Ceci est une réponse à un commentaire sur l’article précédent : De la désertion comme solution illusoire

Salam

Merci de m’avoir lu. Même si vous m’avez mal compris.

Je crois que vous n’avez pas de connaissance suffisante de l’histoire algérienne ; sinon vous auriez deviné ce à quoi pouvait se référer la réserve que vous avez relevée dans ma phrase “l’ingérence ottomane, quoique salutaire à bien des égards”. Elle visait quelque chose que vous ignorez sans doute, mais personne n’est obligé de tout savoir. J’avais en vue certains excès dans la répression de mouvements tribaux, qui refusaient de payer l’impôt, et surtout de la répression du grand maître spirituel Seyyid Ahmad Tidjani, originaire de Aïn Madhi, qui s’est exilé à Fès où il a son tombeau. Il y a d’autres faits…

Vous me citez l’exemple de Salah Bey, qui fut un héros de la résistance au colonialisme. Or mon jugement sur les Ottomans concernait ceux d’avant l’arrivée des colons français, pas les Turcs individuellement.

Mais il est facile pour un lecteur impartial de voir que vous vous êtes hâtivement engouffré dans la brèche. Je vais seulement vous rappeler ou vous apprendre (car c’est à cela que vous auriez dû penser et pas à Salah Bey) à propos de trahison à l’égard des Ottomans, que lorsqu’en 1916, les troupes Arabes se lancèrent aveuglément dans une “chevauchée fantasque” (elle ne pouvait être fantastique) à dos de chameaux, menées par le bout du nez par l’espion anglais Laurence d’Arabie, elles n’hésitèrent pas à massacrer les soldats Ottomans blessés qui se trouvaient dans les hôpitaux syriens. C’était une façon lâche d’exprimer leur reconnaissance aux Ottomans qui veillèrent des siècles durant sur la sécurité des routes de la Mecque. On sait comment ces pauvres hères à qui on avait fait miroiter la possibilité pour eux de former un “empire arabe”, de se “libérer du colonialisme turc” allaient ainsi préparer à leur insu le terrain à l’occupation de la Palestine, en aidant les anglais à se débarrasser de la seule puissance capable de résister au projet Balfour. Je n’en dirais pas plus.

Vous avez cédé à la tentation de jouer le rôle du censeur, propension naturelle chez certains intégristes, qui faute d’arguments, raisonnent en attribuant à leurs adversaires réels ou supposés des maux qu’ils n’ont pas. Ils ont toujours recouru au travers du moralisme quand ils gardent encore leur nerfs, ou à celui de la fatwa condescendante quand la colère les aveugle.

Or vos arguments pour défendre la langue arabe (d’ailleurs est-ce bien cela que vous défendez ?) ne tiennent pas. Ils relèvent plus de la rêverie que de l’analyse lucide.

Et rappelez-vous que c’est là où elle est la moins profonde que la mer fait du bruit. Si vous défendez la langue arabe, sachez qu’il ne suffit pas d’être arabe ou pro-arabe pour savoir ipso facto où réside l’intérêt de la langue arabe. Et pareillement, si vous croyez défendre l’islam, il ne suffit pas d’être un musulman pour savoir comment défendre utilement les intérêts de l’islam, même si vous portez barbe et turban. Sinon, nous ne comprendrions pas pourquoi après deux siècles de Nahdha, nous soyons encore en plein dans la Regda.

Nous avons vu combien a été lamentable l’arrivée au pouvoir de ces gens-là, comment ils ont révélé leur limite dès qu’ils ont été confrontés à l’épreuve du pouvoir.

Vous n’avez pas le monopole de la défense de l’arabe ni de l’islam, pour vous placer dans une position paternaliste. Les Arabes ne sont pas “les grands frères” de l’islam. Ils se sont disqualifiés depuis la bataille de Siffin. Vous avez vu comment ils ont parrainé récemment l’Egypte, la Tunisie, la Lybie et la Syrie. Idhâ ‘uribat khuribat… Pardon encore une fois, car je ne m’en réjouis pas bien sûr.

La vigilance, en islam, se dit d’abord de la murâqabat al-nafs. Vous aurez plus à apprendre à être vigilant envers votre âme, qu’à surveiller vos frères en religion, même ceux des kabyles dont on vous dit qu’ils renient l’islam. Qu’en savez-vous ? Peut-être réagissent-ils ainsi seulement en voyant l’état actuel du monde musulman. Si vous analysiez un peu plus, vous verriez qu’il s’agit d’un phénomène naturel qui frappe notre société soumise à des pressions de plus en plus fortes pour en briser le noyau. Or nos gouvernants n’agissent pas, ne se soucient pas de cela, ignorent même cela, et ne se soucient que de leur pouvoir fut-ce en “vendant leur mère” comme on dit chez nous. En ce moment, ils feignent de se dire “malékites”, Bouteflika ne cherche qu’à prolonger encore son pouvoir, mourir sur le trône. Il est plus kâfir que tous les kabyles de France et de Navarre. Or ce phénomène touche aussi beaucoup “d’Arabes” qui ont quitté le bateau de l’islam, mais hypocrites rompus, ils ont l’art de la dissimulation. Apprenez à voir que le “kofr” des saoudiens qui confient l’argent des musulmans aux “coffres” américains est plus grave que celui de votre voisin qui n’a pas été aidé à rester dans la foi du Prophète parce que ses gouvernants l’ont livré pieds et poings liés aux puissances étrangères. Au lieu de pleurer du sort de notre peuple du fait des générations de dirigeants traîtres, nous trouvons plus facile de nous en prendre aux faibles, de Tizi-Ouzou, de Touggourt ou de Tlemcen ou de l’Adrar des Iforas.

La vigilance suppose une capacité de discernement et d’amour. Si cela fait défaut au vigilant, il devient un simple agent perturbateur. Que Dieu vous la donne ainsi qu’à moi-même !

Comme vous dites, nous avons été “arabisés” culturellement, car à ses débuts, la civilisation musulmane s’écrivait en arabe. Mais nous avons bien vu que cela n’était pas une affaire définitive, car nous avons été ensuite “francisés” du fait de la domination occidentale. Les langues n’ont de poids que celui que leur donnent les peuples qui les parlent, et se maintiennent tant que se maintient la puissance du rayonnement de leur passé.

Il ne s’agit pas non plus de choses qui se décident par décret ou par fatwa. Ces choses restent lettres mortes. Comme tant de fatwas.

Pour le moment, nous parlons français, mais cela ne nous empêche pas d’être des musulmans ; le français est déjà une langue de diffusion de l’islam. Comme le sont l’anglais, l’allemand, etc.

N’ayez pas peur !

Dans le temps, on parlait l’arabe et on ne légiférait pas pour dire ce qu’est la “langue nationale” et ce qu’est la “langue officielle”, et ce qui ne l’est pas ; nous avons importé ces notions, par imitation de l’Occident, et nous nous en sommes servis, comme des gamins, juste pour soulever une partie de la population contre une autre, en ne prenant pas en considération sa langue (cela s’est arrangé depuis en partie).

Si les berbères n’avaient pas revendiqué le berbérisme durant la guerre de libération, c’est parce qu’ils ne pensaient pas qu’on pouvait leur barrer la route par un tour de passe-passe. La nouveauté, c’est qu’un petit dictateur ignare a provoqué la fin de la confiance. Vous vous plaignez vous aussi de nos minables dirigeants, j’espère !

Cette “boulitique” d’arabisation faisait d’autant plus mal qu’il y avait une grosse hypocrisie. En même temps qu’il décrétait l’arabe comme langue nationale (remarquez que l’on passe à la “nation” arabe, on n’est plus dans la langue arabe), c’était le français qui était favorisé par Boumediene. Cela faisait mal aussi aux partisans de l’arabisme. Ce n’était qu’un malheureux papier, un décret, qui ne changeait rien à la situation mais qui avait le pouvoir de mettre le feu au pays. Comme tant d’autres décrets et fatwas qui ne servent plus qu’à entretenir les rancunes et les haines entre les musulmans.

Il fallait vraiment n’avoir rien d’autre à faire (fâragh al-shoghl) pour s’en prendre au droit au respect de leur langue que revendiquaient les kabyles, les chaouis et les mozabites qui avaient souffert également de la guerre et du colonialisme. Que dis-je, un gouvernement national honnête aurait dû prendre l’initiative d’assurer ce droit si élémentaire sans même attendre qu’on le revendique. Nous avions des sujets autrement plus urgents à affronter que d’ajouter des rancunes. Or Boumediene avait une prédilection pour la division, les petits bâtons dans les roues qui alimentent l’assise de son misérable pouvoir.

Vous sous-estimez l’importance des blessures, en parlant “d’une minorité bruyante de kabyles” ? Si vous êtes un patriote, vous ne devriez pas tenir ce genre de discours. La question du berbère est plus vaste que vous ne pensez. Elle se pose partout de toute façon tout à fait légale aux yeux de la Loi divine que de la loi des hommes, et la traiter par le mépris n’est pas bonne solution. Une minorité, je ne vous l’apprends pas, détient souvent plus de vérité que la majorité. Nos gouvernants seraient bien avisés de penser aux droits des Touaregs, avant qu’il ne soit trop tard… Mais ils se prélassent dans l’attentisme…

Vous soutenez quelque chose d’affectif, en voulant faire passer la langue arabe comme la règle, alors que c’est par accident que nous l’avons adoptée, puisqu’un autre accident (de l’histoire bien sûr) l’a fait reculer. Il n’est pas nécessaire de parler l’arabe pour être musulman. Reconnaissez-le… ou pas.

C’est Ibn Khaldûn (à la suite d’autres auteurs bien sûr) qui nous a déclarés berbères, nous lui savons gré de ce témoignage. Il a classé les tribus et populations en arabes et en arabisés. Arabisés, nous le sommes par la grâce de l’islam, et par attachement à la langue du Coran et du Prophète (S).

Or ces états socioculturels sont sujets à changement dans l’histoire. Les premiers fuqaha n’avaient pas envisagé le cas où les musulmans seraient sous occupation des infidèles. Ils ne pouvaient même pas l’imaginer, car à leur époque toute la puissance était de notre côté. Depuis, nous avons été humiliés et colonisés. Même ceux qui n’ont pas été occupés, les saoudiens et autres, ont été “occidentalisés”, parfois francisés comme les maghrébins, ou “anglicisés” ou américanisés, comme les saoudiens, les qataris, etc., car ils sont dominés par la culture américaine.

Ibn Khaldûn a parlé de ça en disant que le dominé imite le dominateur : al-maghlûb yuqallidu al-ghâlib.

Ça fait mal de l’entendre, mais c’est la vérité. La langue arabe n’est plus la langue de la culture active. C’est un constat. Je le déplore avec vous, mais c’est la réalité.

Maintenant, il vous reste la possibilité de prendre vos rêves pour la réalité. Pour ou contre moi, cela ne changera rien à la réalité :

Nous sommes à l’ère de la mondialisation et la liste des pays qui sont dans la chaîne pour la succession de l’Occident moribond est déjà longue. Et les prétendants ne sont pas prêts à se serrer pour offrir une place aux musulmans. Au nom de quoi le feraient-ils ? Cela veut dire que ce n’est pas demain que vous aurez raison, en restant les bras croisés. Un long chemin nous attend… et nous n’avons pas en encore fait le premier pas…

Il reste aussi la possibilité plus gratifiante, celle de se mettre au travail, sans tarder pour inverser la tendance. Je nous le souhaite. Vous verrez alors vite que mes propos sur les berbères ne sont rien d’autre qu’une contribution à la manière dont devrait (ou aurait du) se poser la question des langues, dans le respect mutuel entre enfants d’une même terre. Pas par des décrets ou des fatwas, ou par la menace d’extermination comme le baathisme irakien qui avait décidé de gazer les Kurdes qui refusaient de se dire Arabes.

Bientôt, la culture dominante qui nous impose déjà l’anglais ou l’allemand, nous imposera peut-être dans un proche futur le chinois, le russe ou le hindi, ou je ne sais quelle autre langue des puissances émergentes. Il ne faut pas rêver : cette culture ne sera arabe qu’en proportion de la part d’influence dans le monde qu’auront ceux qui parlent l’arabe. Dans ces conditions, je ne vois pas qui voudra encore “officialiser” la langue arabe dans les pays non arabophones.

Aucun musulman ne s’oppose pas à ce que la langue arabe soit placée haut. Mais force pour nous est de constater, en toute objectivité, que la langue arabe recule en tant que langue culturelle. Nous sommes trop faibles. Les pays arabes, l’Egypte en tête, l’Arabie saoudite, l’Irak, etc., tous réunis ne publient pas autant d’ouvrages (livres ou nouveaux medias) que l’Espagne à elle seule. Aujourd’hui c’est tout juste si la langue arabe peut espérer survivre dans les universités religieuses pour l’étude et la connaissance de l’islam.

Les peuples musulmans non-arabophones ont résolu le problème en confinant l’enseignement de l’arabe au domaine religieux, gardant leur langue naturelle pour la vie sociopolitique. C’est le cas en Turquie, en Iran, au Pakistan, en Malaisie, etc. La langue arabe fonctionne déjà comme le latin dans le christianisme, une langue du clergé, une langue sacrée. Elle est mieux respectée ainsi.

Je prends plus de plaisir à écouter un ‘âlim turc s’exprimer dans une belle langue arabe qu’à supporter les interventions catastrophiques de Qardawi et Cie.

Je comprends plus facilement un texte d’Ibn Rochd qu’un article du journal cairote al-Ahrâm.

Contrairement à ce que vous écrivez, l’Occident a toujours soutenu le wahhabisme. Ne serait-ce qu’en détruisant l’empire Ottoman.

Vous conviendrez avec moi qu’au critère de l’efficacité, le wahhabisme n’innove en rien par rapport aux autres mazhabs. Il ne génère rien d’efficace pour l’état des musulmans. On cherche à l’élever au rang de doctrine totale de l’islam, à coups de milliards de dollars générés par le pétrole, découvert et exploité par les occidentaux qui versent une rente aux rois arabes. Je le soupçonne d’être plus une idéologie visant à entretenir l’esprit omeyyade en rupture avec l’islam qu’un mazhab qui n’innove d’ailleurs que dans le sens d’un littéralisme plus accentué et abrutissant. Et cela me paraît suspect : car le wahhabisme, est en train de niveler au degré zéro la culture juridique des musulmans. Les muftis wahhabites ont envoyé des jeunes filles se prostituer en Syrie en leur faisant croire qu’elles participaient ainsi au Jihad. Rejetant la solution du mariage temporaire qui existait au temps du Prophète (S), ils ont inventé une nouvelle formule qu’ils ont honteusement qualifiée d’ijtihad. Or le mariage temporaire ne permet à une femme de se remarier qu’après avoir observé une période d’un mois et demi. Il ne l’autorise pas à “coucher” avec 250 terroristes par semaine, comme je l’ai lu sur internet. Cela s’appelle de la prostitution.

J’ai relevé plusieurs autres cas de laisser-aller, d’ignorance entretenue volontairement par le wahhabisme dans les rangs des musulmans. On peut alors se demander si le wahhabisme n’a pas été conçu pour préparer notre abrutissement aux fins de nous faire avaler toutes les couleuvres que l’on nous a préparées.

Les noms même de ces mazhab se réfèrent à des personnes. Or seul l’islam définit totalement notre foi.

N’importe quelle école de l’islam, wahhabite, chiite ou ibadite, si elle arrivait à nous sortir réellement de notre situation mériterait notre soutien. Simple supposition, car rien de grand ne se crée à partir d’un mazhab.

Je crains que votre vigilance ne porte plus sur les vieilleries, la brocante musulmane, que sur l’islam.

Nous attendons encore celui qui nous surprendrait non pas par quelque fatwa sur la longueur idéale du pantalon, mais par quelque exploit digne d’un musulman et qui serve réellement la Oumma.

Pour le moment, les arabes s’entretuent, sont corrompus jusqu’à la moelle et ne présentent pas, de façon générale, une image qui donnent envie d’être prise pour modèle d’imitation. C’est cela la contagion par la culture : tantôt elle fonctionne positivement, et tantôt elle suscite le rejet. On les aimera de nouveau quand ils redeviendront des hommes droits. Dieu seul sait quand.

Car c’est ainsi que fonctionnent tous les peuples : ils aiment les belles choses, les beaux exploits, tout ce qui fait vivre les cœurs, quelque soit la religion des hommes qui les produisent. C’est pourquoi les regards de nos peuples sont encore tournés vers les exploits des autres.

Abû al-‘Atâhiya
28 août 2013