Doit-on avoir peur de l’accession des ‘Islamistes’ au pouvoir par les urnes ? Doit-on craindre pour les libertés ? Est-ce une peur justifiée ou une phobie entretenue et instrumentalisée ?

Loin de moi toute prétention de répondre d’une manière sans équivoques à ces questionnements ; ce que je propose, par contre, c’est que ces questions nous servent de préambule à un débat sincère, franc et sans apriorité, surtout à la lumière, du « Printemps arabe » et de ses « premiers fruits », à savoir les premières élections libres après la chute des régimes dictatoriaux, où les peuples de ces pays ont pour la première fois choisis librement leurs représentants. La Tunisie a ouvert le bal, avec la victoire d’Ennahda, le PJD (Parti de la justice et du développement) au Maroc lui a emboîté le pas, donnant une avance fort confortable au PJD lors des élections législatives avec près du double du nombre des sièges par rapport à son dauphin, l’Istiqlal, le même scénario se profile en Egypte qui connaîtra sous peu ses premières élections libres à l’ère du « Printemps arabe », la Libye suivra sans doute.

Que doit-on penser de tout cela ?

Les peuples ont choisi. Doit-t-on leur faire confiance et respecter leurs choix, même s’ils nous indisposent – y a-t-il d’autres vraies alternatives ? –, ou penser à un remake du modèle que nos « Démocrates » en Algérie avaient exécuté deux décennies plut tôt, lorsqu’ils ont appelé à la sauvegarde de la république et de la démocratie en incitant à la répression du peuple, par le biais d’une intervention salutaire des blindés pour enterrer le choix populaire (victoire du FIS) dans un bain de sang ? Cela me semble peu probable, car l’armée en Tunisie a cette particularité de ne pas tirer sur le peuple comme elle l’a prouvé lors de la « Révolution du jasmin », contrairement à la nôtre, qui après avoir subi une OPA par cette cabale de daffistes, avait déjà tiré sur les foules en octobre 1988 ; d’autre part, nos voisins tunisiens, tout comme nos frères en Egypte, semblent avoir décidé, riche en enseignements glanés au prix de l’amère et dramatique expérience en Algérie, de rejeter totalement le modèle de notre junte, et préférer plutôt faire confiance en leurs peuples, auxquels revient le droit de décider, précisément comme le voudrait la démocratie.

Depuis le « Printemps arabe », et la déconfiture des pouvoirs dictatoriaux successifs de la région, et les prémisses d’un retour au choix souverain des peuples, et du spectre « du retour » à l’alternative islamiste, un argument récurent revient sans cesse. Cet argument n’était pas absent, mais il se fait de plus en plus pressant, non seulement pour expliquer « l’acceptation » obligée des dictatures militaires dans les pays arabes comme un mal inévitable, face au péril islamiste, mais, pire encore, il nous est servi pour justifier le recours à ces dictatures, en usant de différents euphémismes du genre « arrêt du processus électoral » pour nommer les putschs militaires. Il s’agit là d’une manière doucement homéopathique pour faire avaler la dragée aux « récalcitrants » qui refusent l’ingérence de l’institution militaire dans la gestion de l’Etat, allant jusqu’à s’allier (un autre euphémisme) en bons Démocrates épris de liberté et de lumière, avec cette dictature, sans qu’il n’y ait lieu de voir dans cet oxymoron, une alliance d’apparence contradictoire. Pour ses adeptes, il s’agit plutôt d’une nécessité absolue qui sert une cause bien citoyenne et civilisatrice ; on se croirait même entendre l’argument colonial sur l’objectif civilisateur de sa campagne en Afrique et en Asie.

Toujours selon cette école, l’appel aux blindés de l’institution militaire est dicté par le devoir hautement civique de barrer le chemin aux Islamistes, même quand c’est le peuple qui les a librement choisis. Selon cet argument, les Islamistes, sans distinction, comme s’il s’agissait d’une entité uniforme, une fois au pouvoir, enterreront pour de bon toute possibilité de liberté et de multipartisme, d’où le danger extrême de laisser libre cours à cette liberté, qui a consacré les Islamistes, d’enterrer cette expérience et de s’auto détruire, par ce qu’on appelle « un vote, une fois dans la vie ». Et toujours pour justifier ces coups d’Etat salvateurs, et le soutien apporté à la dictature, en lui servant de vitrine civile, on nous explique que la démocratie ne saurait se limiter seulement à l’électoralisme, d’où ce subtil argument qui nous rappelle que l’arrêt des élections, en plus du fait qu’il ne s’agit pas de coup d’Etat, ne porte aucune atteinte à la démocratie (dixit Réda Malek) ! et que l’on peut se passer « temporairement » d’élections libres, qui pourraient fort bien véhiculer un risque potentiel.

Seulement on ne nous dit pas pourquoi ce sont précisément les seules élections où le peuple a choisi en toute liberté, et sans exclusion ni contrainte, dans des conditions des plus transparentes, par rapport à la série d’élections antérieures et postérieures au putsch, qui ont subi le sort que chacun connaît ?

Tout le monde sait que des élections se sont déroulées de tous les temps, et d’une manière qui ne trompe personne quant aux falsifications de leurs résultats, et personne ne s’est offusqué des 99% de oui au « guide » suprême, seul en lice. On n’a jamais « dénigré » ni l’absence totale de transparence ni le manque de crédibilité ; la démocratie dans ces cas là se suffisait de ces élections, telles qu’elles se présentaient, comme preuve de démocratie, sans entamer leur portée, ni les assimiler à une facette seulement de cette démocratie et non toute la démocratie !

Personne n’a cru bon nous rappeler dans ces cas là, que la démocratie ne signifie pas seulement des élections, encore moins oser demander l’annulation de ces résultats. Face aux risques « hypothétiques » ayant justifié le putsch de janvier 1992, personne n’a « reproché » la gouvernance répressive « bien réelle » de ces dictatures, des décennies durant, et très peu de gens ont osé s’y opposer, et chacun sait ce qu’il en est advenu de ceux qui ont exprimé une opinion défavorable.

Est-ce pur « hasard » donc, depuis que le monde arabe fait appel aux suffrages, les seules élections qui ont été avortées jusqu’à maintenant, sont les élections législatives de décembre 1991 en Algérie, et celles organisées en 2006 dans les territoires palestiniens occupés où le Hamas a reçu la majorité des voix des Palestiniens. C’est dans ces deux cas précis que ces voix dites démocrates qui ont choisi de faire (et partager) le lit de la militarchie, se sont élevées à l’unisson pour nous ressasser les arguments précédemment cités !

Une première remarque s’impose : si la problématique de faire un distinguo entre la démocratie et l’électoralisme était posée dans le cadre d’une discussion générale, dans le but de parfaire l’expérience naissante de la démocratie en Algérie, et une manière d’avertir les nouveaux gouvernants issus des urnes, qu’il ne suffisait pas de voter pour prétendre asseoir la démocratie, et que les élections n’étaient qu’une étape qui a besoin d’autres instruments, et d’une culture démocratique, sans pour autant renverser les vainqueurs dans le sang, et embourber l’armée, cela aurait forcément été acceptable au yeux du peuple à qui revient le dernier mot, et lui aurait servi de guide pour « monitorer » de près les dépositaires de son choix. Mais que cela émane de « figures » parias, « exclues » civiquement par le peuple pour leur penchant éradicateur, et connues de ce peuple comme des éternels appendices et satellites de tous les pouvoir autoritaires et militaires intronisés au fil des putschs, on est en droit alors de réfuter ces « arguments ».

Revenons à cet argument qui est servi à toute les sauces, à savoir qu’on ne peut risquer de laisser les fossoyeurs de la démocratie prendre le pouvoir, même par les urnes, de risque d’ouvrir la voie à ces « totalitaires » pour réprimer le peuple et l’asphyxier en lui interdisant toutes les voies à la liberté d’expression et de rassemblement.

Faut-il rappeler qu’il y a une différence de taille entre les risques hypothétiques claironnées, qui n’ont jamais eu lieu, pour la simple raison que jusqu’à présent aucun parti islamique, vainqueur par les urnes (les deux exemples sus-cités) n’a jusqu’à présent accédé au pouvoir, et encore moins « exercé » sa répression liberticide, et que ces craintes restent du domaine de l’hypothétique et des crimes supposés, qui ne sont rien de moins qu’un alibi basé sur des stéréotypes entretenues, pour enterrer cette démocratie qui a désavoué… les dits Démocrates.

Suffit-il de « craindre » la prétendue nature totalitaire, pour justifier le recours au putsch ? Cela porte un nom : procès d’intention basé sur des stéréotypes. Si l’on devait prendre pareille argumentation comme norme, cela conduirait au recours automatique de la répression de tous ceux dont « on craint » les dangers (aux yeux de qui ?).

Pourquoi feigne-t-on oublier que toutes les lois juridiques ne punissent que sur la base des faits, et non sur des « risques supposés », ressassés à bâton rompu par leurs auteurs, amplifiant jusqu’à la caricature ces risques au point de les présenter comme des faits avérés, qui n’acceptent aucune réfutation, tout en occultant d’un autre côté des crimes bien réels d’une dictature toute aussi réelle arrivée au pouvoir par des putschs non moins réels !

Comment accorder de ce fait un quelconque crédit au liberticides qui, au nom de la sauvegarde de l’Algérie, se sont rendus responsables de l’hécatombe qu’a vécu, et que vit encore l’Algérie ?

Faut-il rappeler que cette prétendue sauvegarde de l’Algérie, à la lumière de ce que tout le monde sait, hormis les « courtisans » invétérés, n’a ni sauvé la république, ni la démocratie ; pire encore, elle a sombré le pays dans un état délétère à tout égard, qui s’est soldé par une facture lourde en perte humaine et matérielle, à l’ombre d’une économie moribonde qui reste tributaire pour 97% de ses apports aux hydrocarbures, en plus d’une faillite flagrante du système éducatif, de santé entre autres. En un mot, on a « sauvé » l’Algérie d’un risque « potentiel » qu’auraient perpétré des gens choisis par le peuple en toute liberté, au prix d’un putsch aux pertes lourdement réelles.

Ce genre d’argumentation commence malheureusement à pointer de son nez chez nos voisins, puisque on entend depuis quelque temps, depuis les dernières élections du Conseil constitutif en Tunisie, qui a donné l’avantage au parti Ennahda, cette funeste litanie qui nous rappelle la triste campagne de haine au lendemain de notre élection en 1991, au point qu’à les entendre on se croirait déjà vivre les affres des crimes au quotidien d’un pouvoir de Ennahda, encore en gestation !

Et même en supposant accepter cette argumentation concernant les « risques » et les dangers que pourraient charrier pareilles élections, et dont on attribue la responsabilité à la non maturité du peuple, qu’on accuse de naïveté excessive, ayant conduit à ce mauvais choix, ne sommes nous pas en droit de faire les remarques suivantes :

1— La démocratie étant un processus qui se bâtit pierre par pierre, cela exigerait de tous la patience, la persévérance, et avoir confiance en ce peuple dans son parcours à la recherche de ses repères pour consacrer sa destinée, et non pas, sous ce prétexte alibi, lui ravir son choix dans un bain de sang et de répression ? N’aurait-il pas été plus juste, plus sage et plus légitime, de laisser ce peuple apprendre de son immaturité « supposée », seule à même de lui permettre de s’auto-corriger au fil des expériences, pour une raison tout aussi simple qu’évidente : il a plus de légitimité de se tromper dans ses choix comme moyen d’apprentissage de l’exercice démocratique, que n’a cette minorité déracinée, d’en décider à sa place, à son insu, et contre sa volonté et ses intérêts, sauf si cette caste se croit réellement détentrice de prérogatives exclusives de décision, pour s’arroger un droit qu’elle n’a pas pour s’approprier un choix qui ne lui appartient pas.

2— N’était-t-il pas plus juste de laisser ce peuple « se tromper », et ainsi exercer son droit d’apprendre, pour s’améliorer et s’instruire sur le terrain, à l’instar des autres peuples, sans que personne ne s’arroge le droit de les dénigrer, plutôt que lui imposer « l’assurance » « garantie » par une cabale et lui prodiguer la sécurité des geôles et des tombeaux ?

3— En Algérie, le peuple, ou dans sa majorité, qui a voté pour le FIS, à tort ou à raison, a de la sorte prouvé qu’il était capable de destituer, d’une manière civilisée et sans effusion de sang, un pouvoir fort de plusieurs décennies d’ancrage et d’establishment, doté d’une toile très large d’appareils et d’organisations de masses. Il lui aurait été à fortiori plus aisé de destituer ceux fraîchement intronisés, et ainsi se réapproprier son droit de déloger ceux qui auraient failli à leurs promesses et trahi sa confiance. Dans notre cas, ainsi le FIS, ou toute autre formation politique, aurait été bien aisément « extirpable ». En outre, le FIS, étant un parti constitué d’hommes et de femmes, à l’instar des autres partis, aurait été jugé sur la base de ses actes et de ses réalisations, et non sur ses intentions ni ses promesses, le peuple ayant choisi des hommes pour lui assurer son bien être, et non des « anges » qui lui promettent le Paradis. Cet apprentissage mettra les « islamistes » à l’épreuve, car il prouvera que seules les compétences et la probité doivent être la référence de la pratique politique, et non se contenter des vœux pieux ou des slogans puritains, un apprentissage qui permettra de jauger leur capacité à transcender l’esprit partisan, pour mettre l’intérêt du pays et du peuple au dessus de tout, en étant les premier à combattre toute gouvernance autocratique sous leur couleurs qui risquerait de replonger le pays dans un autre genre de dictature.

4— Pour ceux qui se hasarderaient à nous prouver le contraire, et nous montrer que ce risque est bien réel, et que les crimes ont bien eu lieu, en nous donnant pour preuves les massacres qui se sont déroulés en Algérie, les faits leur répondent d’eux-mêmes : primo, la réalité de ces massacres se dévoile jour après jour, pour montrer bien des zones d’ombre sur les versions « officielles » et jeter plus de lumières quant aux véritables auteurs, pour la plupart, les services qui dépendent directement de ceux qui ont engagé cette sale guerre ; deusio, même dans le cas où l’on accepterait l’allégation que ce quart de million de victimes ont bel et bien été tuées par ces « Islamistes », ne sommes nous pas en droit de demander alors à quoi aurait servi ce coup d’Etat salvateur, si ce prétendu salut aurait coûté au pays tant de drame ? Cette facture humaine effarante, ne suffirait-elle pas à elle seule à décrédibiliser ce pouvoir et lui ôter toute légitimité, pour incompétence comme moindre crime ?

5— Mais force est de constater malheureusement qu’on a de la sorte privé l’Algérie d’une expérience qui aurait pu nous mettre à l’abri de cette crise et nous aurait économisé tant de tragédie ; elle nous aurait même propulsé au devant parmi les expériences humaines avant-gardistes bien avant le « Printemps arabe », une expérience qui aurait pu mettre en pratique l’alternative de ce que certains appellent l’« Islam politique », et permettre ainsi au peuple de juger par lui-même et sanctionner à son tour les adeptes de cette alternative, sans effusion de sang. Nul doute que le peuple aurait acquis, dans ce cas, les outils nécessaires et critiques à l’égard de toutes les alternatives et juger en fonction des actes de leurs auteurs, et non sur leurs seules couleurs ou promesses. Le plus grave encore est que cette cabale, faisant fi de sa mésaventure et de tout ce qui se passe aux alentours, continue d’user des mêmes arguments, pour maintenir sa mainmise sur le peuple, mettant tout en œuvre pour saborder toute velléité de changement réel en dehors de ses sphères, au nom d’un particularisme déjà usé par les trois despotes arabes déchus.

Alors, en conclusion, craintes, doutes ou espoirs ? Je dirais un dosage approprié des trois serait salutaire, non pas vis-à-vis des « Islamistes » particulièrement, mais vis-à-vis de toute tendance qui une fois au pouvoir serait tentée d’agir en pouvoir totalitaire, et qui se mettrait au dessus d’un système de « check and balance ». La nature humaine est telle, que tout pouvoir, aussi patriotique soit-il, ne peut résister, d’être « happé » avec le temps par ce désir profond de n’entendre que son ego et ses bouffons, sous différents prétextes et prétendues légitimités. Ne pouvant changer la nature humaine, la manière idéale pour parer à cet état de fait, porteur de tant de risques et de drames, il serait plus que nécessaire de baliser l’exercice de ce pouvoir par des garde-fous constitutionnels, à tout les niveaux, qui rendent les gouvernants redevables envers les institutions libres et indépendantes du pays.

Rachid Ziani-Cherif
27 novembre 2011