La création du RCD, dans la logique de ses fondateurs, devait supplanter l’espace occupé par le MCB. D’ailleurs, n’appelèrent-ils pas les assises de leur parti « les assises RCD/MCB ». Ceci dit, la difficulté fut de s’imposer sur le terrain. Il fallait aussi convaincre les militants et sympathisants du MCB du bien fondé d’un tel projet. Néanmoins, en dépit de diverses difficultés, les opposants aux assises réussirent à sauver le MCB de sa mise au placard. Et celui-ci, ayant survécu aux assises, avait à son actif un bilan satisfaisant. Cependant, cinq ans après la création de son parti, Saïd Sadi se rendit compte que son parti avait intérêt à associer le sigle MCB à ses activités politiques. En effet, et si le moins que l’on puisse dire, le sigle MCB permit des grandes mobilisations. Le chef du RCD entreprit alors une démarche qu’Alain Mahé explique en notant : « C’est dans le cadre de cette nouvelle stratégie et grâce à l’extraordinaire capacité de mobilisation qu’avait le sigle MCB que le RCD décida de créer un MCB –Coordination nationale… C’est lors d’une manifestation organisée le 17 janvier 1994, et à laquelle avait appelé une dizaine d’associations culturelles proches du RCD, que Ferhat Mehenni proclama la création du MCB –coordination nationale ». Par ailleurs, sentant que le RCD voulait se poser comme le représentant de la Kabylie, le MCB –Commissions nationale organisa une manifestation le 25 janvier 1994. Celle-ci draina énormément de monde.

Toutefois, la crise politique du moment fut une occasion rêvée d’occuper le terrain. La stratégie du RCD s’inscrivait dans cette logique. Bien que le pouvoir, du moins le clan le plus important, ait privilégié une gestion sécuritaire de la crise politique, survenue rappelons-nous suite à l’arrêt du processus démocratique, les rencontres de « la conférence de l’entente nationale » créèrent une panique chez les éradicateurs. De l’avis des observateurs, la région de Kabylie fut le terreau idéal pour mettre en difficulté le groupe du pouvoir négociateur. Un événement, lourd de conséquence, de ce qui fut la prise en otage de la région était l’affaire du boycottage scolaire. Pour Alain Mahé : « C’est en tant que président de la coordination nationale du MCB que Ferhat Mehenni lança un boycottage scolaire illimité, fin août 1994, avec comme mots d’ordre : constitutionnalisation et institutionnalisation de l’amazighité et reconnaissance de la langue Tamazight comme langue nationale et officielle». Pour rappel, le contexte politique en Algérie fut alors marqué par le dialogue entre la présidence de la république et les dirigeants du FIS. Ainsi, pour perturber ce dialogue, auquel d’ailleurs les Algériens n’accordaient pas de crédit tellement le pouvoir n’écoutait pas ses interlocuteurs, le MCB –coordination nationale, par la voix de Ferhat Mehenni, était prêt à sacrifier la scolarité des jeunes de la région. Mais, en appelant à un boycottage illimité, le lanceur de l’appel a-t-il accepté que les siens sacrifient leurs études ? Hélas, il n’en fut rien. Dans son esprit, le sacrifice devait toucher les autres. A l’université, on a assisté à un phénomène répréhensible : les plus pistonnés réussirent à obtenir une inscription dans d’autres universités du pays. L’année suivante, certains revinrent avec une année en poche. Cela dit, pour revenir au contexte politique de l’époque, Alain Mahé décèle une arrière-pensée des initiateurs du boycottage scolaire. Il note à ce propos : « Pour certains animateurs du mouvement culturel, l’agitation et le désordre qui résulteraient de ces événements n’auraient d’autre but que de faire échouer la solution politique recherchée par les négociations en cours entre le clan présidentiel –Zeroual et Betchine –et les responsables du FIS. Echec qui profiterait aux tenants de la solution militaire ». Par ailleurs, se trouvant devant le fait accompli, le MCB –commissions nationales adhéra à l’appel du boycottage le 2 septembre 1994. En effet, les mots d’ordres ne pouvaient pas laisser les militants indifférents. Pour autant, faut-il que la lutte ne soit pas biaisée. Toutefois, dans le même mois, un événement tint la Kabylie en haleine. Le chanteur populaire, MATOUB Lounes, fut enlevé le 28 septembre 1994. « Le lendemain, Ferhat Mehenni, président de la coordination nationale du MCB, adresse aux ravisseurs un ultimatum leur laissant quarante-huit heures pour libérer MATOUB Lounes, faute de quoi la Kabylie déclarerait la guerre aux islamistes ». Cet appel, à le juger dix-sept ans plus tard, n’a aucun sens.

De quel droit peut-on engager toute une région, solidaire soit-elle avec une personnalité populaire, dans une guerre ? De surcroit, cette guerre n’eut aucun fondement. La crise des années 1990 fut une lutte pour le pouvoir. Elle ne concernait pas du coup l’intérêt suprême du pays mais la lutte pour l’emprise sur les institutions. D’ailleurs, cette option ne pouvait pas être celle de la Kabylie. La raclée électorale de décembre 1991 avait été la preuve de la minorité de telles idées dans la région. Cela dit, après un appel au boycottage scolaire, après une guerre déclarée aux islamistes, le même personnage se proclame, près de deux décennies plus tard, président de la Kabylie, et ce à l’insu des concernés. Par ailleurs, pour revenir au sujet qui nous préoccupe, les tenants de la politique d’éradication n’attendirent pas longtemps avant de mettre en œuvre une politique guerrière en Kabylie. Pour Alain Mahé : « C’est au lendemain de ces développements que seront constituées des milices de patriotes encadrées par le RCD. La militarisation était en cours et cette option s’étendra à l’ensemble du territoire national ». Ainsi, à défaut de pouvoir s’imposer politiquement, les partisans de l’éradication s’imposèrent par la force.

Cependant, pour des raisons que l’on ignore jusqu’à aujourd’hui, en janvier 1995, le président du MCB –coordination nationale démissionna du RCD. Le comble de l’histoire, et en se trouvant sans aucun appui dans la région, Ferhat Mehenni rentra en négociation avec le pouvoir. Dans sa démarche, il tenta d’associer le MCB –commissions nationales. Celui-ci refusa nettement. Finalement, il parvint à un accord avec le gouvernement, en mars 1995, sur deux points :

– La reprise des cours;
– La création du Haut Conseil à l’amazighité.

Bénéficiant de la disponibilité des médias, la télévision nationale s’empara du sujet. Par ailleurs, sentant que la manipulation fut la marque de fabrique de la coordination nationale, les animateurs des commissions nationales appelèrent à la réunion de toutes les parties prenantes de ce boycottage. Celle-ci eut lieu le 4 avril 1995. Selon Alain Mahé : « Grâce à l’appui des membres des commissions nationales, Ferhat a participé à cette réunion du 4 avril 1995, en dépit de l’opposition de ses anciens amis de la coordination nationale du MCB. C’est le lendemain de cette réunion qu’il annonce la création du MCB-rassemblement national ». En tout cas, de cette réunion, les animateurs optèrent pour une plateforme consensuelle minimale. Ainsi de statut de langue nationale et officielle, les animateurs se contentèrent de la première partie de la revendication. Dans ces conditions, la négociation put s’ouvrir avec le gouvernement. Bien que les animateurs aient fait beaucoup de concessions, la rencontre buta sur le refus du gouvernement de reconnaitre le caractère national de Tamazight. Dans cette épreuve, le gouvernement voulait deux choses ambivalentes : négocier et ne rien concéder. Cette volonté fut confirmée le 22 avril lors du second round de la négociation. Au bout de neuf heures de palabres, les commissions nationales se retirèrent. En revanche, la coordination nationale du MCB avait d’autres objectifs, comme le montre si bien Alain Mahé : « Ce refus du pouvoir a certainement été facilité par le renoncement de la coordination nationale de maintenir la revendication du statut de langue nationale pour le berbère lors de ces négociations, alors que cette revendication faisait partie de la plateforme revendicative cosignée quelques jours auparavant, le 4 avril. Ce renoncement apparait, de toute évidence, dicté par le souci de mettre fin au boycottage qui compromettait la candidature de Saïd Sadi à l’élection présidentielle. De fait, le MCB –coordination nationale appela à soutenir la candidature du leader du RCD ». Incontestablement, le pouvoir algérien et la coordination nationale avaient intérêt à mettre fin à ce boycottage scolaire. En effet, il n’était pas question pour le pouvoir d’organiser l’élection présidentielle sans la participation de la Kabylie. Par conséquent, il fallait trouver un partenaire avec qui négocier. Et surtout il fallait lui faire croire que les maigres concessions étaient une victoire. Pour sceller l’entente, le 29 avril 1995, la rencontre regroupa, d’un côté, le MCB –coordination nationale et, de l’autre côté, le gouvernement algérien. Le terrain étant balisé, il ne restait qu’à parapher l’accord. Celui-ci stipula la fin immédiate du boycottage scolaire. Pour Alain Mahé : « En fait, il n’y aurait eu aucune différence entre l’accord proposé par Ferhat et dénoncé par la coordination nationale et celui que celle-ci finira par avaliser. Le seul « changement » réside dans le nom de l’organisme créé pour promouvoir l’amazighité : Haut conseil dans la formule de Ferhat et Haut-commissariat dans celle des coordinations nationales ». Toutefois, malgré la réaction des commissions nationales tentant de déjouer la manœuvre, la presse, dans son ensemble, se rongea du côté de la coordination nationale.

Pour conclure, il va de soi que la question culturelle, bien qu’elle soit centrale en Kabylie, a été l’objet d’une grande manipulation. En cette année 1994, les animateurs de la coordination nationale utilisèrent cette question pour des objectifs qui n’avaient rien à voir avec la culture. En effet, en août 1994, ils prirent en otage les écoliers en vue de faire échouer la conférence nationale. Après l’adhésion populaire, ils arrêtèrent le mouvement afin de permettre à Saïd Sadi de participer à l’élection présidentielle de 1995. Finalement, pour ceux qui étaient touché par ce boycottage, le bilan de cette action fut désastreux. En effet, des milliers, voire des millions, d’élèves perdirent vainement une année de leur cursus. Après la reprise des cours, beaucoup d’élèves furent désemparés. Quant aux maigres acquis, notamment la création du Haut-commissariat, Tamazight est restée toujours emprisonnée. Les activités de ce Haut-commissariat se limitèrent à la distribution des prix de concours de poésie, de théâtre ou de chants, écrit in fine Alain Mahé. En somme, cette expérience suscita une désaffection générale. Jusqu’à 1998, année de l’assassinat de MATOUB Lounes, la revendication culturelle fut réduite à son expression spartiate.

Boubekeur Ait Benali
1er septembre 2011