Si la secte wahhabite ne faisait pas autant parler d’elle par les excès dont elle se rend coupable de nos jours, je ne lui consacrerais pas une seule ligne, car elle ne présente aucun contenu sérieux digne d’attention. Le wahhabisme n’est que confusion des genres, fausse science et égarement pour les malheureux Arabes qui s’imaginent apprendre quelque chose en lisant les écrits de Mohamed Abdelwahhâb son fondateur. En fait, s’ils croient tout comprendre, c’est en raison du simplisme de la pensée de son auteur, qui s’adresse à des musulmans de l’époque décadente, où la société musulmane avait cessé de produire la civilisation et se trouvait dans le creux de la vague que remue l’Histoire. Mais il faut dire que la médiocrité de Abdelwahhab s’explique par l’influence de celui dont il se réclame et qui est Ibn Taymiyya (mort en 728 de l’hégire/1330). C’est de ce dernier que nous allons parler, car il laissa beaucoup plus d’ouvrages caractérisés par un ijtihâd formel, et surtout par ses outrances à propos de tout.

Ibn Taymiyya fait partie de ces musulmans qui ne se remettaient pas du choc causé par la chute de Bagdad entre les mains des Mongols, durant la seconde moitié du 13ème siècle. Choc traumatisant en effet, car les musulmans réalisaient qu’ils n’avaient plus la supériorité militaire dans le monde, et qu’ils venaient d’être touchés au cœur même de leur puissance. Né quelques années après l’évènement, Ibn Taymiyya n’en a pas été le témoin ni le contemporain conscient. Pourtant, entre la date de sa naissance et le moment où Ibn Taymiyya réalise la gravité de l’évènement (sans en comprendre la signification réelle), les Mongols s’étaient convertis à l’islam par un revirement rare dans l’histoire où le vainqueur embrasse la religion du vaincu. Pour Ibn Taymiyya et ses semblables, la disparition de l’empire abbasside tombé entre des mains étrangères mettait fin à une longue succession de juristes occupant des postes importants au service du khalife. C’était pour lui, un symbole central qui disparaissait de la scène musulmane. Ibn Taymiyya ne pouvait pas voir en cela autre chose qu’une porte ouverte à l’hérésie et au libertinage. Il ne réalisait pas que cette situation exceptionnelle était autrement plus grave qu’il ne le pensait. Elle n’avait pas besoin de ses services : on ne soigne pas un homme malade et désespéré, avec des fatwas. On n’arrête pas un cyclone avec des décrets.

En fait, tous les musulmans traversaient un grave malaise qui ne consistait pas seulement dans la disparition d’une fonction de l’Etat ou même de l’Etat tout court. C’était l’absence d’orientation, de consolation, de solution de rechange qui faisait encore plus mal. La littérature et les chroniques arabes de l’époque signalent beaucoup de faits qui sont des indices d’un malaise dans la civilisation : crimes abominables, suicides, perte de la foi en Dieu, etc. On peut trouver quelques éléments de cette sociologie, dans l’ouvrage d’Ibn al-Fuwati, intitulé al-Ḥawâdith al-jâmi‘a. Il ne s’agissait pas d’une simple aggravation de la délinquance que les Etats moderne savent endiguer par des mesures policières.

On peut penser que l’activité intense que déploya Ibn Taymiyya pour la rédaction de fatwas répondait dans son esprit à la nécessité de combler le vide juridique, que le gouvernement intérimaire installé en Egypte ne pouvait pas assumer.

L’ambiance régnante ne permettait pas loin s’en faut de remédier à la situation. (Le seul pouvoir politique capable d’agir était celui des Mongols). Il n’y avait plus de pouvoir pour décider au nom de tous les musulmans. Ceux de l’Orient étaient désemparés, et beaucoup pensaient que la chute de Bagdad était un signe de la fin du monde, car ils étaient incapables de contenir et de dominer les envahisseurs.

En fait, s’il n’y eut pas de puissance politique capable de relancer l’unité musulmane, c’est parce que la corruption avait rongé et épuisé les énergies en Orient, alors qu’au Maghreb, on assista deux siècles auparavant à l’émergence d’une puissante dynastie réformée, celle des Almohades, qui fut apte à repousser les attaques venues de l’Occident européen, reportant de trois siècles la perte de l’Andalousie.

Damas et le Caire, anciennes capitales d’empires musulmans étaient redevenues les nouveaux centres du pouvoir musulman, mais sans jamais égaler l’importance qu’eut Bagdad.

C’était donc un problème de civilisation, et ce problème ne relève pas du fiqh classique qui n’avait même pas le droit de regard sur les actes des gouvernants. Un problème de civilisation a besoin de sociologues qui examinent la société en tant que formant un corps, de spécialistes de l’anthropologie, pas de juristes. Une société qui souffre ne se soigne pas par une série de décrets. C’est tout l’homme qu’il faut redéfinir avant de prescrire un remède efficace au malade. En un mot, Ibn Taymiyya n’avait pas la compétence pour se mêler de près ou de loin. Mais l’ignorance ose tout.

Paradoxalement, c’est dans cette situation ubuesque qu’Ibn Taymiyya s’emploiera à rédiger son œuvre de mufti émettant des avis juridiques sur tous les sujets, les plus éloignés de la réalité vécue au quotidien, et en totale rupture avec le réel ; dépourvu du sens historique qui seul permet d’interpréter les évènements de façon à en tirer profit, Ibn Taymiyya fait des raisonnements dans l’abstrait, comme si rien ne s’était passé, et comme si l’empire était encore debout. Il travaille pour l’hypothèse absurde où l’empire reviendrait. Il s’offre le luxe de rédiger des fatwas condamnant des idées n’ayant plus cours, sans prégnance sociale, dans une société aux abois. Mais il espère que son action servira plus tard à revenir plus facilement au cadre régissant la société musulmane avant l’invasion mongole. Ibn Taymiyya ne se demande pas si la chute de Bagdad ne présentait pas aux musulmans l’occasion de réviser les principes et d’entamer un changement de cap. Ses prescriptions sont en général orientées dans le sens d’un retour au statu quo ante.

Sur ce point, on ne peut pas se tromper : Ibn Taymiyya a compris que les progrès de la pensée musulmane au Maghreb et en Andalousie dérangeaient énormément, d’autant plus que deux penseurs venus de ce Maghreb connaissaient déjà en Orient un succès immense : Ibn Arabî et Ibn Sab‘în, mais surtout le premier. Il eut, lors de son séjour à Alexandrie, l’occasion de s’entretenir avec les représentants de ces deux écoles de pensée.

La prise de Bagdad par les Mongols, puis des siècles plus tard, l’occupation de l’Algérie par la France, et récemment l’occupation de l’Irak par les USA ne sont que des moments d’épreuve destinés à purger les musulmans de leurs illusions passéistes. On cherche à les amener à lâcher l’ombre et à voir la lumière, à voir l’essentiel, ce qui a compté dans leur passé, la cause véritable de leur chute. Il y avait beaucoup à apprendre de cette expérience coloniale. Et de toute façon c’est Dieu qui décide des épreuves à infliger. Nous devions apprendre qu’il ne faut pas regretter des empires, que la puissance réelle n’est pas dans les possessions matérielles, ni dans le montant des taxes prélevées, ni même dans le sang versé, mais uniquement à la fidélité de l’enseignement originel.

Les musulmans continuent de trainer trop de reliques, trop de traces de leur « grandeur » passée dont l’évocation leur fait mal. Les écrits nombreux, la production écrite des auteurs de la civilisation musulmane fut si féconde que malgré tous les incendies, tous les autodafés, nous avons encore tant de titres d’ouvrages, tant de manuscrits que nous ne réalisons pas encore tout à fait que tout cela ne regarde plus que ceux qui les ont écrits, que nous sommes incapables de les comprendre, de nous en approprier. Nous ne savons pas quoi faire pour que ce lourd et encombrant héritage nous enrichisse au lieu de nous inhiber. Nous sommes morts depuis longtemps, mais nous ne le savons pas encore. Nous devons créer notre monde avec nos propres mains, et ne pas attendre qu’on ressuscite pour nous l’ancien monde. Malheureusement, Ibn Taymiyya fut de ceux qui ont entretenu cette illusion qu’il est possible de faire marche arrière dans l’hsitoire, de retourner à un modèle qui n’a jamais existé en réalité mais que les esprits usés et impuissants des 13ème et 14ème siècles ont fini par concevoir comme une fantaisie durable entretenue par des mentalités de vaincus. Depuis ce temps-là, on nous promet l’impossible Nahda qui ne viendra jamais car on ne se réveille pas à la réalité quand on se laisse bercer par des illusions. Le maître mot de sa pensée est le salaf.

Notre religion, celle dont nous sommes fiers sans toujours savoir pourquoi, nous parle avec insistance de l’imitation du Prophète (S) ; elle nous recommande l’effort intellectuel, l’ijtihâd pour devenir meilleur. Le Coran s’adresse à nous les croyants : « Ô vous qui croyez ! ». Il nous interpelle comme il interpela les premiers croyants. C’est à nous que s’adresse le Coran ; et Ibn Taymiyya ne cesse pas de nous aiguiller vers le salaf. Je ne sais pas ce que recouvre ce mot, mais il a une odeur d’innovation, une sorte de mot trompeur, un mot qui n’a reçu aucune bénédiction divine ou prophétique, qui rappelle plutôt les arguments des polythéistes : « Nous adorons les idoles de nos ancêtres, et nous continuerons à suivre leurs trace… ». Si par salaf, Ibn Taymiyya veut parler de l’ensemble de ceux qu’il a bien noté lui-même, nous lui rétorquerons qu’il y eut aussi tant d’hommes du salaf, qui s’empoignaient souvent à mort, bien qu’ils fussent tous des musulmans, que tant d’Arabes convertis aux premiers temps ont renié leur foi, ou se sont montrés faibles, etc.

Pourquoi cherche-t-il à nous imposer une grille de lecture qui est tout à fait contraire à la démarche scientifique authentique qui consiste à tout passer au crible de l’intelligence. Pourquoi cherche-t-il à nous imposer des raccourcis suspects ? Il craint que par notre seule démarche, nous fassions fausse route. Qui l’a nommé à cette fonction de gardien de la foi ?

Qu’est-ce qui a motivé Ibn Taymiyya pour mettre le salaf au centre de sa pensée ? Sûrement, la solution de facilité. Effrayé par la perspective d’un avenir trop incertain, il s’est laissé happer et dévorer par l’illusion passéiste, douce et soporifique. Il remporte des victoires sur le papier, faute de les gagner sur le champ de bataille.

Dans ses écrits, Ibn Taymiyya ne prend pas la peine de construire son exposé autour d’un plan précis, ni de définir ce qu’il a l’intention de soutenir, ni la méthode qu’il compte utiliser à cette fin, ni à qui il s’adresse, et surtout avec quelle puissance il compte faire exécuter ses sentences, car légiférer implique un pouvoir exécutif, une armée et une police. Molki nadârad ân-ke sepah nadârad, dit Rûmî : N’a pas de royaume celui qui n’a pas d’armée ! Son œuvre fut destinée aux esprits morts.

Il a hâte d’arriver à son but : ramener son lecteur au salaf, et espérer lui transmettre une dose de son optimisme artificiel. Reprendre tout depuis le début, exposer ses motifs, mener un exposé scientifique, s’obliger à définir le vocabulaire, la méthode suivie, tout cela risquait de le décourager, de le faire renoncer à la tâche.

Il ne dira jamais pourquoi il emploie le mot de salaf, qui n’a aucun appui dans le Coran ni dans la tradition, alors qu’il n’hésite pas lui-même à qualifier de bid’a, innovation blâmable, tout ce qui dépasse son entendement.

S’il ne peut réfuter l’idée, qu’importe ! Il réfute l’homme promoteur ou partisan de cette idée. Par paresse, il ne prend pas la peine d’expliquer l’idée telle qu’elle est exposée par ses auteurs dans leurs écrits. Il se contente de la résumer, de la parodier, de la tronquer ou de l’exposer hors de son contexte.

En revanche quand il veut défendre un homme qui a sa préférence, il s’emploie à le rattacher par des subterfuges à des idées excellentes (à ses yeux) auxquelles il finit par l’associer, avant de l’encenser en accolant son nom au mot magique : le salaf.

Ibn Taymiyya n’est sûrement pas un penseur au sens strict du mot, mais un manipulateur.

On ne retrouve pas chez lui la démarche scientifique ou rigoureuse que l’on observe chez la plupart des penseurs musulmans qui l’ont précédé, comme les théologiens, les philosophes, les maitres spirituels. Al-Ghazzâli (mort en 1111), par exemple expose honnêtement et fidèlement les doctrines et opinions des philosophes avant de les réfuter ou d’en montrer les faiblesses, en leur opposant des arguments rationnels et en évitant l’invective et l’anathème (takfir).

Il ne viendrait à l’idée de personne de prononcer le takfir de Platon, d’Aristote ou de Ptolémée. Pourtant Ibn Taymiyya considère tous les penseurs qui n’ont pas sa bénédiction comme des kafirs. Il ne voit pas la pensée comme un effort des hommes, d’un effort soutenu et poursuivi par des générations d’hommes pour faire aboutir à quelque chose qui rapproche de la vérité. Les premiers théologiens de l’islam ont dit aussi beaucoup de choses que nous qualifierons de bêtises aujourd’hui, mais ils avaient eu le mérite de poser les fondations d’une science nouvelle. Plutôt que de les déclarer hérétiques, il faut saluer leur mérite de pionniers et relever bien entendu leur faiblesse. Les mutazilites ont fait surement des erreurs, mais aujourd’hui tout le monde s’accorde à leur reconnaître le mérite d’avoir soulevé en premier certaines des graves questions théologiques et philosophiques.

Ibn Taymiyya manque totalement du sens historique et s’imagine que tous les évènements relèvent de la justice des hommes. Il ne tient pas compte du hadith sunnite selon lequel si le chercheur qui trouve reçoit une double récompense, le chercheur qui se trompe a aussi droit à une récompense. Pour lui, toute idée exposée, sauf la sienne, expose son auteur à la malédiction. Il se moque de savoir que la science progresse par à-coups, par correction successives.

Je parle de lui en ces termes, parce qu’il n’a pas hésité lui-même à utiliser un vocabulaire diffamant (1) à l’égard d’Ibn Tûmart (mort en 1130), un homme de chez nous, fils de la terre de Berbérie, qui fut un esprit éclairé ayant réussi à injecter une bonne dose de rationalité dans la théologie musulmane qui se mourrait en Orient, comme nous allons essayer de le montrer pour ceux qui ne le connaissent pas. La dynastie Almohade qui se fonda sur la base de son enseignement a engendré Ibn Rochd et Ibn ‘Arabî. Ces deux seuls noms auxquels nous pouvons ajouter ceux d’Ibn Tofayl, d’Ibn Sab’în, de Sidi Abû Madyan, et même d’Ibn Hazm avant eux, devraient suffire à remettre Ibn Taymiyya à sa place et à l’envoyer chercher ailleurs une pâture pour nourrir sa méchanceté viscérale.

Quand Ibn Taymiyya ose s’attaquer à Ibn Tûmart, il commence par essayer de déstabiliser son « ennemi » en rapportant des commérages ayant eu cours à son sujet. Ibn Taymiyya les rapporte sans émettre le moindre doute sur leur authenticité. Normal ; il ne leur donnerait pas du crédit s’il ne les mettait pas en tête de son exposé. Pourtant, de nos jours, il n’échapperait pas à une accusation de diffamation. Mais l’arbre ne saurait cacher la forêt, même si on attribuait une réalité à ses mensonges, la personnalité d’Ibn Tûmart n’en serait point atteinte, car il reste indubitablement un penseur d’une grande étoffe, d’une haute facture.

Le fondateur du mouvement almohade fait partie des trois ou quatre grands penseurs qui font la fierté du Maghreb et de l’Andalousie. On peut même le considérer comme leur chef de file, leur leader, car c’est son œuvre qui a rendu possible l’avènement des deux autres, Ibn Rochd et Ibn Arabî, et la compréhension de leur œuvre.

Revenu de son voyage en Orient où il avait rencontré, dit-on, le grand réformateur khorassanien abû Hâmid al-Ghazzâli, ibn Tûmart ramène dans ses bagages quelques notes qui vont lui permettre de diagnostiquer le mal dont souffre la société musulmane. Il est persuadé que l’Orient est allé trop loin dans l’égarement et que seul des occidentaux musulmans non infectés par ce mal seront à même de trouver le remède à ce mal. Son diagnostic est clair : il faut aller plus loin que Ghazzâli. Il ne s’agit plus seulement d’apporter une rupture dans l’épistémologie (ihyâ ‘ulûm al-dîn), en revivifiant les sciences de la religion, (ce qui est aussi indispensable) mais de bouleverser, de révolutionner la façon dont la religion était vécue socialement. Autrement dit, le problème était aussi idéologique : instaurer une ambiance nouvelle au sein de la société vis-à-vis de ce que l’on croit être la connaissance religieuse, la perception du dîn, libérer le dîn pour le rendre aux croyants.

Le savoir des musulmans allait sans cesse à la dérive. Les fuqaha ne se préoccupaient pas de chercher à connaître la vérité, mais seulement à faire triompher leur propre madhhab respectif. Il n’y avait plus de science vivante et créatrice qu’on appelle ijtihâd, mais seulement une reproduction par imitation d’un savoir ancestral dont on ne se souciait plus de vérifier la solidité des fondements, considérant qu’ils sont acquis une bonne fois pour toutes. Il ne faudrait pas s’étonner que parmi les griefs qu’adresse Ibn Taymiyya à Ibn Tûmart, figure celui qui l’obsède le plus, et qui concerne l’entretien du mythe du salaf : Ibn Tûmart avait supprimé la mention des noms des quatre premiers califes dans le sermon de la prière du vendredi ! Sacrilège ! Pourtant cela aurait fait surement plaisir aux quatre califes d’apprendre qu’enfin la prière collective a été remise en conformité à la tradition prophétique. Mais Ibn Taymiyya entretient une autre visée, sous le couvert de la défense des califes… Il ne veut pas faire vivre la tradition du Prophète (S), il lutte pour perpétuer l’ambiance abbasside !

Ibn Tûmart a une intuition géniale qu’il formule ainsi : il faut ré-enseigner aux musulmans le monothéisme, rendre à l’islam son unité intrinsèque qui est d’être le reflet de l’unité divine. C’est cela le sens premier que vise à faire connaître son mouvement appelé al-muwahhidûn (les unitaristes). Contrairement à ce que comprend ibn Taymiyya, il ne cherche pas à enseigner ou à rappeler qu’en islam Dieu est unique, – c’est une évidence – mais à leur apprendre à le penser sans se heurter au butoir toujours persistant de la contradiction existant entre les positions acharite et mutazilite qui sont défendables toutes les deux, mais que l’on n’arrivait pas à réduire à l’unité.

Ibn Taymiyya obsédé par la recherche du biais facile pour attaquer et dénigrer n’y comprit rien. A vrai dire, il faisait partie lui-même de cette partie des musulmans qui avaient besoin de mettre leur savoir à l’heure, de l’extirper de l’état où il s’était figé depuis trois siècles, se montrant incapable d’aller plus loin que la dualité théologique mutazilite-acharite. Ibn Taymiyya ne pouvait pas admettre cela à cause de plusieurs préjugés, dont le premier, le mépris des non-Arabes, qu’il manifeste lui-même en parlant des pauvres Berbères des montagnes comme des hommes qu’Ibn Tûmart était venu tromper en abusant de leur ignorance ! A-t-il jamais mis les pieds au Maghreb ? N’avait-il pas rencontré des hommes du Maghreb au Caire et à Damas, qui se trouvaient là justement pour enseigner la doctrine du Shaykh al-Akbar, Ibn Arabî ? Pensait-il vraiment par un préjugé antiberbère, que les Maghrébins étaient des ignorants ? Sans chauvinisme, je ne doute pas qu’en ce temps-là, le Maghreb avait plus de savants que l’Orient.

Ibn Tûmart enseigne des idées qui dépassent en portée celle du discours juridique du premier degré dont l’essence même est de diviser. La sagesse, la philosophie, la sociologie sont des sciences qui unifient, alors que le fiqh est une science normative, qui entraine la division, la discrimination et qui oppose forcément des hommes à d’autres. C’est une vieille querelle de préséance entre les fuqaha qui étudient les applications pratiques de la sharia et les philosophes, les maitres spirituels et les théologiens qui étudient les sciences portant sur le fond des choses. Les fuqaha ont toujours jalousé ces derniers, alors qu’ils savent bien que la noblesse d’une science dépend de la noblesse de son objet. Celui qui médite sur les choses divines est quand même plus élevé en rang que celui qui étudie les conditions du partage de l’héritage et les parts qui reviennent aux uns et aux autres, même si chacun a son mérite.

Ibn Tûmart était bien au courant des difficultés que présentaient les écoles théologiques musulmanes. Il ne s’est pas rendu en Orient pour apprendre le droit, devenir un faqih au sens restreint. Il était suffisamment formé dans les écoles maghrébines qui jouissaient déjà d’un grand prestige. Il était parti pour prendre le pouls de cet Orient malade de ses excès.

Plutôt que d’œuvrer à perpétuer la haine que se vouent ces deux tendances globales de la théologie musulmane, Ibn Tûmart introduit une idée fondamentale qui vise à surmonter et à résoudre la plus grande aporie de la théologie musulmane.

Il fut le premier à parler de l’être absolu à propos de Dieu. Ibn Sinâ n’était pas loin de le faire… mais c’eut été trop tôt. D’ailleurs dans sa critique, Ibn Taymiyya ne manque pas d’établir un lien entre les deux hommes, qu’il associe avec sa bête noire et sa cible préférée, Ibn Sab‘în. Poser cette instance permet de relativiser la gravité de l’opposition transcendance – immanence. Cela sera mis au clair par Ibn Arabî.

Ibn Taymiyya n’hésita cependant pas comme à l’accoutumée à s’en prendre à cette idée selon ce qu’il en comprenait, c’est-à-dire pas grand-chose. Il aurait dû se contenter de faire du droit relevant des cas habituels que soulève son école juridique, le hanbalisme, plutôt que de se mêler de casuistique philosophique. Mais n’oublions pas qu’il agit, guidé par le seul souci d’empêcher l’émergence d’une pensée scientifique libre dans la société musulmane. La liberté lui faisait peur, comme à beaucoup d’autres. C’est un signe de faiblesse de la foi que de ne pas faire confiance aux hommes, à nos semblables. Le gouvernement almohade a donné l’exemple d’un grand courage en rendant possible l’avènement de l’œuvre et de la pensée d’Ibn Rochd.

L’Etre absolu n’est pas l’être général des philosophes (al-wujûd al-‘âmm) c’est-à-dire l’être en tant que mot. Il est le degré de l’Essence divine en tant qu’elle est envisagée en elle-même, sans relations, Dieu en tant qu’indépendant du monde. Ce degré correspond chez Ibn Arabî, à la ahadiyya, c’est-à-dire le niveau correspondant au nom divin al-Ahad que l’on trouve dans le Coran. Tous les musulmans savent d’instinct, dirais-je, que le Nom Ahad n’admet pas la relation de servitude (‘ubûdiyya) puisque de tout temps personne ne s’est appelé ‘abd al-Ahad. Par contre nous avons le nom ‘abd al-Wâhid, parce que la wâhidiyya correspond à l’unité divine multiple, admettant les relations qu’impliquent les Noms, attributs et actes de Dieu. Par exemple, quand nous disons que Dieu est Connaissant, cela implique une science, un être ayant la science et un objet connu. Quand nous parlons du Créateur, nous impliquons des créatures, etc.

Dans le cas de la ahadiyya, il va de soi que les relations (nisab) s’annulent, et que les noms divins sont niés parce qu’à ce niveau, Dieu est envisagé en tant qu’Essence inconnaissable, et à propos de Lui, on ne peut dire qu’une seule chose : nous ne savons rien, seul Dieu Se connaît. On ne nie pas la réalité des Noms et Attributs divins. Ils s’occultent d’eux-mêmes quand seule l’Essence sacrosainte est envisagée. Huwa al-Zâhir wal-bâtinû. Il est l’Apparent et Il est l’Occulte.

Ainsi Dieu se donne à connaître, d’une part, et Il demeure inconnaissable en même temps.

Si dans le discours théologique on confond ces deux points de vue, il va de soi que l’on proférera beaucoup de non-sens. Le monde dans lequel nous vivons est un monde où se manifestent les noms et qualités divines. Nul ne peut nier leur fait d’être des réalités.

Ainsi avec l’idée d’Etre absolu, on pousse à son extrême la transcendance divine (tanzîh) chère aux mutazilites, et avec la wâhidiyya on affirme l’immanence divine, indispensable degré pour situer le lieu de réalité du domaine des Noms, attributs et actes divins.

L’Etre absolu n’a pas le même contenu chez tous les penseurs andalous-maghrébins, chez Abû Madyan, Ibn Arabî et Ibn Sab‘în, mais ayant été prononcé par Ibn Tûmart, il a ouvert le champ d’investigation aux esprits libres de notre contrée. Il est certain qu’en qualifiant son mouvement de muwahhid, Ibn Tûmart avait bien en vue quelque chose de plus grandiose que ce qu’en a compris Ibn Taymiyya.

Cet unitarisme va féconder la pensée maghrébine qui engendrera la doctrine de l’unité de l’âme (monopsychisme) chez Ibn Rochd (2) (Averroès), la doctrine de l’unité de l’être chez Ibn Arabî, la doctrine de l’unité absolue (al-wahda al-mutlaqa) chez Ibn Sab‘în. En politique, l’unitarisme a réalisé quelques succès comme celui de rassembler les maghrébins pour assurer le maintien de l’Andalousie, avant de s’achever dans une certaine forme de monolithisme. Car la pression des ulémas conservateurs et apeurés finira par faire retomber la tension progressiste, et retourner au malékisme dans les applications du droit (furû’). C’était le début de la fin de la puissance musulmane au Maghreb, dont les signes seront la perte de l’Andalousie, les débuts de l’occupation espagnole et la soumission des pays maghrébins au colonialisme français.

Si Ibn Taymiyya avait de la suite dans les idées, il aurait conclu que la catastrophe mongole aurait pu être évitée si les orientaux avaient prêté l’oreille aux ordonnances ghazzâliennes.

On s’attendrait à ce qu’Ibn Taymiyya aborde le sujet en savant pour soulever quelques critiques sur tel ou tel point de l’ouvrage d’Ibn Tûmart. Et bien non : comme à son habitude, il recourt à son langage de l’invective, de la menace et de l’excommunication (takfîr). Il se contente de citer des versets coraniques qui appuient ses dires, sans se douter que ceux qu’il critique sont aussi des musulmans et font aussi un large usage des références coraniques. Et bien entendu, il recommande à ses lecteurs de s’en tenir aux bonnes pratiques du salaf dont il se considère le porte-parole, et dont on n’a jamais compris la composante, étant dépourvu de pertinence scientifique, et n’étant ni une notion coranique, ni un concept clairement établi.

Avec Ibn Tûmart, va poindre l’aube d’une nouvelle pensée musulmane, grâce sans doute au fait que le Maghreb avait pris ses distances à l’égard des faux conflits qui avaient déchiré les orientaux, et auxquels al-Ghazzâli avait tenté de mettre fin. Cette nouvelle pensée musulmane trouvera son accomplissement parfait dans l’œuvre d’Ibn Arabî. Là aussi Ibn Taymiyya manquera l’occasion de se taire, préférant débiter des jugements sur des idées qui dépassent son savoir. Je dirais sans hésitation, que si rien ne va plus dans la société musulmane, c’est parce qu’on tarde à tourner définitivement la page du salafisme et à adopter des idées nouvelles, notamment celles qu’Ibn Taymiyya a mises à l’index.

La démesure de ses jugements n’a d’égale que leur inapplicabilité. Ses ouvrages constituent une sorte de musée des fatwas d’un désespéré. Ils sont le produit d’une pensée réactionnaire par définition. S’il eut disposé du pouvoir, il aurait envoyé tout le monde au bûcher, comme cela advint malheureusement pour tant d’innocentes personnes dans le Christianisme, pour le seul péché de vouloir comprendre, au sujet de la religion, un peu plus que ce qu’en disait le curé du village.

La pensée musulmane est restée encadrée, coincée plutôt, dans les limites étroites qui lui ont été définies par ledit salaf (puisqu’il faut appeler salaf tout ce qui bloque l’évolution de la pensée) dont la fonction principale est de canaliser les esprits vers l’impasse des Anciens. Cette tentative d’infantilisation de la pensée musulmane a longtemps réussi en se fondant sur des non-dits, des interdits implicites, des prétextes absurdes et une ambiance de peur : il faut respecter les « Anciens », ne rien dire à leur sujet. Il ne faut pas soulever le couvercle du puits, khelli lbîr be-ghtâh. Comment, dans ces conditions, pourrions-nous changer notre état ? C’est nous qui sommes devenus des puits et c’est sur nous-mêmes que nous mettons le couvercle. Nous nous condamnons à ne rien savoir, à ne rien dire… pour une raison que nous ne comprendrons jamais. Nous vivons dans la peur depuis des siècles… peur de ne pas caresser notre interlocuteur dans le sens du poil, de dire quelque chose qui va déplaire à l’inquisiteur inconnu qui se dissimule derrière une barbe ou un turban.

Ibn Taymiyya rêvait du rétablissement de la dynastie abbasside… pour que tout rentre dans l’ordre, son ordre à lui. Son idéal était un retour au passé. Un passé auréolé d’ombres qu’il appelle le salaf, un composé hétéroclite de sahâba, de tâbi‘in, de tâb’i tâbi‘in, et d’autres entités qui, si elles eurent leurs heures de gloire, pour certaines d’entre elles, n’en demeurent pas moins accessoires pour fonder une pensée islamique dynamique capable de nous orienter par pluie et par beau temps. Des ombres qui se dressent pour faire peur, pour empêcher l’intelligence de dire son mot, et que l’on nous a imposées comme des critères de la foi. Evoquer ces ombres sans faire suivre leurs noms de la formule « radiya Allah ‘anhu » est un péché.

Nous ne disons pas que la pensée a cessé de progresser ou encore que cela ne servira à rien de faire l’effort après Ibn Tûmart, Ibn Arabî, Ibn Rochd et les autres. Nous ne disons pas qu’Ibn Taymiyya ne fut pas un musulman encore moins un antimusulman. Il s’est tout simplement trompé dans ses jugements, à partir du moment où sa logique s’est fondée sur une idée fausse, et une attitude de réfutation de tout ce qui ne rentre pas dans ses critères érigés au rang de critère religieux absolu, cela l’a conduit à se tromper dans presque tous ses jugements.

J’ai commencé par donner l’exemple d’Ibn Tûmart, parce que je me devais de répondre à une accusation injuste contre un de mes compatriotes berbères du 13ème siècle.

Nous donnons un autre exemple de jugement erroné de la part d’Ibn Taymiyya.

Quand on l’interroge au sujet de son avis sur les Mongols, il fait preuve de la même attitude inquisitrice, du même manque de sens historique, comme on vient de le voir à l’égard d’Ibn Tûmart. Contre tout bon sens, il les qualifie de non-musulmans même s’ils ont prononcé la shahâda !

Ibn Taymiyya est né à l’époque où les Mongols, conduits par leur chef Hulagu (mort en 1265), petit-fils de Gengis Khân, prirent Bagdad (février 1258) et la saccagèrent avant de l’incendier, mettant un point final à l’empire abbasside. Il ne fut pas témoin de tous les évènements qui précédèrent ou suivirent cela. Pendant des années et jusqu’à l’époque d’Ibn Taymiyya, les musulmans seront militairement incapables de vaincre les Mongols, exactement comme la situation qui est la nôtre face aux Américains. Quelques années après la mort de Hulagu, les Mongols installés dans un territoire qui dépasse légèrement le domaine de l’Iran actuel se font musulmans grâce au travail d’initiation des maitres soufis. Très puissants, les mongoles adhèrent à l’islam, portent le turban et se mettent au service de notre religion.

Comme beaucoup de gouvernants musulmans, ils se permettaient quelques écarts à la loi divine, surtout quand il s’agissait de mettre fin aux jours de leurs opposants. C’est d’ailleurs ce que font encore de nos jours les chefs musulmans. Un homme fut outré par cela et demanda une fatwa à Ibn Taymiyya qui se trouvait tantôt en Egypte tantôt à Damas, loin d’atteinte des Mongoles dont le domaine se limitait plus ou moins au territoire iranien de l’époque. Ibn Taymiyya rédigea alors sa fatwa dans laquelle il se montre un faqih vivant dans l’irréalité et dans l’abstraction. Pour comprendre, imaginez Ibn al-Bâz, le mufti saoudien, en train d’appeler les musulmans à s’engager dans une guerre contre les Américains, à cette différence près que les Mongols s’étaient fait musulmans de leur propre gré, et alors qu’ils avaient les moyens militaires pour rester attachés à leurs religions d’origine, le chamanisme et le bouddhisme. Le cas d’Ibn Taymiyya relève donc de la psychiatrie, comme d’ailleurs en témoigne Ibn Battûta dans sa Rihla.

Ibn Taymiyya répond donc par une condamnation des actes des Mongols (3). Or cette fatwa peut être comprise de plusieurs façons : si les Mongoles qui ont commis les crimes que détaille la question (voir ci-dessous), ne sont pas des musulmans même s’ils ont prononcé les deux shahâdas, alors on peut se demander si les Arabes qui ont commis des crimes semblables en Afrique du Nord au début de leurs conquêtes (futûh al-buldân) étaient des musulmans, car eux aussi prenaient les femmes et les enfants, massacraient à tour de bras et pillaient les richesses des peuples conquis qui ne les avaient pas du tout agressés ?

Pour ma part, je pense que les Mongols étaient sincères dans leur conversion, mais ils l’étaient de façon inégale, d’un homme à un autre, comme les Arabes des premiers temps : de mauvais musulmans, inconséquents avec leur foi. Mais voyons la question posée à Ibn Taymiyya, traduite du texte en anglais :

« Question (4) :

« Qu’est-ce que les grands savants jurisconsultes de cette nation (oumma) disent au sujet de ces Tatars (Mongols) qui sont apparus en l’année 699 de l’hégire (1200) ? Ils ont commis ce à quoi ils doivent leur renommée : l’assassinat des musulmans, la prise des captifs, femmes et enfants, et le pillage des musulmans qui tombaient sous leur domination. Ils ont porté atteinte à l’honneur de la religion en humiliant les musulmans et en endommageant les mosquées, en particulier Bayt al-Maqdis (la mosquée al-Aqsa à Jérusalem) et l’ont souillée en y accomplissant des actes répréhensibles. Ils se sont emparés de la richesse des musulmans et du trésor public (bayt al-mâl) et ont fait prisonniers un grand nombre d’hommes musulmans et les ont déplacés loin de leur patrie. Et en dépit de tous ces actes, ils prétendent s’attacher à la profession de foi de l’islam (shahâda) et soutiennent qu’il est interdit de s’opposer à eux par les armes, car ils affirment être attachés à l’islam, suivre ses principes fondamentaux, et que leur extermination des musulmans leur sera pardonnée. Ainsi, (pouvez-vous nous dire s’il) est permis de les combattre ou bien s’il est obligatoire de les combattre ? Et quel que soit la réponse, de quel point de vue (preuves du Coran et de la Sunna) peut-on déduire la permission de les combattre ? Ou bien quelles sont les preuves de la nécessité de les combattre ?»

Dans sa réponse, Ibn Taymiyya juge, comme à l’accoutumée, dans l’absolu, en faisant abstraction de l’histoire et des méfaits des Arabes, en ne rappelant pas les causes qui ont été à l’origine de l’invasion des Mongols : un émir musulman Khwârezm Shâh, avait fait assassiner à deux reprises des ambassadeurs de Gengis Khan. Il se comporte en salafiste pour qui tout ce qui s’est passé jusque là dans la société musulmane fut parfait et que ce sont les « Tatars » (Mongols) qui sont des intrus et qui ont gâché la fête. Ibn Taymiyya ne pouvait pas accepter l’idée de colonisabilité : que la cause du malheur tatar puisse se trouver dans les insuffisances des musulmans. Ce qui est le trait d’un esprit faible qui attribue d’instinct la responsabilité aux autres, attitude qui est propre à la « pensée » du wahhabisme qui ne feint de se réveiller que lorsqu’il s’agit de condamner les non-musulmans, mais jamais pour dénoncer les propres insuffisances des (chefs et peuples) musulmans.

Les Mongols ont été la vengeance que Dieu a prescrite aux Arabes pour le mal qu’ils ont fait subir aux Berbères et aux orientaux non-arabes. Les Arabes ont payé pour avoir engagé des guerres de conquêtes interdites par l’islam. Les Mongols leur ont pris leurs femmes et leurs enfants ainsi que leur or, pour leur rappeler ce qu’ils firent eux-mêmes au début de leurs « conquêtes » en se félicitant et en croyant mériter le paradis pour cela.

Il faut lire les chroniques arabes des premières années de l’« islamisation » du Maghreb pour comprendre parfaitement ce que je dis. Les Arabes s’étaient comportés exactement comme les Mongols décrits ci-dessus, voire pire. Sauf que les Mongols étaient venus suite à l’assassinat des ambassades envoyées à deux reprises par Gengis Khan et pour se venger en toute justice divine et humaine, alors que les Arabes étaient venus prétendument pour nous apporter la bonne nouvelle de l’islam.

Non, Ibn Taymiyya, les Mongols se sont bel et bien convertis, mais tu es jaloux de ce que ce ne sont pas des fuqaha comme toi qui les ont guidés, mais que ce fut l’œuvre de modestes maîtres soufis ne portant ni épée ni bouclier agissant avec leur sincérité pour seule arme. Les Mongols se sont convertis et ils avaient plus de mérite que tout autre, parce qu’ils étaient militairement vainqueurs et que rien ne les y obligeait à le faire.

Dieu est juste. Il n’aime pas l’injustice. Il ne favorise les croyants que lorsqu’ils sont croyants. Il aime toutes Ses créatures, même les Mongols. Il n’est pas exclusivement le Dieu des Arabes. Et rappelons que seul le Prophète (SAW) avait le droit de lancer le jihad offensif.

Le texte de la réponse d’Ibn Taymiyya, que l’on peut lire sur internet, ne nous apprend rien de nouveau sur une constante de sa pensée : sa tendance à considérer que les musulmans du salaf étaient tous des anges auréolés de sainteté. Il suffit de mettre le mots berbères à la place de musulmans et de remplacer Mongols par Arabes, pour comprendre qu’en fait la question a été inspirée par Dieu pour rappeler aux Arabes qu’ils ne recevaient que la monnaie de leur pièce, qu’Il a envoyé les Mongols comme une illustration vivante leur rappelant leur aventure en Afrique du Nord.

Imaginez maintenant dans quelle gêne se trouverait Ibn Taymiyya si la question lui était posée aujourd’hui et qu’à la place des Mongols, la demande de fatwa portait sur les Américains qui tuent chaque jour des centaines de musulmans.

Abû al-‘Atâhiya
10 octobre 2012

Notes de renvoi :

(1) Voir Laoust, Henri, texte arabe et traduction française d’« Une fetwâ d’Ibn Taimiya sur Ibn Tumart », publié dans le Bulletin de l’Institut Français d’Archéologie Orientale (BIFAO), numéro 59, 1960, pp. 157 à 184.

(2) C’est sur ordre du sultan almohade abû Yûsuf Ya‘qûb al-Mansûr (qui régna de 1184 à 1199), qu’Ibn Rochd accomplit son œuvre critique d’Aristote qui lui valut la renommée en Occident.

(3) Les Mongols ont dominé l’Orient musulman au 7ème/ 13ème siècle, et ont notamment pris en 1256, Baghdad dont ils massacrèrent les habitants et qu’ils brûlèrent. Ce fut une catastrophe inimaginable pour les musulmans, pire que le ne fut le 11 septembre pour les USA. Ibn Taymiyya n’était pas encore né. Il est mort vers 1330. Entretemps, les Mongols étaient devenus musulmans de leur propre gré, alors qu’ils avaient la puissance militaire de leur côté.

(4) Fatwas d’Ibn Taymiyya, volume 28, page 576. Le lecteur qui le souhaite pourra lire la réponse détaillée d’Ibn Taymiyya sur internet. On peut en trouver la traduction anglaise sur ce site :
http://ia700502.us.archive.org/17/items/WhyTheTatarsAreKaafirs/tatar1.pdf