur puisse employer. En effet, selon des sources libyennes non officielles, il y aurait prés de 2000 morts à Benghazi. Dans d’autres localités, les victimes se comptent par centaines. Ceci reflète par ailleurs le tempérament du colonel Mouammar Kadhafi. Et le moins que l’on puisse dire c’est que le colonel Kadhafi représentait et représente toujours la terreur. Plus terrible que Ben Ali ou Moubarak réunis, il incarne tout ce que la jeunesse du Maghreb et du Machrek veut virer: la dictature avide et ridée, dynastique et tribale, délirante et ensanglantée, écrit Martine GOZLAN, rédactrice en chef de Marianne. Mais, l’opinion internationale découvre-t-il les exactions de Mouammar Kadhafi en 2011? Depuis le coup d’État de 1969, contre le roi Idriss, le colonel Kadhafi verrouillait hermétiquement la vie politique de son pays. Quarante-deux ans plus tard, il ne cède aucun pouce sur le pouvoir accaparé indûment. Et pour mieux brouiller les cartes, le colonel Kadhafi s’appuie sur un système ne définissant ni la place du citoyen ni le rôle de la société. Du coup, la révolte, à sa deuxième semaine, s’amplifie en vue d’obtenir le départ d’un système atypique dans le monde. Toutefois, si la révolution du Jasmin et puis celle de la place Al-Tahrir réussissaient, avec peu ou prou de difficultés, dés lors que les présidents incarnaient leurs régimes, on pourrait pas dire autant de la Libye. Bien que la dictature soit de nature répressive, où le dictateur suggère son maintien ou le chaos, la violence en Libye exige un examen méticuleux afin de cerner le sujet. En effet, sous la conduite du Guide de la révolution, le régime est soutenu par un congrès général du peuple, composé de 16 membres. Dans un système État-Nation, système adopté par la majorité des pays, ce congrès général a pour nom: Assemblée nationale. Or, en Libye, le régime s’appuie sur les tribus. Celle à laquelle appartient Kadhafi s’appelle Khadafa. C’est elle qui domine la vie politique libyenne. Mais, au sein de la tribu, il existe un clan, les Ghous en l’occurrence, sur lequel tout le régime est étayé. Néanmoins, dans le système tribal, le rapport de force n’est pas immuable. Aujourd’hui, la tribu Warfala est aussi importante que sa rivale régnante. Son espace géographique est Benghazi. On comprend, du coup, la sauvagerie avec laquelle les manifestants furent et continuent à être tués dans ce territoire du Cyrénaique.

Cependant, depuis le 17 février, la rue libyenne vit en effervescence. A la revendication des manifestants de voir le colonel Kadhafi quitter le pouvoir, la police, l’armée et les mercenaires, à la solde de Mouammar Kadhafi, tuent sans vergogne des citoyens armés de pierres. Dans les différents affrontements, le massacre éhonté de la population est tout bonnement dégoûtant. En effet, des cadavres s’amoncellent dans les rues. Selon Marianne, des écoles à Tripoli sont transformées en morgues. En effet, dés le début des troubles, soit le 17 février, Mouammar Kadhafi s’est offert les services des Africains (Maliens, Nigériens et Tchadiens), payés entre 500 et 1000 euros la journée. En plus des étrangers, le colonel Kadhafi ordonne aux forces spéciales de se déployer dans les foyers de la contestation afin de neutraliser les opposants à son pouvoir. Dans son discours de mardi dernier, n’a-t-il pas appelé au meurtre en exhortant ces partisans à réagir: «Nous marcherons sur eux par millions pour purger la Libye pouce par pouce, maison par maison et allée par allée.» Deux jours plus tôt, son fils, Seif-el-islam, avait mis le peuple libyen devant une alternative cruelle: l’effusion de sang ou le statu quo ante. Pour l’instant, hélas, c’est la première alternative qui prévaut. A la détermination du peuple de continuer la lutte pacifique, le régime répond par une répression et une brutalité inouïes. Ainsi, au dixième jour de la contestation, les pertes en vie humaine sont hallucinantes. Plus de 2000 morts dans toute la Libye. Ce chiffre dépasse amplement les deux révolutions, égyptienne et tunisiennes, réunies. Et pour cause. Des avions sont utilisés pour tirer sur les manifestants à Benghazi, Tobrouk et Adjabiya, selon une information confirmée par l’ONU.

Par ailleurs, au septième jour de la révolution, le régime de Kadhafi commence à se disloquer. Deux ministres, et non des moindres, ont démissionné du gouvernement. La plus retentissante est celle du ministre de l’intérieur et général de grade, Abdel Fateh Younes. Ce dernier exhorte les militaires à rejoindre la révolution du peuple. Le jour de son départ du gouvernement, il annone son ralliement à la révolution du 17 février. La seconde est celle du ministre de la justice, Moustapha Abdel Jalil. Toutefois, le massacre ne laisse pas indifférents les responsables consciencieux. Ainsi, diplomates, ministres, militaires quittent le navire. Or, ni ces départs, ni la condamnation, de quasiment tous les pays, de ces violences n’ont provoqué une prise de conscience chez colonel Kadhafi. Dans son discours, le tyran minimise les dépassements. «Nous n’avons pas encore fait usage de la force, mais si la situation requiert le recours à la force, nous y recourons», avertit-il. Ainsi, contrairement à Ben Ali et Moubarak qui, avant leur départ, avaient fait quelques concessions, notamment leur abandon du pouvoir à la fin de la mandature, Kadhafi exclut toute forme de recul: «Si j’avais été président, j’aurais démissionné, mais je me battrai jusqu’à la dernière goute de sang». Guy SITBON, dans un texte intitulé «Kadhafi que j’ai connu», décortique le discours de mardi dernier: «Son sang n’a jamais coulé, celui de ses victimes, tout au long de ses quarante-deux années de règne, a arrosé le désert à grands flots. Ma génération, une fois de plus, avait pris des vessies pour des lanternes.» Toutefois, après ce discours, le caractère schizophrénique de Mouammar Kadhafi n’est pas à exclure. Car on ne déclare pas la guerre à son peuple pour avoir réclamé la liberté. Bien qu’il ne soit pas le seul à être capable de le faire, les autres régimes expliquent les exactions en agitant des menaces islamistes notamment. D’ailleurs, dans l’ultime opération de propagande, les Kadhafi, père et fils, font miroiter la menace islamiste sur la région. Mais ce discours est désuet. Il ne convainc plus. Car l’attente des Libyens est de savoir quand est ce que ce tyrannie tombera. Indubitablement, sa chute facilitera la réalisation de l’unité du peuple libyen. Ce sera aussi un encouragement à tous les pays, maintenus sous les dictatures, de se libérer. Tout compte fait, l’histoire retiendra le courage du peuple libyen. Elle retiendra également le lourd tribut payé pour se libérer du joug d’un fou. En somme, une leçon de grandeur du peuple libyen.

Boubekeur Ait Benali
27 février 2011