Il faudra bien un jour tirer la conclusion et cesser de tergiverser : la Nahdha n’en a pas été une ! Nous ne nous sommes pas encore tout à fait réveillés du long sommeil de l’époque post-almohadienne. Il est temps de l’enseigner à nos enfants, de leur dire la vérité : vos grands parents ne savaient pas quoi faire. Ils exprimaient un rêve qu’ils prenaient pour la réalité. Ils n’avaient pas tout compris.

Depuis des siècles, en fait depuis la fin de l’empire almohade, les musulmans ont perdu les rênes de leur histoire, ont été relégués au rang de simples sujets de l’histoire, de la petite histoire, sans grande fierté. Ils ont même fini par tomber sous la botte du colonialisme, car ils étaient devenus colonisables et corvéables à merci.

Toutes les tentatives ont échoué. Mais ont-elles été vraiment des tentatives ou de simples velléités, de simples désirs exprimés par la langue sans que cela soit suivi de la moindre action ?

Bennabi qui a fait une critique acerbe de l’homme post-almohadien ne laisse aucun doute à son sujet : Il est l’homme de la demi-action, de la demi-pensée, de la petitesse, sans grande ambition.

Mais les ulémas ne lisent pas Bennabi.

Ils ont préféré demeurer inexorablement rivés à leur rêve, à leur solution miracle que résume ce slogan : al-islâm huwa al-hall, l’islam est la solution. Comme c’est simple. La solution était si près, et elle échappait à notre regard !

Belle parole, beau slogan en apparence.

Un des maîtres à penser de cette tendance écrivit un jour un livre qu’il intitula : « Vers une société islamique civilisée ». Après quelque temps, il se ravisa et modifia son titre en : « Vers une société islamique ». Logique avec lui-même, il pensait que lorsqu’une société est islamique, elle devrait être forcément civilisée… En dépit de l’évidence qui se présentait à ses yeux et de la grave contradiction que son syllogisme entrainait : ou bien nous sommes civilisés (et ce n’est pas le cas), alors il n’y a pas de problème, ou bien nous ne sommes pas civilisés (et c’est le cas), et alors… nous ne sommes pas musulmans ?

Mais il se garda bien de donner une explication à ses lecteurs à ce sujet. Craignant sans doute d’énoncer le verdict : les musulmans ne sont pas musulmans parce qu’ils ne sont pas civilisés ! Cela traduit la confusion qui règne dans les esprits de ceux qui pourtant ont continué à vouloir diriger la Oumma (1).

En tout cas, ses adeptes et interprètes ont conclu à la fameuse théorie de « l’islamisation » qui prône l’arrivée au pouvoir d’un régime qui passera son temps et son énergie à prêcher le « véritable » islam ou l’« islam authentique » (celui qu’eux-mêmes définissaient comme tel) par la force au besoin, au lieu de s’occuper à « lutter contre le chômage et l’inflation », à remettre la société sur les rails du développement. Leur programme consistait en fait en de long discours décousus au moyen desquels ils espéraient à la longue bien remettre dans les esprits le bon logiciel de l’islam. Encore fallait-il qu’il y eut un bon logiciel !

Beau programme si cela relevait réellement d’une action politique. Si la question était bien posée, le diagnostic bien établi, et si le remède préconisé était le bon.

On comprendra que dans ce programme, le principal rôle devrait être attribué aux « ulémas », et plus précisément aux juristes (fuqaha), si tant est qu’il en existe d’authentiques.

C’est autour de ce thème que nous allons essayer de porter notre réflexion, en nous inspirant de l’enseignement de Malek Bennabi.

C’est un point en apparence bénin, mais qui résume à lui seul toute la problématique actuelle de la « révolution islamique », du printemps arabe, etc.

Disons d’abord que Bennabi avait, en tant que musulman, le plus grand respect pour la caste des ulémas en dépit des critiques parfois sévères qu’il leur adresse.

Bennabi se démarque d’eux justement sur ce point grave du statut du musulman en période de décadence, rejeté hors de l’histoire (2).

Pour Bennabi, chacun le sait, les problèmes de la société musulmane se classent dans la grande rubrique intitulée « Problèmes de la civilisation ». Il n’est question là ni de droit, ni de philosophie, ni d’autre querelle des savants classiques.

Il est avant tout un observateur sociologue. Son patient n’est pas l’islam, mais le musulman. En ce qui concerne l’islam, il écrivit un livre intitulé Le Phénomène Coranique dans lequel, il régla, une bonne fois pour toutes, la question de l’authenticité du Livre Saint, et par voie de conséquence celle de la solidité de la foi musulmane.

Pour lui, le musulman est musulman jusqu’à preuve du contraire, comme l’enseigne d’ailleurs le droit musulman : un musulman est musulman tant qu’il n’a pas proclamé publiquement son apostasie, fût-il vaincu et colonisé. Comme toutes les civilisations, la civilisation musulmane fut sujette au déclin. Or Dieu merci, si dans sa décadence le musulman a perdu son efficacité, si le musulman s’est replié aux horizons de sa tribu, il est resté néanmoins attaché à sa foi, aux valeurs de l’islam. Jamais dans une société musulmane, il n’y eut et il n’y aura de révolte contre l’islam, comme ce fut le cas par exemple en 1789, contre l’Eglise, pendant la Révolution Française. Jamais des mosquées n’ont été saccagées par les masses musulmanes.

Non seulement le musulman ne s’est jamais révolté contre la religion et ses représentants, mais bien au contraire ce fut toujours au nom de l’islam qu’il a mené son combat pour la libération, comme ce fut le cas de la libération de notre pays l-Dzayer par les armes et le courage et les sacrifices.

En posant le problème dans le cadre de la société musulmane dans son ensemble, de Tanger à Jakarta, comme il disait, Bennabi nous a ouverts les yeux et déblayé le terrain. Grâce à lui, nous faisons depuis, la différence entre ce qui fait partie de la connaissance et ce qui relève de l’action, entre ce qui est purement politique (devenue boulitique chez nos leaders) et ce qui relève de la haute doctrine religieuse.

La donne actuelle a imposé le vocable d’« islamistes » pour qualifier ceux des musulmans qui ont un programme politique d’« application de l’islam ». Lorsqu’un musulman sort des rangs pour devenir (ou se proclamer) le chef, il cesse d’être musulman, il devient islamiste.

Dans la littérature musulmane, le terme islâmiyyûn désigne chez le théologien al-Ash’arî (fondateur de l’ash’arisme) les théoriciens, les doctrinaires de l’islam, quelque chose comme les islamologues. Il s’agit donc dans son esprit d’une catégorie de savants exprimant des idées particulières au sujet de la théologie musulmane. Ce fondateur de l’ash’arisme écrivit un ouvrage intitulé Maqâlât al-islâmiyyîn dans lequel il exposa les différentes opinions des savants musulmans au sujet de certaines questions épineuses de la théologie (‘ilm al-kalâm).

Ce terme islâmiyyûn ne désignait donc pas un mouvement politique.

De même nous avons vu que pour définir notre combat de libération, depuis la résistance de l’Emir Abdelkader jusqu’à Ben Boulaid et Amirouche, nos combattants se sont dressés en tant que musulmans et pas en tant qu’islamistes. Il n’est pas nécessaire de citer des versets coraniques et des hadiths pour savoir que l’oppression est mauvaise, que la corruption doit être combattue, que la liberté est préférable à l’esclavage… Si la tradition le confirme, raison de plus, notre responsabilité ne sera que plus véhémente.

Les musulmans ont besoin de dirigeants musulmans et pas d’islamistes. En d’autres termes, ils ont besoin des qualités ordinaires qui sont celles d’un musulman (ghayra pour son pays, ghayra pour son dîn, dévouement pour le peuple musulman, etc.) et non pas d’un spécialiste ou d’un théoricien de l’islam.

Les Amirouche, Ben Boulaid, Ben M’hidi et tant d’autres martyrs n’avaient pas besoin des services d’un islamiste pour comprendre que l’heure de se soulever contre la tyrannie et l’oppression coloniales avait sonné. Ils ont trouvé l’énergie en eux-mêmes, dans leur propre âme meurtrie. Grâce à leurs sacrifices, les algériens ne sont plus colonisables. Mais ils peuvent encore subir les coups méchants de la lutte idéologique.

La politique relève du domaine de l’action. Elle a pour principe la réalisation d’un grand dessein pour le peuple, (sans quoi, elle mériterait son sobriquet de boulitique). Elle a besoin de la connaissance. Cette connaissance relève des intellectuels et savants musulmans, et la conformité de la politique à la connaissance se contrôle par les savants et par la démocratie. Comme l’a dit le simple musulman bédouin au grand calife Omar Ibn al-Khattâb : « Si je voyais en toi une déviation, je la réparerais par ceci » et il pointa son épée. Et Omar le félicita et ne le jeta pas en prison (3).

Les conditions sont enfin créées pour que le peuple algérien se remette à l’étude, à l’acquisition des sciences religieuses aussi bien que des sciences exactes et expérimentales.

Mais il est quelque chose qu’ils garderont jalousement toujours dans leurs cœurs sans avoir besoin de le réapprendre : l’amour de leur pays musulman et l’esprit de sacrifice pour le défendre coûte que coûte.

Les musulmans savent naturellement ce qui est bon pour leur communauté. Ce sont la répression et la magouille, manipulées ou aggravées par la lutte idéologique productrice de peaux de bananes et autres pièges, qui les empêchent d’atteindre leur but. Ils n’ont pas besoin de recevoir des leçons de morale de la part des « islamistes » modernes, eux-mêmes aveuglés par leurs ambitions. Ils savent naturellement comment combattre les traitres à leurs pays, à leur religion. La politique musulmane doit être menée par des hommes qui sont déjà convaincus de la justesse de leur cause.

C’est grâce au soutien de la masse musulmane que les « islamistes » arrivent au pouvoir. Et lorsqu’ils y arrivent, ils commencent par se retourner contre la masse pour prétendent-ils l’« islamiser », c’est-à-dire… lui rendre la vie impossible, en ajoutant de la confusion à la confusion. Un philosophe français a eu raison de dire que « la société devient un enfer dès qu’on veut en faire un paradis ».

Nous attendions d’eux qu’ils nous sortent de la misère ; voici, qu’ils nous en imposent une encore plus dure.

Le musulman et l’islam

Lorsque le musulman veut s’étudier en tant que tel, son regard se porte immanquablement sur l’islam. Il n’arrive pas à faire la distinction entre islam et musulman. C’est là tout le drame : Il est incapable d’introspection, incapable de se concevoir comme l’aboutissement d’une histoire, comme le descendant d’un peuple qui a traversé l’histoire avec des hauts vertigineux et beaucoup de bas affligeants. Cela se constate aussi bien chez le croyant ordinaire que chez les ulémas, indépendamment de leur coloration sunnite, chiite ou kharidjite. Cette aberration n’a rien à voir avec le débat religieux proprement dit, mais avec la culture et le comportement des personnes.

Al-Ghazzali avait en son temps dénoncé les dérives du fiqh et des fuqaha. Il avait remarqué que les fuqahâ étaient plus soucieux de défendre le mazhab auquel ils adhéraient que d’œuvrer à faire avancer la vérité, fut-elle chez le mazhab adverse, hanafi, chafi’i ou hanbali. On sait que le Ihyâ ‘ulûm al-dîn a été jeté aux flammes par les fuqaha sous la dynastie des Almoravides. L’intégrisme était déjà là. Mais on ne fait pas baisser la fièvre en cassant le thermomètre.

Les choses se sont aggravées depuis… avec l’arrivée d’un nouveau mazhab encore plus intolérant…

Si dans une discussion banale, vous êtes amené à parler de cocotte minute, de la rapidité de la cuisson, vous serez surpris d’entendre le raisonnement suivant : la cocotte minute siffle… or le Prophète a interdit le sifflement, donc la cocotte minute est haram…

Si vous faites l’éloge de nos jeunes footballeurs qui évoluent dans des clubs étrangers donnant de nous une image respectable, vous entendrez sûrement le jugement de l’apprenti faqih : « jouer est un péché… ». Il lui est impossible d’admettre qu’un footballeur musulman puisse susciter, juste par son nom, plus de sympathie pour notre religion que les prêches de plusieurs imams réunis (4).

Cette attitude désolante, car c’est plus une attitude qu’une réalité juridique, est contraire à l’esprit du Coran, qui se fonde plus sur l’enthousiasme de la foi, sur la joie, que sur l’austérité, la sécheresse et la rudesse de caractère. Il vaut mieux à ce propos distinguer entre le musulman « humide » et le musulman « sec ». Le musulman humide est celui qui a la larme à l’œil quand il voit un spectacle de grandeur, qui s’émeut devant la beauté divine, au lieu de censurer ou de désapprouver au nom de ce qu’il croit être une loi. Il peut s’émouvoir d’un vers de poésie, d’une image de beauté, d’un geste empreint d’humanité, d’une musique dont la mélodie va droit au cœur, etc.

Jésus (AS) et ses disciples passèrent près d’une carcasse de chien. Les disciples dirent : « Que sa puanteur est répugnante ! ». Jésus dit : ‘ Que ses dents sont blanches ! » Il dit cela afin de leur donner une leçon : il est interdit de calomnier (5). (hadith)

Dieu est celui qui fait apparaitre la beauté et voile la laideur (yasturu al-qabîh wa yuzhiru al-jamîl).

Le musulman sec ne réagit à rien, ou plutôt si, il réagit quand ses propres intérêts sont en jeu. Là il devient colérique, s’indigne, injurie, et oublie toute la bonne morale qu’il prêchait auparavant.

Autre trait du musulman sec. Il ne prend jamais l’initiative d’une discussion, d’un débat, d’une action. Il est à l’affût des autres, surveillant que vous exposiez votre idée ou que vous entamiez votre action. Là, il se lève, vous interrompt, prend la parole, et élève le ton non pas pour asséner des arguments forts, mais pour vous vouer à l’enfer, en vous accusant de vous être éloigné de la bonne voie des sahâbas (qui est la sienne bien entendu)… Au lieu de laisser la pensée se développer, de participer en s’impliquant, en faisant part de son point de vue, il croit pouvoir tout résoudre en citant un hadith, qui est le plus souvent détourné de son sens ou cité mal à propos. Il est là juste pour étouffer toute tentative de pensée juste et construite rationnellement. Il est là pour faire le gendarme de la bonne orthodoxie. Il n’y a aucune joie à fréquenter de pareils individus. Je suis écœuré quand je vois cette sorte de personnes pulluler chez nous en Algérie, notre peuple ayant survécu à 132 ans de pires injustices et gardant quand même la patience et la bonne humeur. Un musulman sincère ne doit pas avoir peur pour l’islam, mais seulement pour les musulmans. L’islam est la religion de Dieu. Il ne faut pas le « défendre » en vexant ses frères. Dieu lui-même ne veut pas de cette défense de Sa religion qui éloigne plus les gens qu’elle ne les rapproche. Je comprends la sécheresse du saoudien qui n’a rien vu, rien expérimenté, rien vécu, jamais combattu, jamais souffert, même si la nature ne l’a pas gâté sous tous les rapports. Il n’a jamais pris de risque. Il ne sait pas ce qu’est le travail, il est un simple « toucheur de paie », vivant de la rente du pétrole, pétrole dont il n’a jamais vu la couleur étant donné qu’il est extrait du sous-sol dans des tubes américains qui le conduisent à d’autres tubes américains qui le versent dans des raffineries américaines qui le redistribuent dans des réservoirs américains où le chauffeur de l’Arabe va le puiser pour faire le plein de la voiture américaine de l’Arabe. Quelle misérable vie ! Je comprends qu’un tel homme puisse être wahhabite, aussi sec que le désert qui l’environne !

Comment un tel homme pourrait-il nous enseigner l’islam ? Le dernier roi saoudien dont je garde une image souriante fut le roi Fayçal (Rahimah Allah). Mais on l’a tué !

Le fiqh a fini par devenir un simple instrument de la sclérose sociale. Tout s’arrête. Il est invoqué pour briser les initiatives. Il est confondu avec la très sainte Sharia divine, qui elle est la loi divine, telle qu’elle est en Dieu. Le fiqh n’est qu’une interprétation particulière de cette sharia. Les avis peuvent diverger d’un juriste à un autre.

Qu’il me soit permis à ce propos de citer un hadith : « On rapporte que Jésus a dit : « Les savants sont de trois sortes : ceux qui connaissent Dieu et Ses commandements, ceux qui connaissent Dieu mais pas Ses commandements et ceux qui connaissent les commandements de Dieu mais pas Dieu. » (6) (rapporté par Timidhi)

Individuellement, le musulman est un être humain et ne vaut donc pas moins que n’importe quel autre humain. C’est sociologiquement qu’il est frappé d’un coefficient réducteur, qui de nos jours peut consister dans l’étroitesse de l’espace que la société lui accorde, lui alloue pour s’exprimer.

Il suffit que les musulmans disposent des mêmes droits et devoirs, qu’il leur soit loisible de s’exprimer, pour que la société musulmane se remette en marche. Il n’est pas nécessaire de vouloir la « changer » par des discours moralisateurs. Elle saura trouver elle-même sa voie.

Ce que l’on demande à un état musulman, c’est de faire confiance aux musulmans et de les servir, en créant les conditions dans lesquelles l’action efficace devient possible pour eux.

Pendant des années qui ont suivi l’indépendance de notre pays, nous avons vu que l’étranger était mieux protégé que le national, que la presse étrangère se vendait librement en Algérie, alors que l’algérien n’avait pas le droit de lancer un journal, que nous soignions nos malades dans des cliniques étrangères et qu’on interdisait à nos médecins d’ouvrir des cliniques privées chez nous, et autres contradictions bizarres, etc. Les journaux étaient sous le contrôle de l’état, c’est-à-dire ouverts uniquement aux communistes, les agents de l’étranger. Tout le « socialisme » de l’Algérie reposait sur la discrimination favorable au capitalisme étranger…

Il suffit de créer d’autres conditions favorisant la ghayrat pour tous les points de vue, excepté ceux des hommes appelant à la violence armée. Il suffit de rendre toutes leurs libertés aux algériens pour que tout aille mieux.

Même pas besoin de proclamer avec une fausse solennité l’interdiction de la consommation de l’alcool. Cela se fera naturellement avec le temps, le temps que les musulmans reprennent leur dignité, car c’est souvent la difficulté du destin, l’absence de perspective qui pousse les hommes à la chute morale.

Soyons là pour aider les hommes, pas pour les humilier ou les menacer. L’islam est une ni’mah, une bénédiction de joie, pas une punition que l’on inflige aux peuples.

Les comportements aberrants au sein de la société musulmane, comme les appelait Bennabi, pourraient être éliminés par le même processus qui les a suscités. Le retour de la civilisation musulmane créerait une ambiance dans laquelle la contrainte sociale jouerait un rôle de promotion des valeurs musulmanes, en remplacement des valeurs occidentales tombées en désuétude. L’Occident inculque par son ambiance même les valeurs de nudité, d’indifférence à la morale, l’islam remettrait au premier plan d’autres valeurs plus en harmonie avec ses enseignements. Et cela par l’adhésion volontaire des gens, sans aucune pression autre que celle qui les motiverait personnellement.

La pensée de Bennabi ne s’occupe pas des problèmes de théologie, mais des problèmes sociaux, politiques. L’image négative que lui donne la société est équilibrée par la confiance immense que procure la foi en Dieu restée intacte. Les errements des hommes ne sauraient entamer la vérité de Dieu. C’est pourquoi le « bennabiste » n’adhère à aucune des tendances actuelles de la mouvance islamiste. Sans les désavouer totalement, il se réserve le droit à la critique que l’autre démarche lui refuse. L’« islamiste » croit pouvoir résoudre les problèmes par l’indispensable présence de sa personne à la tête de l’Etat.

C’est a contrario cela qui fait que la pensée de Bennabi est bel et bien une pensée musulmane. Tout moderne qu’elle soit dans sa construction, toute rigoureuse et scientifique qu’elle soit dans son fond, elle ne cesse jamais d’être la pensée d’un musulman qui est convaincu qu’en dernière analyse, la décision appartient à Dieu. Bennabi ne s’est pas fié à une explication du type ”scientifique” au sens que donnaient les communistes à ce mot dans l’expression « socialisme scientifique ».

Aux origines de la pensée bennabienne

Comment Bennabi a pu créer la pensée bennabienne ? Grâce au dégoût que lui a inspiré l’homme post-almohadien. Il faut se détester pour (se) comprendre.

A propos de la civilisation, une question se pose : En quoi se distingue la civilisation de la religion, quel est le lien qui les relie ?

Techniquement, la définition que donnent des auteurs musulmans (Bennabi, ou Ibn Khaldûn) ou des penseurs occidentaux (Spengler, ou Toynbee) peuvent se rapprocher. Une civilisation est un état de la société constatable et mesurable historiquement, par la grandeur, etc.

Or lorsqu’elle aspire à retourner à la civilisation, une société voit flou. Une partie de ses individus reste fascinée par le passé et pense à une image vraie ou fausse de cette civilisation, à un modèle à imiter ou reproduire. D’autres individus pensent seulement à recréer les conditions d’un nouveau départ de cette civilisation. Sans aucun doute, Bennabi fait partie de ceux-là.

Sa définition de la civilisation ne laisse aucun doute à ce sujet : « C’est l’ensemble des conditions morales et matérielles qui permettent à une société donnée d’assurer à chacun de ses individus toutes les conditions nécessaires à son développement ».

Il n’est pas question ici de religion. Mais pour Bennabi, il va de soi que l’Idée (religieuse en l’occurrence) est à l’origine de tout cela. Les civilisations qui ont été produites par les hommes reposent sur des idées parfois intrinsèquement fausses, en tout ou partie, mais efficaces. Car Bennabi distingue entre des idées efficaces et des idées fausses. Même la religion de Pharaon, mise à mal par la mission de Moïse (AS), a pu produire une civilisation. De même le paganisme grec ou romain ont produit chacun une civilisation merveilleuse. Et l’Occident a produit une civilisation qui a fasciné l’humanité et qui l’a mené au seuil de la mondialisation.

Cette définition de la civilisation nous intéresse aussi pour notre sujet : la civilisation se mesure à l’aune de l’efficacité. C’est pourquoi les peuples convoitent les civilisations, pourquoi selon Ibn Khaldûn « le vaincu imite le vainqueur ». C’est une loi humaine, indépendante des religions. Les musulmans n’ont pas fait exception : ils ont été fascinés par l’Occident après avoir été six siècles durant les fascinateurs du monde.

Si nous gardons cela à l’esprit, nous verrons sans la moindre brume que ce que nous devons faire pour nous en sortir, c’est de regagner notre efficacité sociale. Bennabi disait qu’il suffit que le monde musulman se développe au minimum, de façon à assurer ses besoins, à donner un modèle nouveau de développement et de civilisation pour attirer l’attention du monde entier sur l’islam et regagner sa crédibilité. Il vaut mieux démarrer dans la tolérance et la liberté, que reporter à plus tard l’instauration des libertés individuelles.

C’est-à-dire faire le contraire de la tendance qui met plus l’accent sur les points de détails du droit, et ignore tout de l’art de sortir de la misère et de tirer profit de la rente pétrolière.

Prêcher l’islam par l’efficacité sociale. Montrer que ça vaut le coup d’être musulman.

Si l’image que nous donnons au monde est négative, si nous sommes classés bons derniers dans tous les critères du développement, en quoi un japonais par exemple serait-il intéressé par embrasser l’islam ?

En outre, si nous ne parvenons pas à créer un modèle crédible et sérieux comment pourrions-nous nous convaincre nous-mêmes de la validité de nos prétentions ?

Si nous emprisonnons nos intellectuels, si nous emprisonnons à tout va sous le prétexte que la révolution est en danger, quand allons-nous assurer à chacun de nos individus toutes les conditions nécessaires à leur développement ?

Parmi ces conditions, il va de soi que la liberté d’expression est la première devant être respectée. Aucun argument, aucun prétexte ne devra être accepté pour la limiter. Nous avons besoin de cette liberté hic et nunc. Un état islamique qui met ses opposants politiques en prison n’a rien de bon. Il ne le fait que pour consolider le pouvoir de celui qui règne et qui cherche à y rester.

C’est pourquoi je me méfie des états qui se proposent de « défendre l’islam ». L’islam se défend par les musulmans. Il a traversé mille épreuve, il a subi mille attaques et l’islam s’en est toujours sorti indemne, car c’est Dieu qui le protège. L’Etat doit défendre les musulmans et il appartient aux musulmans, chacun dans sa catégorie sociale d’assurer la défense de l’islam ; telle est la fonction des ulémas, des penseurs, les artistes, des musiciens, des travailleurs : en jouissant enfin de la liberté que leur garantit la civilisation, ils défendront l’islam sans que cela coûte le moindre centime à l’Etat.

De quoi aurions-nous peur ? L’islam n’a-t-il pas fait l’objet d’attaques traîtresses successives de la part de l’Occident ? Est-ce que cela l’a affaibli ? Bien au contraire. Nous sommes assez aguerris pour accepter que dans notre société des hommes puissent exprimer des opinions qui ne nous plaisent pas forcément, qui nous heurtent même, sans qu’il soit besoin de les arrêter, de les mettre au cachot. S’ils tiennent leur propos par écrit que quelqu’un leur réponde par écrit !

Nous parlons bien entendu des libertés d’expressions, pas des atteintes à la moralité et à l’ordre public qui doivent être contenues dans certaines limites légales. Seuls seront combattus par les armes, ceux qui prendront les armes.

Envers tous les autres, nous devons faire preuve de patience, de bienveillance. Il ne s’agit que d’idées qui si elles sont fausses seront connues comme telles tôt ou tard, et leur auteur pourra les réviser lui-même. Donnons-lui le temps de mûrir.

Un état islamique qui met les artistes en prison ne fait pas honneur à l’islam. Il n’est qu’un instrument entre les mains de personnes qui ont des comptes personnels à régler.

Il n’y a rien de bon dans un Etat qui islamise par la terreur, qui cherche à conduire les hommes au paradis avec des chaînes. Le Haqq ne triomphe que par le Haqq, pas par la calomnie. Ce n’est pas en traitant injustement les opposants d’agents de l’Amérique que l’on défendra l’islam. Il faut arrêter la manipulation et se repentir.

La différence entre la vision bennabienne et la vision « islamiste » est que la première unit alors que la seconde divise. Quand on veut « islamiser » on pense inévitablement à exclure les interprétations de l’islam qui ne sont pas les nôtres, et tenter de privilégier la nôtre, or cela ne manque pas de causer des émeutes dès le début. Chaque musulman possède sa propre interprétation de l’islam. Nous savons tous pour l’avoir expérimenté, que dès qu’un débat portant sur la religion est soulevé, il tourne au vinaigre dès que le nombre de participants dépasse le nombre de deux.

Dans la vision bennabienne, en réunissant les conditions nécessaires au développement de l’individu, la civilisation rassure et permet la coexistence pacifique des différentes écoles de l’islam. C’est dans la décadence que le sectarisme apparait le plus, et tient lieu de doctrine. Nous voyons comment en Occident l’expression des idées les plus opposées est libre et comment cela ne suscite pas des conflits graves, mais seulement un débat d’idées. Parce que la société civilisée donne le temps aux idées, au débat, et l’empêche de tourner à la violence. La démocratie est renforcée par la civilisation et réciproquement.

Modèle turc et modèle iranien

La Turquie a été régie par un système dit de laïcité, qui est le plus extrémiste qui soit, puisqu’il va même à l’encontre de la majorité. Il a été copié sur le modèle français, mais sans aucune adaptation, en sachant par exemple qu’en France l’Eglise a conservé beaucoup d’avantages et a négocié son retrait de la vie publique. Alors que la laïcité turque toute abstraite n’a même pas tenu compte du fait que la Turquie est un pays peuplé de musulmans.

En dépit de cela, la Turquie a su se frayer un retour à ses sources essentielles par le simple jeu de la démocratie formelle, après la fin de la dictature militaire qui a aboli le khalifat Ottoman et proclamé la République.

Ces conditions difficiles ont justement enseigné aux musulmans à chercher des solutions dans le cadre strict de la « laïcité ». L’excellent travail de l’équipe dirigeante est de loin préférable à tous les discours « islamistes » des autres leaders arabes ou musulmans. Comme quoi la difficulté paie mieux que la facilité.

La Turquie est en train de donner la meilleure preuve que l’islam peut se construire par le développement social et non par la « révolution » islamique. Déjà les regards des musulmans se tournent vers elle, dans l’espoir de voir enfin apparaître un Etat islamique modèle à imiter par les autres : agir dans le respect de la liberté des individus. C’est d’abord cela que nous devons apprendre. Avec la Révolution, les musulmans commencent par clouer le bec à tout le monde y compris aux musulmans, à s’excommunier les uns les autres… au lieu de travailler.

Il est nécessaire de limiter les prérogatives religieuses de l’Etat, de ne pas le laisser imposer la forme et le fond de notre croyance. L’Etat a pour mission de combattre le « chômage et l’inflation », de garantir les libertés, rien de plus. Le reste appartient aux intellectuels, ulémas et à la société civile musulmane. Musulman c’est-à-dire comme vous, comme moi.

En réalité, la laïcité turque fut imposée par l’armée. Il s’agit en fait d’une situation anticonstitutionnelle. Aujourd’hui, même si les parlementaires se réclamant de l’islam sont suffisamment nombreux pour voter contre elle, ils feraient mieux de la garder encore. Je me demande en effet si à la longue cette loi finira par se retourner contre ceux-là même qui l’ont promue. En affirmant la supériorité, la préséance et la prééminence du ‘âlim sur le gouvernant, l’islam pose déjà une distinction entre l’état et la religion. Cela implique que la pensée religieuse ne doit pas être dictée par les pouvoirs qui cherchent toujours les moyens d’enfreindre la loi religieuse. Les ulémas véritables sont les gardiens de la Loi. Cela implique un partage des pouvoirs, puisqu’ils ne doivent pas se transformer en simples courroies de transmission de la volonté du pouvoir politique.

L’aspect positif de la laïcité d’Atatürk est qu’elle a obligé les Turcs à réfléchir pour trouver les moyens originaux d’une action apostolique dans des conditions très contraignantes d’un régime areligieux voire antireligieux.

Cette expérience mérite notre soutien, car la première solution, celle des salafis n’a rien donné jusqu’ici, et il ne semble pas probable qu’elle puisse un jour porter ses fruits. Elle est trop puérile pour aboutir.

La deuxième solution qui est proche du modèle bennabien n’a jamais été tentée à cause des obstructions des religieux qui ont craint que la société se relève sans eux.

L’expérience iranienne qui avait suscité tant d’espoirs à ses débuts s’est embourbée dans la voie du salafisme, de l’islamisation, privilégiant la mission ré-islamisatrice sur l’édification d’un modèle dont on attendait qu’il serve de repère aux autres peuples musulmans. Les iraniens ne parviennent même pas à régler leurs problèmes avec les musulmans qui font la prière et jeûnent le mois de ramadan. Il y a trop de musulmans en prison en Iran islamique ! On leur reproche de ne pas être d’accord avec la direction ! Je ne sais pas si ce délit figure dans le droit musulman, mais il faudra bien nous expliquer pourquoi des musulmans qui ont une opinion différente de la direction devraient être incarcérés. Des artistes sont en prison, des vieillards sont en prison, tous musulmans pratiquants, juste parce qu’ils ont désavoué la direction sur des points relevant des prérogatives des musulmans de dire la vérité fût-ce devant un tyran.

On retarde le développement du pays avec des politiques pareilles. On ne peut justifier ces arbitraires sous le prétexte que la révolution serait menacée. Elle l’est encore plus quand on crée le mécontentement à l’intérieur. Il faut rendre les libertés aux citoyens iraniens au plus vite, sans plus attendre, si l’on veut vraiment sauvegarder l’image de cette révolution. La liberté n’est pas une promesse, quelque chose que l’on aura au bout de 50 ans, comme disaient les communistes. On en a besoin hic et nunc, comme de l’air. Et on ferait tort à l’islam de croire que la liberté menacerait l’islam. Bien au contraire.

Le régime iranien s’appuie sur deux principes khomeynistes : appliquer l’islam (= salafisme) et le second qui découle du premier : la velayat-e faqih qui consiste à confier le pouvoir au clergé, comme si l’enturbanné connaissait ipso facto les solutions à tous les problèmes. Nous ne comprenons pas en quoi confier le pouvoir politique aux étudiants en religion garantirait les succès de la politique. Il ne s’agit pas de les exclure, bien entendu. Mais nous ne voyons pas en quoi la compétence juridique d’un étudiant en théologie, lui conférerait automatiquement la compétence pour diriger le pays.

Pour le moment, le modèle Turc a déjà acquis l’estime des musulmans du monde entier, même sous la pression des contraintes d’une laïcité très méfiante à l’égard de la religion. Les dirigeants turcs ont le mérite de continuer à travailler dans des conditions pareilles.

Les leaders musulmans profiteraient beaucoup à réfléchir sur le modèle turc, à envisager une dose de laïcité pour apprendre à travailler dans le respect des autres, et ne pas céder au populisme qui pourrait se retourner contre eux.

Pour le « salafiste » (sunnite ou chiite (7)), il s’agit de « ré-islamiser la société ». Plusieurs fois, cette dernière option a été entreprise mais elle a toujours échoué, peut-être parce que ceux qui étaient chargés de « ré-islamiser » n’étaient pas assez compétents, ou que les sujets « musulmans » n’ont pas compris ce que l’on voulait leur inculquer.

Si la scène « politique » est occupée par les « barbus » portant turban, c’est parce que le « clergé » se croit indispensable, il réussit souvent à faire croire que rien ne saurait se faire sans lui au sommet du pouvoir.

Le salafiste cherche à expliquer l’islam. Quand cela va dans ses intérêts, il démontre que la démocratie existe dans l’islam. Le bennabiste, qui ne doute jamais de l’islam, renverse la question et se demande lui : est-ce que la démocratie existe chez tel leader musulman ?

Pour le salafiste, la solution est dans l’islam, pour le bennabiste, elle est dans le musulman. Nuance qui a son importance.

Quand nous voyons, à l’occasion du printemps arabe, revenir le slogan « al-islam huwa al-hall », nous constatons que les frères musulmans sont encore restés sur leurs errements des premiers temps. Le slogan parait beau, mais pour un bennabiste, il révèle une absence flagrante de pensée sérieuse. La solution, ce n’est pas à l’islam de la fournir, c’est au musulman de la préconiser, de la trouver par son effort, puis de l’appliquer. On voudrait nous faire croire que les fuqahâ auraient gardé des siècles durant, sous le manche, la recette de la civilisation, et qu’ils allaient la sortir miraculeusement de leur chapeau de magicien.

Non, la solution était de continuer à occuper la place Tahrîr, aux côtés des jeunes égyptiens, plus conscients en l’occurrence, que tous les ulémas. Or les Frères ont craint de souiller leur turban, et ont déserté le champ de bataille.

Nous aurions aimé qu’il en fût autrement, mais la réalité est que le musulman cravaté et le musulman enturbanné souffrent des mêmes insuffisances, des mêmes lacunes.

Il est plus difficile pour un salafiste de penser à se réformer en se rendant efficace socialement, que de penser à « réformer » les autres. Il a le meilleur rôle pour lui.

Doit-on continuer à penser à relancer la civilisation, ou faut-il renoncer définitivement ? Est-ce que nous avons testé toutes les formules ?

La question se complique par le retard accumulé, par tout le temps passé à essayer ou faire semblant d’essayer de remettre en marche la société civilisée. Car un facteur de poids vient s’ajouter désormais à la problématique. C’est celui de la mondialisation qui impose de nouvelles règles, de nouvelles contraintes. Non seulement nous sommes incapables de relancer le moteur de la civilisation, mais nous devons le faire dans un environnement qui n’est pas là pour nous faciliter la chose ?

Or pas plus que d’un régime politique dictatorial, le musulman n’a pas besoin d’un clergé qui imposerait une interprétation officielle de l’islam.

Quand nous disons que nous sommes musulmans, que voulons-nous dire ? Est-ce que cela se réfère à un passé dont nous avons hérité ? Comme les bouddhistes qui sont bouddhistes depuis des millénaires et continuent de l’être, par habitude ou par conviction.

Si le but est de faire une civilisation, force est pour nous de constater que nous en sommes incapables ? Quid de la religion ? Si nous sommes convaincus d’être des musulmans, force pour nous est de constater que notre foi est inefficace, nous ne sommes pas capables de nous nourrir, de nous défendre avec des armes que nous aurions fabriquées nous-mêmes, etc.

Qu’est-ce qui ne va pas alors ?

La sociologie moderne connait des sociétés primitives qui servent de modèles, de patterns d’organisation sociale. L’être humain est par nature un être qui organise sa vie en groupe. Cette forme naturelle de vie existe partout, car elle fondée sur l’instinct, comme l’organisation de la vie chez les animaux.

Les Arabes de la jahiliya avaient eux aussi une organisation, un pouvoir fondé sur la puissance respective des tribus participant à la confédération de Qoraych. Ce qui cimentait leur unité c’était le panthéon des idoles, et aussi et surtout la langue commune qui leur permettait de se reconnaitre en tant qu’Arabes.

C’est l’islam qui a unifié ce magma de tribus qui vivaient en marge de l’histoire et leur a donné une orientation et une tension indispensable pour entrer dans l’Histoire.

Après la chute de la première civilisation musulmane, les peuples arabes ou assimilés aux Arabes sont retournés à leur état social d’avant l’islam, gardant la foi à l’état atomisé, sans sa puissance de cohésion.

Leur horizon de vie ne dépasse pas désormais celui de la tribu, leur ambition politique aussi.

Ils se sont repliés définitivement sur leurs frontières psychologiques d’avant l’islam, ils sont devenus ombrageux, incapables de faire le saut audacieux de la foi de leurs ancêtres.

Les pseudo-états qui dirigent les arabes sont plus proches de la tribu que de l’état de Médine.

Devant cette situation de décadence, qu’il a vécue à ses débuts, Ibn Taymiyya (ra), père de la pensée salafiste, ne voulait pas ou ne pouvait pas voir que la société musulmane était déjà affaiblie, qu’elle n’avait plus la force ni d’obéir ni de désobéir. Il a été le premier à prêcher que le mal vient des autres, à rejeter la responsabilité du mal sur les mongols. Il était trop tôt pour lui pour constater que la société musulmane était déjà devenue « colonisable », que la faute était en elle, que le mongol ne faisait qu’exploiter un état de fait. Sans le patient travail des soufis, les Mongols seraient restés bouddhistes, et auraient poursuivi la construction de leurs temples.

La société musulmane était trop faible pour rassembler des énergies capables de relever le défi mongol et… pour écouter Ibn Taymiyya (8), même s’il avait eu raison. Elle était dans le même désarroi que ressent aujourd’hui la société occidentale face aux exhortations de ses défenseurs devenus minoritaires.

Là où Bennabi a noté l’épuisement des énergies d’une société, la baisse de le tension nécessaire pour garder son rythme et son rang après six siècles de domination de la scène (la société post-almohadienne incapable de se reproduire), Ibn Taymiyya, pur produit d’un fiqh anhistorique, incapable de réfléchir dans le temps, n’a entrevu comme solution que l’énoncé abstrait d’un devoir juridique, sans même évaluer la capacité de mouvement encore disponible au sein de la société musulmane. Une société incapable de se tenir debout, ne peut pas se plier à des lois, encore moins de les imposer aux autres. Les Occidentaux qui sont en train de traverser une phase de décadence, feraient bien de méditer cette phase de l’histoire de l’Islam. Ils sont en train de faire du colmatage, de changer des pièces de la machine, et s’imaginent par ce moyen pouvoir se remettre en course. Ibn Taymiyya s’est livré à un exercice de droit en situation abstraite, sans aucune prise sur le réel social.

Résultat : Ibn Taymiyya a publié une grande quantité de fatwas demeurées sans effet. Il est passé à côté de la plaque sur tous les sujets, parce qu’au lieu de constater que le corps malade avait surtout besoin d’un médecin, il lui a proposé ses services de juriste en mal de pouvoir. Cela n’enlève rien à son mérite personnel. Mais on notera qu’il ne suffit pas d’être faqih pour connaître des intérêts des musulmans.

La loi sociologique de Dieu a eu le dessus sur le droit interprété par Ibn Taymiyya. Les sunan Allah, les règles prescrites par Dieu concernant les peuples devaient aussi s’appliquer de façon rigoureuse. Tilka ummatun qad khalat…

Par la suite, les musulmans encore plus affaiblis tomberont sous le joug du colonialisme occidental, mais seront désormais plus sceptiques à l’égard du droit comme solution. Les promoteurs de la Nahdha à la fin du 19ème siècle, avaient entrevu cela, comme on le déduit du verset qui servit de leitmotiv à Jamal al-Dîn al-Afghâni : « Dieu ne change pas l’état d’un peuple, tant qu’il ne se sera pas changé lui-même…». Sous ce rapport, Bennabi est un héritier d’al-Afghânî.

Entretemps, la société musulmane a rechuté avec le wahabbisme version encore plus sèche de l’enseignement d’Ibn Taymiyya.

Ce qui explique le mal être de nos sociétés, c’est en réalité cette situation de provisoire qui dure depuis 6 siècles. Cela concerne tous les musulmans, sans exception, toutes sectes confondues. Cela fait 6 siècles que nous essayons et réessayons de nous réveiller, parfois juste pour nous rendormir sur le côté gauche après avoir dormi sur le droit.

Au cours du 20ème siècle, nous avons assisté à tant de tentatives de « renaissance ». On a cru en Jamal al-Dîn Afghani, en Ataturk, en Nasser, on a même suivi un temps Kaddafi, puis Khomeyni, parce que nous étions persuadés que la solution du problème dépendait des gouvernements, des leaders. Bennabi fut le témoin des ulémas algériens qui ont la grande excuse d’avoir travaillé dans le milieu le plus hostile qui soit : celui du colonialisme français foncièrement haineux de l’islam.

Or il est temps de nous réveiller pour de vrai, de cesser d’incriminer les seuls « dirigeants » (qui ne dirigent rien).

Pour Bennabi les liens sociaux fondés sur des appartenances à des écoles de pensée (mazhab) ne sont intéressants qu’en tant que source potentielle de asabiyya, ferment porteur de la graine de civilisation, de la capacité de catalyse de la civilisation. Il sait que la foi vraie est dans le cœur, pas dans ce qu’un individu affiche par fierté ou par précaution. Bennabi a été un ”socialiste” avec Boumediene, un wahhabi avec les Saoudiens, etc. A la fin de sa vie, il a entretenu une relation avec le chiite libanais Musa Sadr. Ce n’est certainement pas en quête de complément religieux, mais uniquement, par que sa ghayra pour l’islam le poussait à faire feu de tout bois. Il était à la recherche de l’homme de la situation. Ne pas critiquer le socialisme, ne pas provoquer le pouvoir, mais essayer de lui ouvrir les yeux progressivement. Comme envers un enfant difficile pouvant se montrer très méchant, Bennabi a été le contemporain de gouvernants obtus, imbus de leur personnalité, etc. Mais il n’a jamais cédé au mensonge, il n’a jamais servi le mal. Il voulait suivre le menteur jusqu’au seuil de sa maison, juger du maçon au pied du mur. Si les Saoudiens avaient créé un modèle crédible de l’islam, si Boumediene avait réussi son « socialisme »… Or le Saoudien rêve toujours de l’Amérique, et l’algérien d’émigrer en France.

Car ce qui importe, c’est de réussir à tourner l’attention du peuple musulman vers sa société. Pour Bennabi, il était clair que la forme juridique (socialisme, capitalisme, etc.) choisie par le système politique dirigeant peut être dépassée. Ce qui importe le plus encore, c’est l’efficacité, parce que c’est elle qui est susceptible de redonner espoir aux musulmans, de les faire sortir de la morosité et du dégoût de soi dans lesquels ils vivent depuis 5 siècles.

L’efficacité crée une situation nouvelle qui transforme les mentalités et les rend aptes à accepter plus facilement certaines vérités et à rejeter énergiquement d’autres. Quand on voyage en Occident, on cesse de penser qu’il n’est que le mal, ou du moins que nous sommes le bien pur.

Tous les algériens étaient ”socialistes” par peur plus que par conviction. Ils l’expliquaient de façon à lui trouver une justification morale, comme la nécessité de la justice sociale (9), pour ne pas trahir leur foi de musulmans. C’était cela la vie algérienne après l’indépendance: comment continuer à être croyant en dépit de la folie des hommes, de leur tyrannie. Comment admettre toutes les trahisons du pouvoir personnel. Boumediene imposant son socialisme, c’est Ataturk imposant la laïcité et les caractères latins. Le peuple n’a qu’à obéir.

Les musulmans, les algériens y compris, ont instinctivement agi comme Bennabi. Nous avons soutenu toute révolte musulmane de quelque mazhab que soit le peuple qui la mène. Nous avons adhéré à la révolution iranienne au-delà du mazhab, comme le peuple iranien a soutenu le peuple algérien au-delà du sunnisme. Quand le corps de l’islam s’enfièvre, tous les organes réagissent pour le renforcer. Notre espérance de voir revenir la grandeur de l’islam est telle que si un kharijite parvenait enfin à nous sortir du trou, nous le suivrions. Nous sommes capables d’identifier notre intérêt général, de nous comporter simplement en musulmans, de dépasser nos œillères.

Après tout, nous avons été fascinés par la pensée occidentale. Nous avons même été dans l’« option irréversible » du socialisme. Nous avons appris à soutenir les « justes causes » des peuples, fussent-ils non musulmans.

Or si nous avions eu le bon réflexe de soutenir ce qui est juste, nous avons été souvent déçus par la suite en découvrant que Kaddafi n’avait fait que prendre la place du roi, sans rien apporter de sérieux, que la pensée politique de Khomeyni était d’un simplisme déroutant.

A propos de la civilisation, une question se pose : quelle est la différence entre elle et la religion, quel est le lien qui les relie ?

Techniquement, la définition que donnent des auteurs musulmans (Bennabi, ou Ibn Khaldun) ou des penseurs occidentaux (Spengler, ou Toynbee) peuvent se rapprocher. Une civilisation est un état de la société constatable et mesurable historiquement, par la grandeur, etc.

Or lorsqu’elle aspire à retourner à la civilisation, une société voit flou. Une partie de ses individus reste fasciné par le passé et pense à une image vraie ou fausse de cette civilisation, à un modèle à imiter ou reproduire. D’autres individus pensent seulement à recréer les conditions d’un nouveau départ de cette civilisation. Bennabi fait partie de ceux-là, à mon avis.

Pouvoir et savoir

Que nous reste-t-il de l’islam ? Une querelle au sujet de l’islam.

Nous sommes envahis par l’hypertrophie du discours « politique » ; nous avons tendance à rapporter tout le mal à « nos » gouvernants, à la corruption de nos dirigeants.

L’algérien aime bien dire : si j’étais le chef, si j’étais le décideur. Il dit rarement : si je devais servir, si je devais agir.

En réalité, les dirigeants ne sont pas plus responsables que les « ulémas » qui n’ont de savants que le nom. Pour faire court, nous allons désigner par Rochd le président algérien depuis l’indépendance, et par Abbas le « âlim » algérien.

Que sait Abbas de la religion ? Que sait Rochd de la politique ?

Abbas est aussi responsable que Rochd. L’un souffre de l’infantilisme qui professe qu’il suffira d’obliger les gens à faire la prière à la mosquée pour que tout rentre dans l’ordre. Rochd confond la boulitique avec la politique. Pendant des années de « diplomatie », il n’a même pas pris le temps de méditer sur la raison pour laquelle la parole de l’Algérie ou des pays arabes ne vaut toujours rien, alors que celle des autres pays est entendue et respectée. Il n’a rien compris à l’essence de la politique. Son infantilisme à lui consiste à croire que la diplomatie consiste à voyager, à beaucoup voyager, à seulement voyager en oubliant la raison et le but du voyage.

Abbas et Rochd sont d’accord sur un point : c’est qu’il faut réprimer. L’un pratique le terrorisme de l’esprit, l’autre possède en outre des armes. L’un veut imposer sa conception de la religion, l’autre sa conception de la politique. Abbas convoite la place de Rochd, mais Rochd croit légitime de la lui refuser. Et il en a les moyens.

Ils sont en conflit forcément : parce que quand deux bêtises s’affrontent, il va de soi que c’est celle qui est plus armée qui triomphe. Mais c’est la bêtise de ‘Abbas qui a poussé les millions de militants « islamistes » à tomber dans le piège de la bêtise de Rochd.

Les deux ignorances sont responsables à part égale. Rochd n’a pas moins droit au titre de « musulman » que ‘Abbas. Les deux hommes font de la bougeotte, l’un dans sa tête, l’autre sur son siège de « président ». Les deux sont bel et bien des hommes post-almohadiens.

Nous avons longtemps contemplé le modèle occidental qui a imposé ses valeurs. Bien que convaincus de la supériorité de notre religion, nous demeurions fascinés par la vie occidentale. Nous n’avons jamais pu clarifier la situation dans notre esprit, malgré les analyses de Bennabi. Nous convoitons une réalité qui s’appelle la civilisation, qui offre « toutes les conditions nécessaires au développement », nous rêvons d’aller nous installer dans ces pays, fuir notre misère, et de l’autre côté, il nous est difficile de nous séparer de notre religion. Pris dans ce dilemme, nous n’avons jamais su voir où réside le problème, comprendre une bonne fois pour toutes, que la civilisation est un état susceptible de se produire indépendamment de la qualité de la « religion » qui préside à sa naissance.

Nous avons pensé alors que c’est parce que nous ne sommes pas suffisamment musulmans que nous sommes arriérés. Cela fait le pain béni de certains enturbannés qui ne demandent qu’à nous importuner avec leurs leçons de morale, et qui ne comprennent pas que là n’est pas le propos…

Aujourd’hui l’Occident a cessé de nous subjuguer. Mais nous sommes toujours incapables d’ouvrir les yeux sur une autre perspective. Nous sommes comme un enfant qui a perdu son jouet et qui ne sait par quoi le remplacer.

Ce sont les millions de manifestants musulmans iraniens qui ont porté Khomeiny au pouvoir, mais lorsque celui-ci s’est installé comme chef suprême, il n’a pensé qu’à une chose : « islamiser » la société iranienne, comme s’il n’avait rien compris de la puissante demande de son peuple : un désir de changement de vie, une aspiration à la liberté, à la joie de la foi vécue…

Pour Khomeiny, la solution consiste dans ce que la réalité du pouvoir soit confiée aux fuqaha ! C’est cela le résumé de la wilâyat al-faqîh. Il est vrai qu’en Iran les fuqahâ ont quand même une formation bien plus solide que les blancs-becs qui ont tenté de nous diriger… droit dans le mur.

Cela est la définition même du salafisme : Rêver d’un retour à un passé illusoire.

Dans les pays où la politique est confiée aux hommes qu’il faut, les gens parlent d’autre chose que de politique. Ils sont occupés à produire les objets de la civilisation : industrie, agriculture, travaux de génie, arts, etc.

Ils ressentent les effets de la politique, au sens noble, dans leur vie quotidienne. Ils vivent dans la civilisation. Le temps que nous mettons à parler boulitique, ils le consacrent à la culture, à l’apprentissage ou à leur famille.

On a dit idhâ fasada al-‘âlimu fasada al-âlamu, quand les ulémas sont corrompus, le monde entier est corrompu.

L’islam et la haine de l’autre

Nous n’avons nullement besoin de désigner à la vindicte les « ennemis » de l’islam, ni de les injurier. La religion du Prophète (S) ne cesse de progresser en dépit de nous. Nous n’avons même pas besoin de menacer, d’autant plus que militairement, nous savons que nous sommes en situation d’infériorité depuis quatre siècles au moins. Certes Bennabi accorde une large place à la lutte idéologique, mais celle-ci demeure un facteur aggravant, mais jamais la cause principale. Il nous suffit de travailler sérieusement avec discipline pour inspirer le respect et la crainte au besoin.

Surtout, nous ferions bien de ne pas adjoindre le qualificatif d’islamique à notre « république ». Déjà que nous ne sommes pas capables de nous débarrasser de « démocratique et populaire » !

Depuis la prise de Bagdad, en 1258, par les troupes Mongoles conduites par Hulagu, l’islam a tourné définitivement une page. Il lui reste à écrire une autre.

En attendant le Mahdi…

Abû al-Atâhiya

Notes de renvoi :

(1) Les leaders nationalistes n’échappaient pas à cette confusion. Prétendant s’en tenir à un discours purement technique, ils se croyaient obligés de blasphémer, comme Boumediène ou Bourguiba qui n’ont pas hésité à s’en prendre à l’islam, le tenant pour responsable de notre état d’arriération.

(2) Rappelons qu’aux premières années de l’occupation coloniale, certains chefs religieux algériens avaient prononcé des fatwas en vertu desquelles les algériens étaient tenus de s’expatrier, d’aller s’établir ailleurs parce que le musulman ne devrait pas vivre sous l’autorité des infidèles. C’était une fatwa qui reprenait celle qu’avaient proclamée en d’autres temps les ulémas andalous après la perte de Grenade.

(3) Voir à ce sujet l’étude de Malek Bennabi intitulée Islam et démocratie.

(4) Il s’agit d’exemple donné aux fins de nous faire comprendre. L’auteur est musulman et accomplit sa prière derrière tout imam de toute mosquée, conformément à la Loi.

(5) Voir le livre Un musulman nommé Jésus de Tarif Khalidi, publié chez Albin Michel, 2003, page 138. (traduit de l’anglais).

(6) Mentionné page 141, dans l’ouvrage de Tarif Khalidi cité précédemment.

(7) Selon les critères de notre exposé, Khomeyni, par exemple, est à classer comme un salafi au sens général, parce que son programme est d’« appliquer l’islam », pas de développer la société musulmane. Il met plus l’accent sur la doctrine juridique que sur le changement social. Il part du principe que les Iraniens ne sont pas suffisamment musulmans, exactement comme les salafis de la constellation sunnite. L’Iran bénéficie cependant du travail d’une élite nationaliste qui collabore avec les religieux par amour pour leur pays.

(8) Dans sa Rihla, (Voyages), le célèbre maghrébin Ibn Battûta, relatant son séjour à Damas a noté qu’un « homme nommé Ibn Taymiyya y habitait et qu’il souffrait d’un déséquilibre mental ».

(9) Je me rappelle que certains voulaient fonder le socialisme algérien en l’inspirant des paroles du Compagnon, abû Dharr al-Ghifârî (ra).