Les révolutions récentes ont révélé la vrai nature des régimes de leur pays. Pour se pérenniser, ces derniers sont prêts à massacrer leur peuple. Bien que deux dictatures soient déjà tombées, en attendant la troisième, les réflexes répressifs furent dominants chez les dirigeants. La propagation du vent de liberté, dans ces pays, est malheureusement associée à une effusion de sang, bien que le flot soit disparate d’un pays à l’autre. Mais, pourrait-on s’interroger, cette violence est-elle passagère? Qu’il en déplaise à certains, elle fut la méthode de prédilection de régimes-là. Elle est aussi conséquence directe de la gabegie de ces régimes depuis les indépendances. Bien que la colonisation ait détruit toutes les structures de l’« indigène », force est de reconnaître que la décolonisation n’a pas apaisé les rapports entre gouvernants et gouvernés. Selon un des défenseurs du régime algérien, Yasmina Khedra, la situation postcoloniale n’est pas imputable à cette période d’occupation : « Je ne peux pas dire que le colonialisme est responsable des dérives que connait l’Algérie d’aujourd’hui. C’est surtout la désillusion, l’immense déception qui a conduit ce pays dans le cauchemar. » (1)

Cependant, la ressemblance entre les deux périodes, coloniale et post-coloniale, est criante. En effet, ces régimes, issus des indépendances, se sclérosent dans leurs habitudes. L’exclusion du citoyen du débat politique, l’enrichissement démesuré d’une infime partie du peuple, la gestion opaque des deniers publics sont entre autres les traits les caractérisant. L’auteur du « Portrait du décolonisateur », après avoir soutenu le combat du colonisé, décrit les tares des systèmes issus des indépendances : « Dans les premières années des indépendances, des observateurs attentifs et bienveillants s’inquiétaient déjà des persistantes misères et carences des ex-colonisés; cinquante ans après, rien ne semble avoir vraiment changé, sinon en pire quelquefois. » (2) Cependant, après un demi-siècle de règne sans partage, un bilan sans fard ni acrimonie s’impose. En effet, durant les cinquante années qui viennent de s’écouler, les reproches peuvent se multiplier à foison. La mainmise sur les institutions, le développement des fléaux sociaux et l’absence de perspective d’avenir sont les griefs pouvant être reprochés aux dirigeants de ces jeunes nations. La disparition de ces tares signifierait la construction de ces nations. Mais quelles sont ces étapes scabreuses ?

I- Les débuts calamiteux

Sous prétexte que le jeu démocratique pouvait donner lieu à des affrontements, les militaires se sont emparés indûment des rennes du pouvoir. En Algérie, cette situation perdure encore. Ainsi, le décolonisé s’est heurté de prime à bord à une chape de plomb. Cela dit, qu’on ne se méprenne pas. Le régime a organisé son pouvoir de sorte à ce que le citoyen soit exclu de toute participation à la vie politique. D’emblée, toute organisation qui ne soutint pas indéfectiblement le régime était exposée aux attaques récurrentes. Le peuple fut soumis à la sentence : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi ». Selon Amrane Ahdjoudj, « Le congrès [Janvier 1963] est donc l’occasion de reprendre en main le syndicat et de procéder à sa stricte normalisation. Dès la séance d’ouverture, Ben Bella accuse la centrale d’être une organisation “aristocratique” et “non représentative” qui dérive vers l’ouvriérisme… Ben Bella se prononce pour la prééminence du parti unique et contre l’indépendance du mouvement syndical. » (3) Toutefois, cette exclusion s’est traduite par l’usure du pouvoir. A l’aune du cinquantième anniversaire de l’indépendance algérienne, la classe dirigeante est inamovible. Bien que rien n’interdise au politique de poursuivre une carrière longue, le hic c’est que leur maintien se fait avec le truchement. Ainsi, la longévité des dirigeants s’explique par la non disponibilité de ces derniers à quitter le pouvoir. Le président actuel, Abdelaziz Bouteflika, fut ministre du premier gouvernement algérien en 1962. En généralisant son analyse sur l’ensemble des pays récemment indépendants, Albert Memmi écrit : « Tant que le système fonctionne, il suffit à ces grands commis d’avoir la bénédiction de leurs parrains occultes. D’où la durée insolite de la direction politique apparente dont la longévité est l’un des paradoxes de ces contrées à l’avenir trouble. L’habituel humour des dominés a noté que les potentats ne quittent le pouvoir que dans un cercueil. » (4) Cependant, ces contradictions concourent immanquablement à élargir le fossé séparant gouvernants et gouvernés. Un élément particulier étaie cette thèse. En effet, si 80% de la population a moins de 30 ans, la classe dirigeante, quant à elle, dépasse les 70 ans. Et en dépit de la rente pétrolière, celle-là souffre quotidiennement du dénuement. Là où le bât blesse c’est que cette jeunesse n’a pas le droit de crier son marasme. Quand elle sort dans la rue, ces soubassements sont réprimés dans le sang. Et pourtant, beaucoup de choses doivent être revues et corrigées. Car, ces dernières années, l’Algérie vit une multiplication de scandales. Les détournements sont tout simplement ahurissants. Et l’absence de contre-pouvoirs ne fait qu’envenimer la situation. Aujourd’hui, une partie conséquente des ressources pétrolières échappent à tout contrôle. Sinon, pourquoi le régime maintient-il la loi de finance à la base d’un baril à 19 dollars, alors que son prix oscille entre 80 et 120$ ? Hélas, dans les systèmes verrouillés, la séparation entre les dépenses publiques et privées est rarement respectée. A l’occasion de la guerre en Irak, on a mis en lumière, ce que l’on savait déjà, que le chef d’État, Saddam Hussein, était l’un des hommes les plus riches du monde, écrit Albert Memmi. Récemment, après que les langues se sont déliées, on a découvert, avec effarement, que les fortunes de Ben Ai Moubarak et Kadhafi sont tout bonnement colossales.

II- la propagation des fléaux

La gestion opaque des deniers publics, et c’est le moins que l’on puisse dire, crée inéluctablement des fléaux sociaux. Dés le départ, pour affermir son pouvoir, le régime s’appuya sur une clientèle, payée à prix d’or. Cette façon de procéder est responsable aujourd’hui de la corruption généralisée. En reconnaissant que la corruption atteint même les plus respectables des nations occidentales, Albert Memmi la trouve exagérément pratiquée dans les pays du tiers monde : « Dans les jeunes nations, moins délicate à cet égard, la corruption est cynique et brutale, une espèce de bakchich généralisé, admis ou toléré par tous, presque comme une institution. » (5) Par ailleurs, sous l’œil goguenard des dirigeants, une infime partie de la population amasse des fortunes. Le malheur de ces pays c’est que même l’argent détourné est placé à l’étranger. Ainsi, la famille Kadhafi a placé 21 milliards d’euros aux USA, 23 milliards au royaume uni et entre 5 et 10 milliards en Italie, selon le journal de France 2 du 7 mars 2011. Tout compte fait, l’enrichissement facile entrave l’investissement dans ces pays. Résultat des courses: la misère générée précipite la décomposition du tissu social. En effet, plutôt que de fonder des entreprises, écrit Albert Memmi, il est moins pénible, plus immédiatement rentable de prélever des ristournes démesurées sur les transactions, fictives quelquefois, ou sur l’aide internationale, dont une large part n’arrive pas à destination.

Cependant, bien que rien n’interdise de créer de la richesse, force est de reconnaître que, dans les pays du tiers monde, les grandes fortunes sont amassées en pressurant le citoyen. D’ailleurs, existe-t-il une limite ou des scrupules dans les actes de détournement ? L’insatiabilité, faut-il le reconnaître, n’a pas de borne. D’ailleurs, même la richesse du sous-sol algérien, combien importante dans les pays du tiers monde, ne permet pas de résoudre les problèmes épineux liés à l’habitat, au travail, etc. Les jeunes, qui doivent constituer un atout majeur pour bâtir le pays, meurent quotidiennement dans les eaux méditerranéennes, prés de l’Europe. Ainsi, au lieu de fructifier l’argent engrangé, grâce à la vente des hydrocarbures, dans divers investissements, l’Algérie ressemble à l’Espagne au temps des conquistadores la transformant en «obèse infirme». D’où l’interrogation de l’auteur du portrait du décolonisé sur l’apathie de l’économie algérienne. Pourquoi l’Algérie qui découvre ses immenses richesses d’hydrocarbures au même moment que la Norvège, demeure-t-elle dans un état alarmant de pauvreté, alors que la Norvège, précédemment l’un des pays les plus pauvres d’Europe, rejoint les plus développés, s’est-il interrogé ? Loin de moi l’idée de débiner mon pays, la différence entre ces deux pays réside dans le rapport que ces deux pays entretiennent avec leurs institutions. Entre un pouvoir qui fait confiance à son peuple et un autre qui le muselle, la différence de développement est là. Le développement est en effet proportionnel au rapport de confiance entre les dirigeants et les citoyens. En outre, le non renouvellement de la classe politique en Algérie a créé et crée une apathie de la classe dirigeante. En effet, pour que le chef ait plus de motivation, il faudrait que l’accès aux fonctions suprêmes émane de la volonté populaire. Cette dernière devrait aussi avoir la possibilité de sanctionner tout dirigeant ne tenant pas ses promesses. A l’occasion de la future consultation, elle portera un autre candidat à la tête de l’Etat. Or, excepté le simulacre d’ouverture, la violence régnant en Algérie, ces dernières années, empêche littéralement le libre choix. Aujourd’hui encore, l’inexistence de débat politique, la fermeture du champs médiatique et le trucage des élections discréditent le régime algérien. C’est ce que résume Lahouari Addi, dans un longue contribution « De la permanence du populisme algérien » : « A l’Indépendance, se posant comme l’incarnation du peuple, le pouvoir a utilisé l’idéologie populiste, ce qui a permis, d’une part, d’éviter la sanction du suffrage universel et, d’autre part, de faire taire toute opposition qui se présenterait comme alternative. Mais, ce faisant, il se coupait de la population dont il n’avait connaissance qu’à travers les rapports de police. L’image du pouvoir se dégrada au sein de la population au fur et à mesure de la dégradation des conditions de vie de la population. Le déclin de légitimité du pouvoir ne s’est, cependant, pas accompagné de l’extinction du populisme comme idéologie, il s’est accompagné d’un changement dans ses formes d’expression. » (6)

Cette cécité d’ailleurs fait oublier aux dirigeants la pauvreté endémique du peuple. Ils se rencontrent lors des manifestations. Le régime mobilise, à l’occasion, ses forces. Et les manifestants le défient en bravant la mort. En effet, les jeunes risquent leur vie pour vivre dignement. Hélas, lorsque ces derniers revendiquent le droit à la dignité, les forces du régime provoquent des flots de sang.

III- Abattre le mur de la peur

Les dernières révolutions nord-africaines prouvent, si besoin est, que la fin des autoritarismes sont imminents. Bien que les régimes s’échinent à maintenir le statu quo ante, le vent de la liberté a déjà gagné ces contrées. Ainsi, la prétention des oligarchies militaires de demeurer au pouvoir ad vitam aeternam est illusoire. En effet, aucun régime, hermétique soit-il, ne peut résister au tsunami des révoltes populaires. En ce sens, la révolution libyenne doit être aidée pour déposer le sanguinaire le plus fou de la planète. En effet, bien que le peuple libyen ait payé déjà un lourd tribut, cette population n’est pas encore sortie de l’auberge. En effet, le peuple, bien qu’on puisse le traiter d’inculte, sait que le tyran cherchera à se maintenir, même en utilisant souvent des moyens illégaux. Mais, l’échec de la révolte signifie le décuplement de son autorité. Le quadrillage policier, le trucage des élections, votes terrorisés seront amplifiés. En comprenant cela, le peuple libyen ne lâchera pas le morceau, bien que l’effusion du sang ne soit qu’à son commencement. Après avoir vaincu le colonialisme, l’ex colonisé est désormais livré à la furie des tyrans. Dés les indépendances, ils furent ligotés et bâillonnés. Cinquante ans après les indépendances, la domination ne peut être imputable qu’aux dirigeants. En effet, si le décolonisé n’est pas libre, c’est plus la faute des nouveaux tyrans issus des indépendances. Pour institutionnaliser sa répression, le dirigeant attribue ces échecs à l’ex colonisateur. Et celui qui ne partage pas ce constat est classé comme traitre à la nation. Or, la construction démocratique exige un débat constructif sans recourir à des méthodes machiavéliques. En tout cas, force est de reconnaître que les problèmes des décolonisés sont à chercher dans la période actuelle. Selon Albert Memmi, « si la colonisation a stoppé le développement des décolonisés, elle n’a pas généré leur déclin antérieur… La colonisation fut une spoliation dans tous les domaines, inutile de revenir là- dessus, il est judicieux de voir ce qu’il en reste et de ne pas lui attribuer ce qui n’est plus. » (7)

Cependant, les rivières de sang qui ont coulé en 2011 ne sont pas imputables à la force étrangère. La raison de cette furie c’est que les régimes ont du mal à concevoir que leurs peuples puissent vivre librement. D’ailleurs, quoi qu’on ait pu dire des violences coloniales, celles qu’on constate, en Libye par exemple, sont aussi dévastatrices. La violence que l’Algérie a connue dans les années quatre-vingt-dix est imputable à eux-mêmes. A défaut d’opter pour le choix du peuple, les dirigeants ont tranché la question du pouvoir sur la base du rapport de forces. Selon l’éminent sociologue, Lahouari Addi, « peu à peu, cet absolutisme se met au service de la logique du pouvoir qui se subordonne toute la société pour se maintenir. Le maintien au pouvoir devient une fin en soi pour laquelle les potentialités de la société sont mobilisées. » (8) D’ailleurs, comment expliquer la répartition non équitable des ressources pétrolières en 2011 par l’occupation de 1830 ? Il s’agit au mieux d’une mauvaise fois et au pire d’une moquerie insupportable. Car, au lieu de privilégier une politique de développement, les régimes tiers-mondistes détournent des sommes colossales. Selon Albert Memmi : « Si les ressources procurées par le pétrole étaient au bénéfice de ces masses innombrables, la situation changerait totalement. » (9) Ainsi, au lieu de recourir à l’apaisement des esprits, ces systèmes entretiennent la violence. Et les séquelles de la colonisation, loin d’être effacées, sont toujours perceptibles à travers cette violence. Dans ces conditions, seule une mobilisation générale pourrait parvenir à la chute de ces régimes honnis par les peuples assujettis.

En guise de conclusion, il paraît aller de soi que le choix du système totalitaire est catastrophique pour ces jeunes nations. Partout, la force la plus organisée, en l’occurrence l’armée, s’est emparé indument des rennes du pouvoir et des ressources qui allaient avec. Du coup, loin de garantir une stabilité des institutions, la gestion militaire a donné lieu à des coups d’état permanents. Selon Albert Memmi, « au contraire de la démocratie où le pouvoir est relativement stable, précisément parce qu’il n’est pas imposé, mais légitimé par une délégation provisoire du peuple. Le pouvoir militaire s’effondre dés qu’un autre factieux y porte la main, instituant une pseudo légitimité à la place d’une autre. » (10) Ainsi, contrairement à la fausse normalisation crue par le régime, la soumission du peuple, comme au temps de la colonisation, n’est pas définitive. Le printemps des peuples arabes, bien qu’il se soit déroulé en hivers, démontre que les peuples peuvent bousculer beaucoup d’idées reçues. En effet, la démocratie n’est pas une acception occidentale. Deuxièmement, le choix entre les extrêmes n’est pas la seule équation qui prévaut. Enfin, et c’est l’enseignement principal, l’abus de pouvoir n’est pas éternel. Aujourd’hui, les dictateurs, Ben Ali et Moubarak, sont tombés. En attendant d’autres chutes, les peuples doivent multiplier leur vigilance.

Boubekeur Ait Benali
8 mars 2011

Notes de renvoi :

1. Yasmina Khadra, quotidien d’Oran, 5 novembre 2008.
2. Albert Memmi, «Portrait du décolonisé», page 13.
3. Amrane Ahdjoudj, «Algérie, état, pouvoir et société», page 104.
4. Albert Memmi, id, page 33.
5. Id, page 26.
6. Lahouari Addi, De la permanence du populisme algérien, décembre 1990.
7. Albert Memmi, id, page 45.
8. Lahouari Addi, id.
9. Albert Memmi, id, page 54.
10. Id, page 41.