Dans l’antiquité, les Berbères avaient sans doute leurs propres divinités, mais comme ils ont été presque toujours en contact avec les peuples méditerranéens, ils ont aussi connu des influences des croyances grecques, phéniciennes, romaines, égyptiennes et probablement ibériques et celtiques ; ils ont aussi exercé leur influence sur ces croyances. N’oublions pas que la terre berbère est associée depuis la plus haute antiquité à la Grèce, puisque Platon y situe l’Atlantide (Timée et Critias), que c’est là que le titan Atlas fut condamné à porter la charge du monde, que c’est là qu’Hercule vainquit le géant Antée, etc. C’est aussi là que selon les Grecs, est née Athéna la fille de Zeus, sur les rives du fleuve Triton (aujourd’hui Lac Kelbia, au pied du mont Waslatiya, le mont Vasaletus de Ptolémée, en Tunisie)…

Nombreux sont les auteurs grecs de l’antiquité qui ont évoqué ne serait-ce que dans une ligne, cette partie occidentale de ce qu’ils appelaient alors la Lybie.

Le culte de Dionysos introduit en Grèce par le phénicien Cadmos, frère d’Europe, tous les deux, enfants d’Agénor le roi de Tyr, trouve naturellement sa place chez les Berbères alliés des Carthaginois. Les Berbères semblent également avoir suivi le culte de Dionysos ainsi que le culte solaire lié à Apollon, qui est la version hellénisée du dieu Baal phénicien et qui fut adoré à Troie.

Si les Berbères ont adopté certains dieux des Romains, ces derniers, habitués à la multiplicité des rites par le cosmopolitisme croissant au sein de leur empire, ne se formalisaient pas pour enrichir leur panthéon avec des dieux berbères. Rome qui, rappelons-le ne fut pas un pays colonisateur aussi cruel que le fut le colonialisme de la France, n’excluait pas que la possibilité soit donnée à des autochtones de gravir les échelons de la hiérarchie politique. Beaucoup de Berbères, de gaulois et des peuples orientaux sous leur tutelle sont devenus proconsuls et empereurs même, ou titulaires de fonctions administratives supérieures. Citons les noms de Septime Sévère, de Macrinus (Moqrân), et Héliogabale.

Comme les persans décrits par Hérodote, les Berbères avaient une religion fondée sur le culte des forces de la nature, du soleil et de la lune, de la mer et de la montagne, des grottes. Ils n’adorent donc pas tant les statues et n’ont pas bâti des temples spéciaux à cet effet. Ils s’abstenaient de manger du porc, de consommer du sang des bêtes sacrifiées, selon la religion égyptienne, qui fut peut-être elle-même d’origine berbère.

A propos de la religion antique des Perses, Hérodote écrit : « CXXXI. Voici les coutumes qu’observent, à ma connaissance, les Perses. Leur usage n’est pas d’élever aux dieux des statues, des temples, des autels ; ils traitent au contraire d’insensés ceux qui le font : c’est, à mon avis, parce qu’ils ne croient pas, comme les Grecs, que les dieux aient une forme humaine. Ils ont coutume de sacrifier à Jupiter sur le sommet des plus hautes montagnes, et donnent le nom de Jupiter à toute la circonférence du ciel. Ils font encore des sacrifices au Soleil, à la Lune, à la Terre, au Feu, à l’Eau et aux Vents, et n’en offrent de tout temps qu’à ces divinités. Mais ils y ont joint dans la suite le culte de Vénus Céleste ou Uranie, qu’ils ont emprunté des Assyriens et des Arabes. Les Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta, les Arabes celui d’Alitta (al-lât), et les Perses l’appellent Mitra. »

Le Prophète (SAW) a dit : « Les meilleurs d’entre vous dans la Jâhiliya sont les meilleurs d’entre vous dans l’islam ». Les hommes qui ont une culture de la pureté et de la perfection bénéficient plus et mieux de leur adhésion à l’islam que ceux qui y viennent d’un égarement lointain.

Cette forme de la religion a peut-être prédisposé les Berbères et les iraniens à accepter la religion du Prophète (SAW).

Il y a aussi cette communauté que signalent les sources, qui s’appellent les musulames, et qui paraît être une survivance de l’islam abrahamique, importé de Palestine. Les musulames sont mentionnés comme un peuple ayant apporté son soutien à la révolte de Tacfarinas, qui eut lieu au début de l’ère chrétienne. Notons que Seyyiduna Ibrâhîm fut le premier à porter le titre de musulman (muslim) et à le donner à la communauté des monothéistes (Sourate 22, verset 78[1]) qui sera sur ses traces, en recommandant à son peuple et à ses enfants de ne point mourir sans s’être auparavant fait musulmans.

Les Berbères ont rapidement été informés de l’avènement de Jésus fils de Marie (AS). Et ils ont eu le mérite d’avoir adhéré, pour certains d’entre eux en tout cas, à la nouvelle foi qui a vu le jour en Palestine. Ils ont en cela été favorisés par la grâce divine, qui les a insérés dans un cycle dont le terme final allait être l’avènement du prophète de l’islam (SAW).

Par la suite, le christianisme a connu une extension dans nos pays en tant que religion propagée par certains habitants de culture ou d’origine romaine. Augustin d’Hippone (354 – 430), devenu un saint du christianisme et un père de l’Eglise, vivait surtout dans cette sphère culturelle romaine. Il était plus romain que chrétien. Homme de vaste culture, ayant étudié et pratiqué toutes les grandes doctrines de son temps, avant de les réfuter, son parcours intellectuel l’a conduit à son terme, à accepter la foi chrétienne.

Son esprit syncrétiste a pu facilement s’exprimer par l’ambiance de tolérance religieuse qui régna un certain temps dans l’empire romain, en particulier après les décrets mettant fin aux persécutions des chrétiens sous Constantin. Auparavant, les Romains avaient aussi fait preuve de tolérance religieuse à l’égard des populations vivant sous leur empire où se pratiquaient librement plusieurs cultes, tant que lesdites religions demeuraient minoritaires et ne mettaient pas en cause la religion des Romains eux-mêmes. Augustin a largement bénéficié des libertés accordées par l’Empire. Lorsque le nombre de chrétiens a commencé à mettre de l’ombre à la religion dominante, il y eut une réaction violente des païens qui a entrainé le martyre d’un grand nombre d’entre eux.

La pensée d’Augustin était trop compliquée, trop livresque, pour avoir un impact en Berbérie proprement dite. C’était un doctrinaire, pas un prédicateur ou un propagateur proche du peuple.

Il y eut donc un christianisme berbère. Mais il faut dire que dès le début, il a pris une forme plurielle. Le christianisme était longtemps resté désuni, il y avait autant de sectes que d’évêques. Chaque région voulait avoir son Église propre, ses propres autorités ecclésiastiques. Un pluralisme qui devait forcément être représenté en Berbérie. Il y avait notamment un courant qui cherchait une autonomie vis-à-vis de Rome, ne souhaitant pas relever d’un courant conçu sur la base de la version catholique qui a la préférence de Rome et de Byzance ; ce sera le donatisme, et avant lui le courant d’Arius, de cette école qui enseignait que Jésus n’était pas le fils de Dieu, ni un dieu lui-même, mais un homme envoyé par Dieu pour annoncer la bonne nouvelle… de la venue prochaine d’un prophète prénommé Ahmad.

A l’époque d’Augustin qui officiait à Hippone (actuelle Annaba), un homme s’était levé contre l’autorité de Rome, et il s’appelait Donatus. C’est à lui que l’on doit le donatisme qui se caractérise par le refus d’obéir à des prêtres désignés par Rome et ayant auparavant trahi la religion par peur des représailles des Romains (sous Dioclétien et les précédentes depuis celles de Néron jusqu’à celles d’Aurélien). Un de ces prêtres contestés par Donatus s’appelait Caecilius (Kusîla, peut-être le prénom épicène de Cécile), un homonyme du Kusîla du début de l’islamisation. Le donatisme se caractérise aussi par sa proximité aux autochtones : les prêtres donatistes officient dans les trois langues : berbère, punique et latine. Saint Donatus le grand, originaire d’une petite ville au sud de Théveste (Tébessa) était lui-même d’origine berbère. Les Berbères hésitaient à adopter la nouvelle religion dans la version catholique romaine, autorisée par ceux-là mêmes qui continuent de rendre un culte aux idoles du paganisme antique en particulier au dieu Soleil Invaincu (Sol Invictus). Grâce à la nouvelle religion, Rome changeait de peau, sans changer de politique. C’est pourquoi Augustin évêque de la ville romaine d’Hippone, officiant en latin, ne pouvait sûrement pas trouver écho auprès de ses compatriotes, s’il était établi qu’il fut un Berbère de sang et de langue.

En termes khalduniens, je dirais que les Berbères avaient besoin d’une religion qui leur serve de ciment pour organiser leur esprit de corps (asabiya), créatrice de civilisation. Ils ne voulaient pas être greffés sur une civilisation romaine sur le déclin, qui n’a d’ailleurs toléré le christianisme que parce qu’elle a perdu sa force. Quand Augustin se fait chrétien (ce qui est à son honneur pour l’époque), rien d’autre ne pouvait l’intéresser dans la Rome antique, usée par la corruption et les guerres et les menaces des barbares de l’Europe. Mais peut-être que si ; il était intéressé par la puissance que léguerait Rome aux chrétiens longtemps persécutés et réduits au silence. Rome a voulu d’abord se relever en remuant dans les cendres les braises encore non éteintes du paganisme, que les empereurs vont essayer de lever au rang de doctrine et de religion nouvelle : Sol Invictus ! C’est sous Dioclétien (244 – 311) qu’aura lieu la dernière et la plus sanglante des persécutions des chrétiens de l’empire romain. Dioclétien se retire volontairement du pouvoir en 305.

Quand Augustin embrasse la doctrine catholique, l’Eglise a plus de trois siècles d’âge. Elle charrie déjà trop de scories, de maladies qui l’ont atteinte. Il n’y a pour ainsi dire personne pour témoigner de la virginité première de la foi, de sa simplicité originelle. On a formulé des dogmes qui n’ont rien à voir avec l’enseignement du Prophète Jésus (AS). Le dogme de la Trinité par exemple, choquait même les grands intellectuels grecs partisans du paganisme, en particulier les tenants du platonisme et du néoplatonisme[2] pour qui le polythéisme de la mythologie n’était qu’une allégorie. Ils avaient démontré que si Dieu est, il ne peut être qu’Un. Or la Trinité n’était pas claire sur ce sujet. Ils ont conclu que le christianisme était simplement un polythéisme de la pire espèce.

Augustin croyait en la catholicité réelle de l’enseignement de l’Église. Mais la plupart de ces vues se sont avéré fausses, démenties par l’histoire. Car ce qu’est devenue l’Église est la conséquence des décisions qui ont été prises par les pères de l’Église. Si Augustin s’était rallié au donatisme, il aurait contribué à fonder un christianisme énergique, indépendant, qui donnerait une autre chance à la religion de Jésus (AS). Cela était d’autant plus possible que Rome impériale allait faiblissant, alors que la asabiya berbère ne demandait qu’à faire front pour lancer et soutenir une religion nouvelle, avec du sang neuf, ne devant rien aux restes de l’empire. Le bien se fonde exclusivement sur le bien.

Augustin, au contraire, proposait avec insistance que les Berbères rattachent leur destin à celui de la nouvelle Rome qui n’était pas encore mûre, pour être crédible. L’alliance entre l’Église et Rome était un marché de dupes. Personne n’y gagnera, car lorsque Rome meurt, elle ne laisse pas d’héritage à l’Eglise. Elle meurt ruinée, comme meurt toute civilisation.

Il ressort de la lecture des lettres d’Augustin relatives à la crise du christianisme en Afrique, que les Berbères souhaitaient une religion qui les libère de Rome, au moins qui les libère de la place qu’occupe Rome dans leur vie quotidienne, une religion qui serve de contrepoids à l’oppression de Rome, et non pas une religion qui augmente la puissance de Rome. Saint Augustin s’acharne à prouver sans succès que la soumission à Rome (ou à Byzance) fait partie de la définition même de l’Église. Or cela était loin d’être une évidence, d’autant plus que le pouvoir temporel de Byzance qui avait autorité sur Rome, se moquait pas mal des questions de doctrine et ne se souciait que de la paix sociale dont il connaissait les recettes depuis des siècles. Bien que personnellement respecté, il ne sut jamais gagner la confiance de ses interlocuteurs donatistes dont les racines de la doctrine remontent à l’enseignement d’Arius qui fut jugé hérétique au premier Concile de Nicée, sur une concession personnelle de l’empereur païen Constantin 1er (272 – 337) qui voulait en finir avec les débats entre les cardinaux, en sacrifiant un homme (auquel il croyait lui-même) portant une doctrine puissante, mais politiquement gênante. Constantin lui-même ne crut dans le Christ qu’au moment de sa mort. Constantin sera attiré plutôt par l’enseignement d’Arius ; ses successeurs feront de même.

A son époque, Augustin oublie déjà que c’est encore cet empereur, Constantin, qui avait fait en sorte que le Donatisme soit condamné, par un calcul politique. Paradoxalement, Constantin mourra lui-même en tant qu’arien, inspirateur de la doctrine de Donat, suivi en cela par ses deux fils, et son neveu Julien qui, parvenu au pouvoir par un heureux hasard sans l’avoir trop cherché, suivra une politique beaucoup plus favorable aux donatistes. C’est vrai que Julien, qui était également un homme de grande culture au fait des idées religieuses, comme Augustin, avait en plus de son souci de paix sociale, d’autres arguments contre le christianisme. Il fut l’auteur d’une réfutation des galiléens (= chrétiens). L’Église le surnommera pour cela Julien l’Apostat, à tort, parce qu’il n’avait jamais déclaré être chrétien. Il était partisan d’Arius, et des philosophes grecs.

Les Berbères n’admettaient pas que des jeunes filles vierges (nonnes) soient consacrées au culte chrétien par un vœu de célibat. Ils voyaient en cela une résurgence ou une continuité de la pratique païenne des vestales.

La doctrine de saint Donat se caractérise par le refus radical de soumettre la foi à un quelconque pouvoir temporel. A cette position, « fanatique », Augustin ne pourra opposer que sa propre position fanatique. Il est incapable de porter le débat sur le plan de la doctrine, et s’emploie uniquement à essayer de justifier les positions des évêques que les donatistes refusaient de reconnaitre. Aigri, usé par les diatribes, il finira par devenir le grand inquisiteur antiberbère avec son célèbre jugement : tuez-les tous, Dieu reconnaitra les siens[3]. On ne s’explique pas comment un esprit aussi compétent n’avait pas vu qu’à la domination militaire de Rome, on ne pouvait pas surajouter une domination religieuse parallèle dont le siège serait encore à Rome ou à Byzance. Dans sa lettre à un homme nommé Vincent, il croit démontrer la nécessité de la contrainte en matière religieuse par l’argument de l’efficacité. Il constate et se félicite que depuis que l’Etat soutient le catholicisme, Hippone est devenue majoritairement catholique, alors qu’elle fut presque toute acquise à la doctrine donatiste !!! Vincent lui objecte judicieusement que Jésus n’a jamais demandé le soutien des moyens de répression de l’Etat à sa religion. Augustin répond simplement que les temps ont changé… C’est désormais l’Etat qui baptise. Le prêtre n’est que le fonctionnaire de l’Etat.

Il ne se pose pas la question du cas où la répression serait favorable à ce qu’il appelle l’hérésie…

La lutte des Berbères pour l’instauration d’une église nationale finira par porter ses fruits.

Le christianisme officiel (celui soutenu par l’empire) se satisfaisait d’avoir été toléré par les Romains ; il n’osait pas élever le ton pour imposer une adaptation aux enseignements chrétiens de la politique romaine qui restera celle de l’empire jusqu’à sa chute de ce dernier en 423 et même jusqu’à sa défaite devant la retentissante progression de l’islam. Quand Genséric envahira la Berbérie avec ses troupes de Vandales, ce seront surtout les occupants romains qui en feront les frais. Mais il est remarquable que les Maures saisiront l’occasion pour crier leur rejet de la doctrine de la Trinité.

On peut affirmer que le christianisme s’était en réalité discrédité en Afrique du nord bien avant même l’arrivée de l’islam. Les historiens coloniaux on tenté d’exagérer l’importance du phénomène chrétien en Berbérie dans l’espoir de raviver de ses cendres une Église qui ne fut que celle des Romains en Berbérie.

Le Christianisme a été libéré par l’islam de la situation impossible à tenir dans laquelle il s’était retrouvé. Trop faible pour convaincre même les penseurs païens, il ne pouvait pas non plus voler de ses propres ailes. En l’allégeant du poids qu’il trainait, l’islam l’a contraint à apprendre à se débrouiller tout seul. Les chrétiens ne savaient pas comment on fait une civilisation avec la religion. Ils l’apprendront au contact de l’islam même si cela leur coûta de perdre la majorité de leurs adeptes vivant en Palestine, berceau du christianisme, adeptes entrés en grand nombre dans l’islam. Ce n’est qu’après avoir fait son hégire, son émigration en Occident, que le christianisme commencera à se prendre peu à peu en charge tout seul. Mais il trainera ses défauts, car il ne se remettra pas tout à fait de la maladie contractée dans son berceau romain : au bout de son cheminement, ce ne sera plus que l’Inquisition et les bûchers, le colonialisme et les massacres des peuples en Amérique et en Afrique.

Le christianisme ne pouvait pas connaître l’éclosion, tant que dominait la puissance romaine. Le principal effet entrainé par l’avènement de Jésus (AS) a peut-être été la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains, quelques années après que Jésus (AS) ait quitté ce monde. Quels que soient les motifs de ceux qui l’ont décidé, cet évènement a eu un impact puissant sur le destin du christianisme. C’est le lieu ici de signaler ici qu’après la destruction du second Temple de Jérusalem, les juifs de Palestine ont commencé à fuir la région pour échapper aux persécutions. Beaucoup d’entre eux sont venus en Berbérie, soit pour y élire résidence définitivement ou séjourner temporairement avant de poursuivre leur route pour l’Europe. Ceux qui restaient s’adonnèrent au commerce. Les juifs ne connaîtront la sécurité et la stabilité qu’après l’édit de Caracalla, en 212 de notre ère, qui « fortifiera les communautés juives d’Afrique du nord dans la citoyenneté romaine[4] ».

Le Romain devenu Byzantin restera l’occupant, jusqu’à l’arrivée des Vandales, puis celle des musulmans. Il y eut en Gaule, une civilisation gallo-romaine, mais en Berbérie, un auteur français récent[5] a parlé des « Romano-africains ». C’est tout dire. On n’était pas loin de l’Algérie française qui fit de l’Algérien un objet du colon.

Tout cela a largement préparé les Berbères à accepter l’islam comme une délivrance, de Byzance et de Rome. L’islam marque la fin du long cauchemar suscité par les querelles théologiques violentes entre chrétiens s’excommuniant les uns les autres à coups de conciles.

L’islam sera de loin beaucoup mieux reçu chez nous.

Mais là aussi, il faut reconnaître qu’il y a un conflit puissant que les historiens soucieux seulement de noter des faits sans toujours les situer et les expliquer, n’ont pas relevé. Il y a eu deux annonces de l’islam au sein des Berbères (quand je dis Berbères, j’y inclus les citoyens romains vivant en Berbérie). La première a eu lieu dès les premières années qui suivirent la disparition de l’Envoyé de Dieu (ASW).

La seconde a commencé avec les Omeyyades.

L’islam qu’apportent les soldats dépêchés par les Omeyades, n’est pas toujours celui des premiers prédicateurs. Entre temps, les musulmans se sont déjà fait plusieurs guerres entre eux, et plusieurs massacres, dans les luttes pour le pouvoir.

Le khalifat a cédé la place à un empire. Il y a eu l’assassinat de l’Imam Ali, et plus tard l’assassinat de l’Imam Hossein, petit-fils du Prophète (SAW). Les Arabes commencent déjà à faire de la realpolitik, c’est-à-dire à placer leur intérêt direct avant l’intérêt supérieur de la foi nouvelle. On pourrait trouver, dans la lecture des chroniques arabes, des indices de l’affaiblissement de la foi, au profit du renforcement du calcul et de la préméditation chez les “conquérants” arabes qui ne sont plus des prédicateurs, mais de simples guerriers cherchant la gloire militaire, plutôt que l’agrément divin.

Il y a une opposition flagrante entre la soif d’islam authentique des nouveaux convertis berbères et les intentions affichées par les chefs arabes en majorité acquis à la solde des Omeyyades, qui cherchent surtout à imposer par la force, sans même donner un temps de réflexion aux Berbères pourtant infiniment bien disposés envers l’islam.

Il y a un conflit entre deux rythmes, deux vitesses, deux asabiyas, l’une déjà fatiguée, aspirant à jouir des fruits de ses efforts, déjà détournée de sa mission, et l’autre (les Berbères) qui ne cherche qu’à se cristalliser et s’unifier pour filer porter le message à d’autres contrées.

Les Arabes ont failli faire tout rater par leur comportement opportuniste qui importait en Berbérie leur conflit oriental. Heureusement que des hommes ayant cru à la première heure étaient là pour guider leurs compatriotes, en leur montrant d’où venait l’erreur et à les aider à faire la distinction entre la Foi et les comportements excessifs des militaires.

L’un des derniers administrateurs nommés par les Omeyyades, va se presser de faire allégeance aux Abbassides en apprenant que ces derniers venaient de renverser la dynastie omeyyade. Le chef abbasside le félicite et lui demande alors de lui envoyer quelques esclaves (femmes). L’ex-agent omeyyade rappelle à l’abbasside que la région était devenue toute entière musulmane et qu’on ne faisait plus d’esclaves. Ce qui mit l’abbasside dans une grande colère…

Et suscita le dégoût et l’indignation des Berbères.

Alors quand vous lirez dans les chroniques arabes que les Berbères ont renié douze fois l’islam avant de se convertir définitivement et de se mettre en route pour l’Espagne, gardez à l’esprit que la plupart de ces reniements ont été suscités par les comportements des missionnaires arabes, qui eux étaient de véritables reniements de la foi. Les Berbères ne reniaient rien ; ils prenaient le temps d’observer ces nouveaux conquérants.

En outre, le droit musulman, ne punit gravement le reniement que lorsqu’il est le fait d’une personne née dans l’islam et qui a grandi dans l’islam. Mais il accorde des délais pouvant être longs à des gens qui ne profitent pas du temps accordé pour prendre les armes pour le combattre. Il fait preuve de patience.

Pourtant, la preuve de l’adhésion massive des Berbères à la nouvelle religion, est là tout évidente. Non seulement ils n’ont pas mis quatre siècles à se convertir, mais ils ont rapidement fourni les troupes pour aller porter plus loin le message de l’islam, en ne s’appuyant que sur la force des musulmans, sans avoir à s’allier à un empire occupant qui serait de surcroit païen. Ils ont adhéré à l’islam, comme on adhère à une religion longtemps attendue, en s’empressant de le faire. Je suis désolé de le dire, mais c’est la seule et unique vérité.

L’islam confère une identité nouvelle. Il arrive d’emblée d’abord en tant que religion cohérente mettant de l’ordre dans l’ordre social et dans l’ordre métaphysique. Les prédicateurs arabes viennent proposer une religion nouvelle. C’est leur première motivation. Même s’ils commettent quelques péchés graves, ils n’arrivent pas en conquérants, à la façon romaine, encore moins comme le colonialisme français qui est la négation même de toute humanité au vaincu. Les gouvernants peuvent bien sûr se réclamer de défendre l’islam, mais il n’existe pas de modèle érigé par une Église chargée de dire la vérité. Ce qui est permis est clair, ce qui est interdit est clair. Le reste est affaire d’ijtihâd, d’effort d’interprétation juste. On peut penser et vivre librement sa religion, penser ce que l’on veut si c’est dans la bonne intention. Lorsque les Berbères, quelques années à peine après leur conversion, reçoivent la mission de porter la nouvelle religion en Andalousie (Ibérie), ils sont 12000 hommes à traverser le détroit de Gibraltar et ne sont accompagnés que de 17 arabes pour répondre aux questions concernant les sens des paroles du Coran qui n’étaient pas encore connues des Berbères.

Il y eut bien sûr des sursauts de patriotisme : tout peuple songe d’abord à assurer sa liberté en voyant un étranger se présenter à sa porte sans y être invité. N’oublions pas que les Romains de Byzance sont encore la puissance occupante du pays, et qu’ils étaient les premiers à organiser la résistance pour protéger ce qu’ils considéraient comme leur bien, même s’ils étaient surement loin de le tenir d’une main de fer. Mais comme dans le cas du christianisme, les Berbères se poseront les questions de la représentativité réelle des arrivants avant de leur faire confiance. Il y aura là aussi un résistant nommé Kusîla, (كسيلة). Et lui aussi a accepté la nouvelle religion, mais il se battra jusqu’à la mort pour son interprétation correcte. Il est établi que ce Kusîla vécut et mourut musulman, et même en musulman strict et scrupuleux. Il régna sur Qayrawan (Kairouan) pendant trois ans. Il fut victime de la vindicte omeyyade, qui ne tolérait pas un pouvoir musulman non aligné sur son interprétation de l’islam. Il mourut en martyr de la foi.

Du côté des Arabes, il y eut aussi des abus, graves parfois[6]. Ainsi, lors de sa deuxième mission, ‘Oqba ibn Nâfi se comporta comme un homme venu assouvir sa vengeance personnelle, envoyé et autorisé par Yazid ibn Muawiya, l’assassin de l’imam Hossein, le petit-fils du Prophète (SAW). Pour se convaincre de l’intention méchante de ‘Oqba, il suffit de lire attentivement les sources arabes à ce sujet. Nous le reconnaissions, parce que nous ne voulons pas insinuer que les Arabes étaient tous des anges. Mais il suffit de dire que parmi eux, il y eut beaucoup qui étaient motivés par lé désir de servir Dieu et de Lui plaire exclusivement.

Les Berbères ne songeront à fonder leur propres dynasties et empires sur leur territoire que lorsque les émirs arabes auront consommé leur échec. Ils ont été et demeurent disponibles pour tout sacrifice nouveau pour la religion du Prophète (SAW).

Les colons français aimaient dire : « Vous, les Berbères (les kabyles), vous êtes plus intelligents que les Arabes ! ». Ils espéraient ainsi nous rallier à eux, et nous séparer des Arabes. Il ne faut pas y voir une flatterie. C’est plus que ça : les Français voyaient que nous étions plus aptes, plus résolus, en cas de soulèvement. Ils ne nous flattaient pas : ils nous craignaient. Ils savaient de quoi nous sommes capables. Et ils l’ont compris quand ils ont vu la Kabylie, durant la guerre de libération, s’embraser et devenir leur cauchemar. Nos montagnes portent encore les traces du napalm qu’ils déversèrent en tonnes pour tuer nos combattants. Ils ont alors désespéré définitivement de faire de nous leurs agents. Oui, les Kabyles sont capables de se soulever encore plus quand ils le font pour Dieu, le Dieu de l’islam.

L’islam n’interdit pas aux peuples convertis de garder leurs propres langues. C’est le texte et l’enseignement du Coran qui sont sacrés, pas la langue arabe en tant que telle[7]. C’est pour cette raison que les peuples musulmans vont s’attacher à la langue arabe par amour du Coran et du Hadith. Jusqu’à nos jours, les musulmans berbérophones, turcophones, persanophones et autres, sont autorisés à prononcer le sermon (khotba) du vendredi dans leurs langues respectives. Et ils continuent de se faire, en toute liberté, les défenseurs zélés de la religion du Prophète (SAW).

Wa-l hamdu lillâh !

Abû al-‘Atâhiya
16 août 2012

Notes de renvoi :

[1] « Huwa sammâkum al-muslimîn », c’est lui (Ibrâhim) qui vous nomma musulmans.

[2] Comme l’empereur Julien qui fut aussi un homme de grande culture, ou comme Porphyre, d’origine phénicienne, élève de Plotin et transmetteur de son enseignement contenu dans les Ennéades, et qui écrivit aussi une réfutation du christianisme.

[3] Dans une lettre à un manichéen, Augustin (qui fut lui-même un adepte du manichéisme) n’hésite pas à recourir à la menace physique : “And if you are not prepared to do this, begone from this place, and do not pervert the right ways of the Lord, ensnaring and infecting with your poison the minds of the weak, lest, by the Lord’s right hand helping me, you be put to confusion in a way which you did not expect.” Lettre numéro LXXIX. (« Et si vous n’êtes pas prêt à le faire, partez d’ici, et ne pervertissez pas les voies droites du Seigneur, piégeant et en infectant avec votre poison les esprits des hommes faibles, de peur qu’avec l’aide de la main droite du Seigneur, je ne sois amené à vous confondre d’une manière à laquelle vous ne vous attendiez point. »)

[4] Voir Gilbert Meynier, page 74, pour de plus amples informations. Dans les sources grecques et romaines que j’ai consultées, il n’est pas fait beaucoup mention des juifs dans leurs rapports avec les autochtones. Voir note suivante.

[5] Il s’agit de Gilbert Meynier, auteur de L’Algérie des origines, de la préhistoire à l’avènement de l’islam. La découverte, 2007. Malgré quelques critiques, cet ouvrage me parait très documenté et relativement bien objectif.

[6] Extrait d’une lettre adressée à Louis-Philippe, Roi de France, par l’Émir Abdelkader : « Oui, Sultan de France, tes agents exclusivement militaires, ne veulent que combats et conquêtes ; ce système n’est pas le tien, j’en suis sûr. Tu n’es point venu sur la terre d’Afrique pour en exterminer les habitants, ni pour les chasser de leur patrie. Tu as voulu leur apporter les bienfaits de la civilisation. Tu n’es point venu asservir des esclaves, mais bien les faire jouir de cette liberté, qui est l’apanage de ta nation, de cette liberté dont tu as doté tant de peuples et qui est une des bases des plus solides de ton gouvernement.
Eh bien ! La conduite de tes généraux est tellement contraire à ces sentiments (qui sont les tiens, j’aime à le penser), que les Arabes sont persuadés que la France a l’intention de les asservir et de les chasser de leur pays. Aussi, vois-je grandir chez eux et contre vous, une haine qui sera plus forte que ma volonté et mettra un obstacle insurmontable à l’exécution de nos projets mutuels de civilisation.
Je te prie, au nom de Dieu qui nous a tous créés, cherche à mieux connaître ce jeune musulman que l’Etre suprême a placé malgré lui à la tête d’Arabes simples et ignorants et qu’on te dépeint comme un ennemi fanatique et ambitieux. Fais-lui savoir quelles sont tes intentions, que surtout tes propres paroles arrivent à lui et sa conduite te prouvera qu’il était mal apprécié.
Que Dieu continue à t’accorder les lumières nécessaires pour gouverner sagement tes peuples. »
Cette lettre est écrite en langue française par Léon ROCHES – devenu musulman — arabisé pour le bien de l’histoire et qui a pris le nom de : El-hadj Omar — sous la dictée de l’émir Abdelkader dans son camp de Bou-Khorchefa le 15 avril 1839.

[7] Les commentateurs du Coran n’hésiteront pas à se servir de la poésie jahilienne pour se documenter au besoin sur les sens de certains mots du Coran.