Dans le numéro précédent du Jeune Afrique (8 au 14 mai 2011), Ahmed Ben Bella a accordé une interview, pas sous sa forme formelle, à Renaud de Rochebrune, intitulée « Une soirée avec Ben Bella ». Bien que l’ex président ait affiché une forme physique éblouissante, selon le journaliste, il n’en reste pas moins que ce dernier avertit le lecteur que « Pour traduire certains de ses propos -ou un mot- qui ne lui venaient pas à l’esprit qu’en arabe quand la fatigue et quelquefois une mémoire défaillante ! « Cela se brouille dans ma tête », dit-il [Ben Bella] alors ! » Cela dit, quand il s’agit de tacler ses anciens camarades du principal parti nationaliste, le PPA-MTLD, il n’avait pas de mal à trouver les mots blessants voire haineux. Dans cette interview en prose, il s’attaque sans fard ni acrimonie aux figures de proue du mouvement national, à l’instar de Hocine Ait Ahmed, et ce bien qu’il le respecte, à Mohamed Boudiaf et Ramdane Abane. Avant de lancer les estocades, il s’attribue d’emblée le meilleur rôle dans toutes les phases de la révolution. Sa morgue le pousse jusqu’à déclarer au journaliste du Jeune Afrique : « Excusez-moi de parler ainsi, mais il est certain que nous avons fait énormément de conneries. Mais je suis peut être celui qui s’est le moins trompé ».

Cependant, afin que je respecte l’ordre chronologique, [et là je m’intéresse qu’à la période coloniale], Ben Bella revient sur les événements dont il fut surement l’un des acteurs. Le propos ici n’est nullement de nier la participation de Ben Bella à la révolution. Cependant, dans cette rencontre, il revient d’emblée sur le huld-up de la poste d’Oran. Il rappelle que l’organisateur principale de l’attaque, et ce au moindre détail, c’était lui. Au passage, il s’en prend à Hocine Ait Ahmed l’accusant d’être plus Kabyle qu’Algérien. Mais être Kabyle c’est aussi être Algérien. C’est ce que les mathématiciens appelle une relation d’équivalence. Mais pour un étranger, il est difficile qu’il devienne entièrement Algérien, bien qu’il ait pu être le premier magistrat du pays. Cependant, sur le plan purement historique, la quasi-totalité des livres d’histoire attribuent à Hocine Ait Ahmed un rôle de responsable national. Il fut à ce titre celui qui avait dirigé le plus longtemps l’organisation spéciale, l’OS. Selon Amar Bentoumi : « Ait Ahmed prend le commandement de l’OS qu’il a dirigé pendant deux ans durant lesquels il a élaboré les manuels de formation des cadres…etc ». Ce même ancien avocat du PPA-MTLD, pour clore cette affaire de la poste d’Oran, explique que la participation de Ben Bella fut limitée : « Sa seule contribution consistait à présenter Bekhti Nemmiche, agent de la poste d’Oran, à Ait Ahmed qui ont étudié le plan des lieux ensemble». Quant à la liquidation de l’OS, Nacer Boudiaf apporte la preuve selon laquelle Ben Bella eut une part de responsabilité dans son démantèlement. Il cite, pour corroborer cette thèse, le témoignage de Ramdane Abane à Ferhat Abbas : « C’est Ben Bella qui dénonça en 1950 notre organisation spéciale l’OS ; du moment qu’il était arrêté, rien ne devait subsister après lui ». Par ailleurs, la seconde cible de Ben Bella n’est autre que l’un des grand animateurs ayant donné naissance au FLN, Mohamed Boudiaf. D’ailleurs, pour l’histoire, il ne subsiste aucun doute. Boudiaf fut l’un des animateurs les plus actifs dans la préparation du 1er novembre 1954. Bien qu’il l’accuse de « zéro sur le plan militaire », les documents, de l’époque de l’OS déjà, prouvent le contraire. Voila ce qu’écrit Amar Bentoumi : « L’inspection qui eut lieu, pour établir le bilan avant la réunion du comité central élargi de Zeddine, fin décembre 1948, a révélé que les résultats obtenus par Boudiaf étaient nettement supérieurs à ceux, plutôt décevants, de Ben Bella ». Toutefois, la divergence principale entre Boudiaf et Ben Bella se situa vers la fin de la guerre. Bien que la lutte armée ait été inéluctable pour sortir du joug colonial, Boudiaf n’estima pas nécessaire d’imposer une solution militaire au peuple algérien une fois l’indépendance recouvrée. En effet, contacté en premier par Boumediene, le chef tout puissant de l’état-major général (EMG), Boudiaf refusa la proposition d’être porté au pouvoir par les armes. C’est après ce refus que le chef de l’EMG choisit Ben Bella. Cependant, le fantome qui continue d’hanter Ben Bella est celui de Ramdane Abane. Bien que les années et les décennies aient passé, Ben Bella garde une animosité à l’architecte de la révolution algérienne. Mais comment peut-on douter une seconde qu’Abane ne voulut pas la participation au congrès de Ben Bella, alors qu’il était le rassembleur de tous les partis algériens dits, à ce moment-là, modérés. En effet, de l’automne 1955 au printemps 1956, Abane réussit à convaincre les militants des partis (UDMA de Ferhat Abbas, les Ulémas, les Centralistes) de dissoudre leurs partis et d’adhérer individuellement au FLN. L’autre élément qui discrédite l’argument de Ben Bella est la présence de Ben Mhidi à la Soummam. Il faut rappeler que vers avril 1956, Ben Mhidi avait séjourné au Caire, dans la même capitale ou se trouvait Ben Bella depuis 1952. Et Ben Mhidi fut le président du congrès tenu à Ifri Ouzzelaguene.

Finalement, cette soirée avec Ben Bella n’aide aucunement les Algériens à connaitre leur véritable histoire. Dans une analyse complète, Amar Bentoumi parvient à rétablir la vérité sur plusieurs points. Heureusement, les archives sont là aussi. Sinon, chacun ferait l’histoire selon ses convenances. D’ailleurs, là où les allégations de Ben Bella sont exagérées c’est lorsqu’il affirme que « Le 1er novembre, c’est moi ». Or, ce dernier se trouvait au Caire au moment où les membres du CRUA (Comité Révolutionnaire pour l’Unité et l’Action) préparerent le passage à l’action armée. Le groupe des 22, auquel d’ailleurs n’appartinrent pas les membres de la délégation extérieure, décida l’action armée comme voie pouvant rassembler tous les militants. Ainsi, les rôles joués par Boudiaf, Ben Boulaid, Krim, Didouche, Bitat et Ben Mhidi (Le fameux groupe des six) furent primordiaux. Et surtout il n’eurent pas besoin d’un Ben Bella pour coordonner leur travail. En somme, Chaouis, Kabyles, Algérois, Oranais, Constantinois, etc, réussirent à engager le pays vers la voie de la liberté.

Boubekeur Ait Benali
19 mai 2011