Il fut un temps ou nos gouvernants avaient fait pour nous l’option irréversible du socialisme. En ce temps-là, plutôt que de nous soulever contre lui, (le régime était impitoyable) nous avions trouvé une voie pour le contourner, en proclamant que le socialisme était finalement quelque chose de tout à fait compatible avec l’islam.

Nous avons alors soutenu les « justes causes » des peuples, et apporté notre soutien indéfectible au Vietnam, à Cuba et au peuple du Kampuchéa et à tous les peuples en lutte. En fait, cela nous faisait du bien, nous apprenions à voir le bien dans le point de vue des autres. Alger était devenue disait-on, la Mecque des révolutionnaires.

Lorsque le peuple iranien s’est soulevé et a réussi à renverser le chah, agent de l’impérialisme américain, nous accueillîmes la nouvelle avec une joie immense. L’Iran allait remplacer dans nos cœurs la grande Egypte qui venait d’accepter de pactiser avec l’Amérique. On gagnait d’un côté ce que l’on perdait de l’autre.

Mais soudainement une logique que jusque là on nous avait cachée ou interdit d’approcher fit son apparition. Voilà que nous nous découvrions sunnites alors que ces méchants iraniens étaient… des chiites. C’était la fin de la solidarité par l’ennemi commun. L’URSS avait jusque là présidé la symphonie socialiste ; elle était encore debout, mais le socialisme se craquelait déjà en Pologne. Il n’y avait plus intérêt à espérer quoi que ce soit de cet allié devenu sénile.

Il nous fallait un autre argument. On ne trouva pas mieux que de réveiller ce vieux démon sachant que l’illusion de la solidarité socialiste dans laquelle on avait grandi n’allait pas jouer cette fois pour nous « faire marcher ». Nos gouvernants ne voulaient pas être en retard d’une combine.

Nous redevenions soudainement musulmans avec la bénédiction de nos gouvernants ; pas n’importe quels musulmans mais de bons sunnites de pure souche. Or notre appartenance au sunnisme était inconciliable avec le chiisme. Elle l’était avec le communisme, mais certainement pas avec ces gens-là.

Même ce grand peuple de l’Algérie à qui on ne la joue pas facilement tomba dans le piège sous le travail obscurantiste des salafis saoudiens qui nous ont roulés dans la farine. Ils ont exploité la dualité sunnisme-chiisme, comme la dualité arabe-kabyle au temps de la France, ou comme Maghreb-Machreq : Il n’y avait que prétexte à la division et aucune bonne intention derrière tout ça.

Trente ans après, qu’ont fait les Saoudiens ? Ils reprochent encore à l’Iran d’avoir accru son influence en Irak. Ils oublient de dire que ce sont eux qui ont fait venir leurs chers amis US en Irak pour renverser Saddam.

On avait oublié la ghayra, on avait oublié ce qu’on avait appris avec la solidarité internationale, le sens de la vraie lutte.

On allait nous faire préférer vivre sous la férule saoudienne dans l’indignité et la trahison de tous nos principes plutôt que de prendre exemple sur l’Iran ni même sur Cuba. Comme si le problème des problèmes était vraiment l’opposition sunnisme-chiisme. A cause de ces faux « principes », nous avons manqué de rajla envers les Iraniens, que dis-je, envers nous-mêmes.

Pour un vrai politique, soucieux du progrès de son pays, ayant une ghayra pour son pays, il n’était même pas nécessaire d’être un bon musulman, pour savoir qu’un vrai pays est un pays qui progresse, qui assure de mieux en mieux les conditions de vie des habitants. Point barre. Tout à coup, on se remit à sortir de vieux clichés, à les dépoussiérer, à les polir. Je me rappelle que c’est à cette époque que je découvris la conséquence de ce que pouvait signifier le fait pour moi d’être un sunnite et un malékite.

Alors que jusque là on nous apprenait que le socialisme était la voie unique pour sortir le pays du sous-développement. On faisait au moins le distinguo entre la religion et la voie de développement.

En Algérie, un homme comme Malek Bennabi se donna tant de peine à essayer de nous mettre dans la tète, l’idée que nous étions musulmans, que nous sommes musulmans, que le seul problème, là où ça allait mal, consistait dans notre inefficacité. Il faut partir de ce principe pour éviter de tomber dans le travers de l’intégrisme qui nous fait perdre encore plus de temps, en consacrant ses efforts à faire de nous des musulmans que nous sommes déjà, et à négliger les efforts prioritaires pour développer le pays.

L’intégriste aime bien faire de longs discours pour « expliquer » l’islam aux « croyants », mais pas aux gouvernants qui sont bien au-dessus de tout ça.

Il ne prend pas le pouvoir pour combattre le chômage, et l’inflation, mais pour « défendre l’islam ».

Je me rappelle et je témoigne que le peuple algérien avait apporté son soutien à l’Iran, sans trop accorder d’importance au facteur « chiisme ». C’était surement une découverte du mot, mais il n’y avait aucun mal à apprendre cela. Au contraire on découvrait la riche diversité de l’islam qu’historiquement on nous avait jusqu’ici cachée. Mais cela relevait de la culture. Et seuls des savants avertis pouvaient en discuter. Pourtant la propagande marcha à plein gaz : nous étions la sunna authentique. On nous gonfla la gandoura et nous nous rendormîmes comme sous l’effet d’un soporifique. On lâcha la proie pour l’ombre. Nous nous détournâmes de l’Iran, inconscients que c’est la solidarité qui fait la force et impose le respect.

Le problème est que nous n’avons pas seulement freiné l’enthousiasme du peuple pour l’Iran, en lui exhibant l’épouvantail du chiisme, mais nous avons continué dans la trahison, à ne rien faire pour faire progresser nos pays, que ce soit dans le développement, ou dans la démocratie. Nous avons déchu sur tous les plans. Nous avons perdu tout sens de l’honneur des Arabes, ou des musulmans. Nous apportons notre soutien à toutes les combines concoctées ailleurs pour casser nos frères, jusqu’au dernier.

Aujourd’hui, nous voyons les Frères Musulmans qui ont toujours trahi par ignorance, – je l’espère pour eux –, ont accepté de siéger dans une assemblée d’un pays où l’armée n’a eu aucune honte à annoncer qu’elle n’a pas « l’intention de lâcher le pouvoir ». Comprenez que les choses continueront comme avant. Et les Frères ont dit : alâ ‘ayni !

Les Frères ont accepté. Et quelques jours après avoir été désignés comme les marionnettes officielles, l’armée les a soumis à un test de résistance, histoire de savoir jusqu’à quel point, ils sont prêts à suivre les traitres qualifiés qui leur ouvrent la voie.

On voit aujourd’hui, que toutes nos gesticulations anti-chiites ne venaient pas de nous, mais simplement de ceux qui nous manipulaient, sans jamais songer au moins à nous consoler par quelque douceur ? Qu’avons-nous gagné ? Tous les pays, même nos frères africains qui ont beaucoup moins de ressources que nous, ont déjà gagné une bonne avance sur nous.

Nous avons seulement connu quelques autres longues années d’humiliation.

L’Iran n’y était pour rien, il ne sera jamais pour rien. L’Iran a fait ce qu’il devait faire pour lui, ou ce qui lui a semblé bien de faire.

Nous nous sommes fait du mal tout seuls.

Même un petit pays comme le Qatar est devenu une superpuissance de la lâcheté et a l’impudence d’élever le ton. Nous n’avons plus aucune ghayra pour nos frères. Nous jurons la perte de nos frères avec indifférence. Nous nous liguons contre la Syrie, sans même voir que nous n’avons plus de pays leader sur lequel nous pourrons nous appuyer au cas où.

Plus rien ne tient debout en nous. Plus personne aujourd’hui ne peut défendre sincèrement le sunnisme dont les grands chefs ont déposé leurs milliards dans les banques US en espérant naïvement les récupérer quand ils en auront besoin. Nous avons repoussé la ni’mat de l’islam, pour prêter allégeance au sunnisme, c’est-à-dire aux Saoudiens.

Bennabi qui était convaincu de la justesse et de la bonne foi des musulmans de toutes les écoles, aurait soutenu l’Iran sans hésitation, même si elle était kharidjite.

Qu’avons-nous gagné à suivre les pseudo-leaders du sunnisme, que ne continuassions-nous plutôt à rester dans un pays « socialiste, démocratique et populaire », nous aurions au moins épargné l’honneur de l’islam.

Que faire maintenant pour rattraper tout ce temps perdu, pour colmater cette énième brèche que nous avons ouverte nous-mêmes dans notre propre pauvre citadelle ?

Jusqu’où ira la chute ?

Que Dieu nous garde du pire !

Abû al-‘Atâhiya
3 février 2012