La crise de l’hiver 1948-1949 révéla les limites du mouvement national à aborder les soubresauts susceptibles de le secouer. Bien que les militants, dans leur ensemble, lutassent pour la fin du joug colonial, le manque de débat fragilisa indubitablement la cohésion du parti. Hélas, dans cette configuration, le contrôle du parti revient au groupe le plus important. Et les adversaires sont systématiquement éliminés. En dépit de l’adhésion populaire massive au PPA-MTLD (Parti du Peuple Algérien –Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques) depuis son rapatriement au pays, la direction fut minée par les luttes de leadership. En fait, les dirigeants du parti, ayant à leur actif plusieurs années de militantisme, ne voulurent pas concéder plus de responsabilités aux adhérents affluant en masse au parti. Selon Amar Ouerdane, dans « La crise berbériste de 1949, un conflit à plusieurs faces », cette crise fut avant tout une crise générationnelle : « Sensibilisés par les anciens, une pléiade de jeunes Kabyles, lycéens (Ali Laimeche, Amar OuldHamouda, Hocine Ait Ahmed, Rachid Ali Yahia…) et étudiants (Omar Oussedik, Yahia Henine, Mabrouk Belhocine, Sadek Hadjerès, Saïd Oubouzar) affluent dans les rangs du PPA au cours de la seconde guerre mondiale. Issus des couches sociales populaires, d’origine paysanne, la jeunesse et le radicalisme caractérisent cette nouvelle vague de militants nationalistes». Cela dit, malgré la détermination de cette jeunesse à raccourcir la durée de vie du colonialisme, le parti ne fut pas capable de relever le défi en définissant une stratégie idoine. Du coup, cette crise, dite berbériste, handicapa le seul parti nationaliste prônant ouvertement l’indépendance nationale. Cependant, contrairement à ceux qui voyaient dans cette crise un affrontement pur et simple entre berbérophones et arabophones, le manque de débat, au sein du parti, freina son évolution démocratique. En effet, le point de départ de la crise fut l’exigence de plus de démocratie dans le parti. Dans une contribution à la revue « Peuples Méditerranéens », Mohamed Harbi explique la crise en notant à juste titre : « La bataille eut pour point de départ la remise en cause du fonctionnement antidémocratique du parti, s’étendit au rejet de la conception arabo-islamique de l’Algérie et posa enfin, sous couvert de pluralisme culturel, la question de l’organisation territoriale du parti sur la base du critère linguistique. La crise résolue bureaucratiquement prit fin par l’exclusion des principaux porte-parole du mouvement berbère». Ainsi, bien que le parti ait été radical de par sa conception, l’élimination des activistes paraissait bizarre. Fut-ce un jeu de la direction ? En préconisant l’indépendance, comment se fait-il qu’il s’en sépara de ces partisans activistes. Cela dit, en choisissant la lutte armée comme moyen d’y parvenir à l’indépendance, les activistes pensèrent à l’après colonialisme.

Cependant, bien que la voie électoraliste ait été le point d’achoppement entre le courant activiste et le courant réformiste, la participation aux élections locales d’octobre 1947 consacra la prééminence du PPA-MTLD. Cette voie fut choisie lors du congrès de février 1947. Elle fut défendue notamment par Messali. A la fin de ses travaux, le congrès entérina la proposition de Messali par 29 voix contre 26. Cette stratégie de la direction penchant pour le réformisme est ainsi résumée par Amar Ouerdane : « on ne peut admettre la thèse qui attribue la crise berbériste à la seule motion de Rachid Ali Yahia du mois de novembre 1948, préconisant l’égalité des langues berbère et arabe. En fait, cette motion se conjugue à l’hostilité de la direction à la perspective d’un déclenchement rapide de la lutte armée. Elle s’y était déjà opposée au congrès de 1947. Et l’abstention de Messali lors du vote sur le rapport du chef de l’OS, en décembre 1948, semble être un indice des liens très étroits qu’il avait noués avec les milieux réformistes panarabes ». Tout compte fait, ces hésitations ne furent pas les premières. En effet, lors des évènements de mai 1945, la direction n’avait pas été à la hauteur des demandes de la base. Bien que le district du Djurdjura ait soutenu une insurrection généralisée, la direction avait été dans l’expectative. Pire encore, la direction avait été incapable d’assumer ses ordres. Pour Amar Ouerdane : « la répression conjuguée à l’échec de la direction dans son projet insurrectionnel (ordonné après les massacres et annulé la veille, le 22 mai) ont soulevé des interrogations sur les méthodes d’organisation et de fonctionnement du parti parmi les militants kabyles ». Quelque temps plus tard, les militants de Kabylie ont demandé l’unification des deux Kabylie. Dans « les mémoires d’un combattant », Ait Ahmed, témoin direct de cette période, rend compte de la réponse de la direction qui fut sans équivoque : « ordre formel de ne pas vous occuper de la petite Kabylie ». En fait, cette méfiance datait de l’époque de l’ENA (Etoile Nord-Africaine). Pour Omar Carlier, dans« Histoire sociale des radicalismes algériens » : « le nationalisme étoiliste, ce radicalisme indépendantiste algérien des années vingt et trente, où les Kabyles ont une part essentielle, puisqu’il est lié à la migration vers la France, est à la mesure de cette violence historique, et notamment à la profondeur traumatique d’une acculturation inséparablement incorporée et combattue ». Toutefois, ne pouvant pas imposer un projet de société au sein du parti, les militants de Kabylie avaient intérêt à ce que le parti se démocratisât. « Promouvoir la pensée révolutionnaire et les pratiques démocratiques c’était une façon de réhabiliter la culture berbère », écrit Ait Ahmed. Hélas, cela ne pouvait se faire vue le poids politique de Messali. Homme charismatique, il sut jouer les hommes pour éliminer ses adversaires du moment. Et ses alliances n’ont jamais été dictées que par le souci d’avoir une emprise sur le parti. Sa tactique fut d’écouter les autres sans répondre sur le champ. Ainsi, en évitant de prendre part au conflit, Messali choisit la voie antidémocratique, la force. « La direction règle donc la question sans la traiter, et se sert de sa victoire pour en régler d’autres », écrit Omar Carlier. Cette façon de gérer le parti eut des répercussions négatives sur le projet insurrectionnel. Après ces événements, les décisions engageant l’avenir du parti furent prises en dehors des instances. Du temps de Messali, la relation du parti avec ses homologues étrangers fut meilleure. Mais, à l’intérieur du parti, la multiplication de mini-crises créa un climat vicié. Du coup, Messali opta pour des concertations avec les étrangers. En effet, la première participation du PPA-MTLD avait été recommandée par le secrétaire général de la ligue arabe, Azzam Pacha. Mais, si cette politique fut gobée en Algérie, il n’en fut pas de même au sein de la Fédération de France du PPA-MTLD. A Paris, la contestation vint d’un groupe de militants prônant le changement de la ligne du parti. Ils proposèrent que le parti se préoccupât de l’Algérie. Dans le premier temps, ce fut Brahim Maeza qui incarna cette politique. Selon Omar Carlier : « La Fédération de France est d’autant plus travaillée par l’idéologie socialiste que l’adhésion des Algériens à la CGT est massive, comme en 1936. Or cette sensibilité de gauche est également perceptible au pays. L’orientation vers la Ligue Arabe est peu attractive pour la majorité des militants confirmés ». Bien que ces derniers aient eu plusieurs années de militantisme derrière eux, la direction n’eut cure de ce qu’ils pensèrent. Pour marquer leur opposition, ce groupe de militants ne se reconnut plus dans les prises de position, au sein de la Fédération de France, de M’barek Filali et Chawqui Mostefai, liés à la direction. Le désaccord fut encore exacerbé après la mort de Brahim Maeza. Pour Omar Carlier, cette mort « est perçue par certains comme étrangère au mouvement émigré ou insuffisamment représentative de ses préoccupation et ses caractéristiques. C’est dans ces conditions, semble-t-il, que Bennai Ouali et Amar Ould Hamouda envoient Rachid Ali Yahia à Paris. Nous ne sommes pas en mesure de dire si ce dernier a outrepassé ou non les directives des cadres de « Grande Kabylie ». Il est sûr, en revanche, que l’initiative stratégique est venue de là, et qu’elle ne pouvait se réaliser qu’à Paris. Mais les conditions mêmes de la réussite du « plan »n’en font que davantage ressortir sa fragilité. Car si la sensibilité proprement « berbériste » est forte à Paris, elle reste limitée en « Kabylie », très faible à Alger, nulle ailleurs ».

En effet, pour qu’une telle entreprise réussisse, il fallait une adhésion massive de la base. Or le territoire de ce courant fut limité.Son espace géographique ne fut, non plus, pas vaste. Politiquement, il fut limité à la catégorie de cadres. Bien que l’espace géographique ait touché le Djurdjura, la Soummam et Guergour, la crise de 1949 ne connut un développement important qu’à Michelet (Ain El Hammam) et Fort National (LarbaaNathIrathen). Ce développement fut dû à l’engagement de deux militants de ces régions, Amar Ould Hamouda et Ali Ferhat. Selon Omar Carlier : « Plus homogène à Michelet où elle est « positive », et à Draa El Mizan où elle est « négative » ; plus contrastée à niveau faible à Guenzet, à niveau fort à Fort National. Le berbérisme de 1949 n’est donc pas sans territoire, mais sa mosaïque subtile est particulièrement difficile à explorer ». Dans ces conditions, l’entreprise fut d’emblée vouée à l’échec. « Mal engagé par ses promoteurs, en Kabylie même, et jugulée à temps par la direction, l’offensive « berbériste » ne s’y développe pas de manière ostensible, comme à Paris, et ne provoque pas de véritable scission, bien que les conséquences de la crise y seront très importantes », écrit Omar Carlier. Cela dit, bien que l’ampleur de la crise fût mineure, le choix de l’affrontement fut chèrement payé. La direction saisit alors l’occasion pour régler ses comptes avec les activistes. Le cas de Lamine Debaghine fut à ce titre explicite. Non berbérophone, il paya son désaccord avec Messali en étant évincé du parti. En Kabylie, le parti fut confié à des militants plus fidèles à Messali. « En termes de pouvoir, l’équipe de Krim Belkacem remplace en Kabylie le groupe de Ben Aknoun, évincé du terrain et de la direction. La gauche du PPA, piégée, est écrasée sinon détruite », écrit encore Omar Carlier. Ainsi, la direction a attendu l’adoption de la motion de Rachid Ali Yahia préconisant l’égalité des langues Arabe et Berbère pour assener un coup dur à ce courant. Dans la foulé, il s’ensuivit la dissolution de la Fédération de France du PPA-MTLD. En somme, sans difficulté, la thèse de l’Algérie arabo-musulmane emporta une victoire sur la thèse de l’Algérie algérienne. Plus dramatique fut la manière avec laquelle la direction a réglé ses comptes avec les partisans de l’Algérie algérienne. Selon Amar Ouerdane : « En Algérie, les Renseignements généraux arrêtent successivement tous les responsables de la Kabylie : Amar OuldHamouda, Saïd Oubouzar, Omar Oussedik et Omar Boudaoud. Seul Belaid Ait Medri échappe au coup de filet. Lui, les responsables et les dirigeants exclus de la Fédération de France ainsi que de nombreux militants sont convaincus qu’ils ont été livrés par la direction aux forces répressives coloniales ». Certains militants furent tout bonnement pourchassés par la direction. En Kabylie, la nomination de KrimBelkacem répondit au souci du parti d’éliminer ses adversaires. Ali Ferhat paya cher du coup son opposition à Messali. Afin de le neutraliser, Krim tira sur lui à bout portant. Il le blessa grièvement. Ne content du ratage de sa mission, il le poursuivit à l’hôpital en vue de l’achever. Quant aux marxisants du parti, tel qu’Omar Oussedik, ils laissèrent la tempête passer. Dans le souci d’éviter les luttes fratricides, ils rejoignirent le PCA (Parti Communiste Algérien). Mais ceux qui voulurent rester dans le parti, la direction a opté pour une méthode machiavélique. En effet, elle a accusé les militants kabyles de vouloir créer un parti kabyle, le PPK. D’ailleurs, cette thèse fut reprise par deux historiens de renom, Mohamed Harbi et Mahfoud Keddache. Mais ces derniers tinrent leur analyse sur la base d’un document dont ils disposèrent. Or, selon un témoin de la crise, Ali Yahia Abdenour, « Il n’a jamais été question de créer un PPK, qui n’a existé que pour les besoins de la cause, que dans l’esprit des dirigeants du parti, qui ont fait chorus avec le colonialisme français, soucieux tous deux, de diviser pour régner. La lettre attribuée à Ouali Bennai, photocopiée et distribuée aux militants qui s’interrogeaient sur le bien-fondé des accusations, était un faux réalisé par un dirigeant du parti, juriste de surcroit ».

Pour conclure, il va de soi que la crise de 1949 a consacré la victoire du courant réformateur au détriment du courant activiste. Sur le plan idéologique, la direction a opté pour une orientation arabo-musulmane. Bien que, dans la thèse de l’Algérie algérienne, la dimension arabe et musulmane n’ait pas été remise en cause, la direction a choisi une acception réductrice de l’Algérie. Dans cette bataille, Messali et ses acolytes avaient pour souci d’éliminer les cadres activistes. Ces derniers furent remplacés par des militants dociles. Désormais, le parti était entre les mains de la direction. Quiconque voulant la critiquer fut taxé de marxiste ou de berbéro-matérialiste. Toutefois, en privilégiant cette méthode, le parti n’était pas à l’abri des conflits internes. Cinq ans plus tard, le parti s’est retrouvé totalement bloqué. Les luttes intestines provoquèrent alors la scission du parti. Ce fut l’occasion pour les activistes de redresser la barre. Le 1er novembre 1954, les activistes detoute l’Algérie s’unirent pour passer à l’action tant attendue.

Boubekeur Ait Benali
23 septembre 2011