L’histoire n’aurait aucun sens sans les deux dimensions du passé et du futur se conjoignant dans le présent de chaque homme et de chaque femme. Ceux qui détruisent sciemment les mausolées de nos saints se ruinent et ruinent leurs peuples. Ils rompent leurs liens avec leur passé, et en croyant s’en affranchir, ils ne font que « choir dans la servitude ». Non, la religion n’est pas contre la vénération des saints. Ce serait un non-sens de le penser. Les peuples reçoivent leur éducation de ces saints hommes et femmes qui ont réalisé au mieux le sens de la religion et de l’humanité tout simplement, afin d’entretenir la crédibilité, d’encourager d’autres gens à suivre la Voie, et par là de renforcer la foi et l’espérance des générations successives. On ne peut pas construire un futur, encore moins l’imaginer sans les figures saintes. Cela, même les salafistes le reconnaissent implicitement en sacralisant à l’excès les figures des Compagnons (sahâba, RA), sans essayer de calquer vraiment leur vie sur eux, encore moins sur le Prophète (S). Ce n’est pas la moindre de leurs contradictions.

Dieu a tenu en haleine des générations et des générations d’hommes et de femmes dans l’attente de la venue de notre Prophète (S) dont l’avènement historique avait été révélé par de nombreux prophètes antérieurs. Pendant des siècles, ils ont prié et imploré Dieu de leur donner l’honneur de le voir, de se mettre à son service. Ils ont guetté tous les signes annonciateurs de sa venue. Les premiers à se convertir et à lui faire allégeance furent en effet ceux qui l’attendaient et qui en savaient les signes de sa reconnaissance. Dieu les a sûrement récompensés d’une façon spéciale pour ce mérite.

Comment reconnaitra-t-on la grandeur et la hauteur de l’ambition spirituelle (himma) des hommes, si des exemples vivants de cette foi dont nous nous réclamons ne nous sont pas donnés de temps en temps afin de raffermir notre foi ? Sans l’enthousiasme qu’ils suscitent et nourrissent, la religion ne serait que sécheresse et rêve impossible à réaliser. C’est d’ailleurs cela la fonction du wali en islam : il n’est pas un prophète, mais il est le gardien du dépôt prophétique. Garder une chose c’est l’entretenir vivante.

A-t-on jamais vu un prédicateur officiel, patenté par l’Eat, nous donner un exemple vivant de ce qu’est la foi des sahabas (RA) dont il nous parle à longueur de khotba ? Impossible. Ces prédicateurs qui jouent quand même un rôle positif, en rappelant des épisodes de l’âge prophétique, peuvent tout au plus nous présenter de façon livresque ces êtres historiques méconnus, auréolés de gloire, mais imaginés dans l’abstrait. Ils sont incapables de les faire vivre de façon à stimuler l’émulation des hommes vivants, jeunes et vieux qui les écoutent à chaque prêche du vendredi.

L’art de former des musulmans est la spécialité des mystiques musulmans. C’est d’ailleurs cela qui explique leur popularité.

J’imagine alors l’incompréhension, la stupéfaction des habitants de Thinbouctou (1), – l’ancienne capitale du désert saharien, grand centre de la culture de l’Afrique noire et targuie, et important centre d’échange économique – en voyant arriver chez eux ces inconnus venus de nulle part qui ont eu pour première priorité la destruction des tombeaux des saints de la ville saharienne.

D’où viennent ces jeunes forcenés lourdement armés destructeurs du patrimoine historique islamo-africain ? S’ils ne sont pas de simples agents non-musulmans, ils regretteront sûrement leur geste quand, à un moment de leur vie, ils verront qu’ils ont fait un acte de lâcheté, d’ignorant, un geste irréparable, créant un vide difficile à combler en eux-mêmes. Ils sauront alors que c’est leur vie même qu’ils ont détruite. Comment justifieront-ils leurs actes devant leur conscience ?

Qui les autorise à démolir des biens appartenant aux musulmans ? Qui les autorise à agir de la sorte, à quel titre de science agissent-ils ainsi alors que des générations successives de croyants ont admis de vénérer ces tombeaux, sans jamais leur rendre un culte divin ? Pour qui se prennent-ils pour imposer un point de vue contraire à celui de centaines de savants musulmans ayant séjourné ou vécu à Thinbouctou bien avant leur venue ? Pourquoi se sont-ils hâtés de faire ça, alors que tant de mesures « islamistes » étaient plus urgentes ? Pourquoi n’ont-ils pas consulté les savants musulmans pour réunir au moins quelque chose qui ressemble à un consensus ?

Il ne suffit pas d’être né musulman ou de se dire musulman pour savoir ipso facto où résident les intérêts de l’islam.

Ils ont agi comme ceux qui en Afghanistan, avaient décidé, en comité restreint, de dynamiter les statues gigantesques de Bouddha, dans l’irrespect total des milliers de savants religieux de ce grand peuple qui tout au long des siècles ont côtoyé ces statues sans jamais ordonner leur destruction, ni même s’en incommoder. Une statue, une image ne peut tomber sous le coup de l’interdit que si elle fait réellement l’objet d’adoration ou si elle présente un caractère évident d’immoralité. Sinon, elle reste une œuvre humaine, un athar, un vestige à conserver pour l’histoire.

Il est vrai que détruire est plus facile que conserver. Ces « islamistes » prennent les croyants pour des enfants à qui on veut réapprendre la religion. Pourquoi n’ont-ils pas annoncé plutôt la mise en œuvre de mesures pour enrayer le chômage, pour créer la richesse dans cette région, pour y ramener la vie ? Non, ils préfèrent semer la mort, détruire et s’en aller avec le sentiment du travail accompli, espérant même mériter une récompense divine.

C’est malheureusement à cela que l’on reconnaît un salafiste : le moindre effort, l’illusion de la solution de facilité.

La religion repose sur des hommes qui l’incarnent, qui la font vivre en essayant d’imiter le Prophète (S), car la fonction première du Prophète (S) est de servir de modèle (uswatun hasana). C’est de ses parents, de la pratique religieuse de ses parents que l’enfant reçoit les premiers rudiments de sa religion. Mais quand il voudra se forger des idéaux sans lesquels sa foi demeurera sèche et formelle, comme celle des salafistes, le musulman devra chercher des modèles réels dans sa vie, auprès desquels il pourra apprendre les vraies valeurs qui font l’homme, courage, sacrifice, humilité, rajla, qu’il ne trouve pas toujours chez ses parents à leur niveau optimal. Les hommes se font par les hommes, par l’imitation des hommes. Pas par des discours, aussi longs fussent-ils. Il faudra alors aller à la recherche des ahl al-dhikr que sont les awliyâs pour leur poser les questions qui les travaillent, comme le recommande le Coran.

Or les salafistes nous parlent des « anciens » (salaf) sans jamais penser à nous en donner une image, un moindre exemplaire vivant, quelqu’un qui leur ressemble, même de loin. Ils ne gardent de la religion que la coquille, une forme sans intériorité. Pour eux, l’héroïsme se limite au passé.

La mémoire nous sert à entretenir les racines de notre identité. Alors que la patience expectative (en berbère, asaram, en arabe, al-intizâr)) est celle qui nous maintient devant les yeux l’horizon de notre ambition. Imaginez un peu ce qu’il a coûté à tous ces hommes et femmes qui ont vécu des longs siècles dans l’attente de la venue du Prophète (S), chaque génération recommandant la patience et la vigilance à la génération suivante. C’est pour cette raison que l’Attente patiente fait partie de la foi. On remet à Dieu, on Lui confie notre présent, notre passé et notre futur, sans que cela soit une démission, mais au contraire une motivation pour l’action. Oui, espérer est un acte de foi !

L’espérance est le miroir qui reflète la profondeur et la puissance de notre mémoire. Celui qui se renie n’a pas d’espoir. Celui qui sait d’où il vient sait où aller, avec une énergie qui ne fait pas de place au doute.

Respecter les awliyâs est une marque de la grande vénération que nous devons porter aux meilleurs d’entre nous, à ceux que leurs contemporains eux-mêmes ont reconnu comme dignes de mériter le titre de saint, et qui nous en ont transmis par les livres et la littérature orale, les hauts faits et le mérite. En islam, c’est la vox populi qui désigne les saints, et pas un procès en sainteté décidé par un seul homme comme le Pape dans le Christianisme. Le Coran nous interdit de détruire les monuments hérités du passé, car Dieu nous les donne comme des sujets de méditation : « Allez par la terre et voyez quelle fut la fin de ceux qui démentaient… » (Sourate al-An‘âm, VI : verset 11).

Si nous détruisons toutes les ruines et les vestiges du passé, nous priverons nos enfants de la nécessaire méditation sur les traces et les fins des peuples du passé. Ils seront privés de goûter la signification de ce verset et d’autres pareils.

Les vestiges du passé, Dieu les donne en thème de réflexion et ne les voue pas à la destruction. Ils appartiennent à toute l’humanité. Le Parthénon et l’Acropole à Athènes, les nombreux vestiges et ruines laissés par l’empire romain, les pyramides en Egypte, l’héritage des Incas et des Aztèques, et toutes les œuvres monumentales qui nous sont parvenues en héritage des anciens peuples et civilisations, constituent une immense richesse en soi et souvent une source de richesse pour les peuples qui les possèdent et qui tirent profit de leur exploitation touristique. Même le corps de Pharaon mort noyé, fut sauvé des eaux pour servir de signe de la Toute-puissance de Dieu.

Si les détruire est contraire à l’islam, que dire alors de s’en prendre aux tombeaux des awliyâs. Les hommes qui ont démoli les mausolées de Thinbuktu ont en réalité accompli l’acte d’un ingrat et d’un ignorant. Ceux qui les ont manipulés ont pour but de freiner le début de notre renaissance actuelle, en la faisant glisser sur une nouvelle peau de banane. Ce dérapage servira de point d’appui pour susciter les trahisons futures chez les esprits faibles pouvant être troublés facilement. Les vrais révolutionnaires savent que cette sorte d’acte s’appelle trahison, et est punissable comme tel.

L’histoire de la propagation de l’islam à travers le monde et parmi les différents peuples a été celle de l’action apostolique entreprise par les awliyâs. Aujourd’hui encore nous savons que les Occidentaux qui se convertissent à notre religion le font essentiellement par la voie des tarîqas soufies.

Or il faut savoir que ce fut le cas dès le début de l’islam. Les gens adhèrent à l’islam à cause de ses valeurs spirituelles, de ses promesses divines. Ce sont les awliyâs qui ont entretenu l’espoir dans les cœurs des musulmans. Ils furent « les hommes au milieu des ruines » de notre décadence, les gardiens du feu sacré de l’amour pour notre religion.

Quand on détruit un mausolée d’un grand homme enterré à Thinbouktou, on se montre ingrat envers Dieu et Son Prophète (S) et envers le saint qui fut un serviteur du Prophète (S).

Les intégristes viennent toujours, en retard, bien après… avec leur double décimètre sous le prétexte d’appliquer la Sharia, pour mesurer ce qui dépasse à leurs yeux, oubliant que s’ils étaient venus en premiers, avant les soufis, ils n’auraient jamais pu obtenir le un centième du résultat obtenu par les maitres soufis. Détruire est facile, c’est construire qui est difficile. On apprend même que ces déments sont en train de brûler les précieux manuscrits d’un peuple qui a offert à l’islam la première civilisation de race noire. Les maîtres qui reposent sous les tombeaux on triomphé du désert, ils ont été les voix du désert, ils ont donné vie au désert. Quels gâchis irréparable, quel acte de folie que celui accompli par ces « révolutionnaires » d’un genre nouveau !

Ce que les maîtres soufis ont construit en deux ou trois siècles, les propagandistes salafistes qui ne savent rien en ce domaine, vont le détruire en quelques années. Je me demande même s’ils n’ont pas été missionnés pour cela, à leur propre insu.

Si nous prenons le cas d’un pays salafiste, en quoi l’application de ces mesures éradicatrices des traces du passé ont-elles contribué à en donner une meilleure image ? N’est-il pas plus normal que nous cherchions plutôt à nous rendre dans des pays ayant un patrimoine historique riche et élevé ?

Je me demande ce que fait l’armée algérienne qui a là devant elle une belle occasion de redorer son blason, de prouver sa ghayra pour la religion musulmane et de glaner quelque mérite devant le peuple et devant Dieu.

Qu’elle aille mettre un terme aux agissements de ces irresponsables qui se comportent en croisés contre leurs propres frères.

Abû al-‘Atâhiya
9 juillet 2012

Note :

(1) La graphie savante serait Tin-Buktu ou Thin-Buktu, selon la prononciation kabyle. Thin est un pronom démonstratif servant à désigner un lieu ou une personne par une qualité déterminée. Il est utilisé souvent comme dans Thin-Malulan, la (ville qui est) Blanche ou encore comme dans la légendaire Thin-Hinan. Thin Bouctou ferait référence à une femme appelée Bouctou qui gardait un puits autour duquel se dressèrent les premiers campements à l’origine de la cité. Je voudrais bien supposer que le nom dériverait de quelque chose comme thin-bouktoub, la ville aux manuscrits, qui lui irait bien, en effet. Il faut renoncer à la transcription française en Tombouctou qui efface la berbérité du nom.