Une pomme est tombée de l’arbre,
et Newton a découvert l’attraction.
Des milliers d’enfants palestiniens sont tombés
et personne n’a découvert l’humanité

Les spirituels de l’islam ont souvent utilisé une technique expressive à la signification volontairement ambigüe, allusive, que l’on appelle shath (شطح) au pluriel shatahât (شطحات). C’est un mode de discours qui remonte à la nuit des temps, qu’ils ont pratiqué de façon notoire. Il s’agit le plus souvent de propos dissimulant un message important sous un sens apparent banal, propos tenus, dit-on, sous l’effet de l’extase pour ne pas avoir à en répondre devant les tribunaux exotériques et les consciences insensées.

Mais c’est à Jésus (S) que je vais emprunter un exemple de shath. Il a dit : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Les chrétiens modernes qui ont renoncé à assumer les paroles de leur prophète, ont été heureux d’y voir une parole concordante avec la laïcité.

Avec cette phrase, Jésus avait donné une réponse à ceux qui voulaient le piéger. Or les hommes de Dieu ne parlent jamais en vain, leur discours s’adresse à tous les esprits de telle sorte que chacun s’imagine l’avoir bien compris.

Le sens qui me semble dominer les autres est le suivant : « Si vous rendiez à Dieu tout ce qui appartient à Dieu, que resterait-il de César ? » Jésus est donc resté croyant, ne cédant rien à César, malgré l’apparence.

Mais le propos qui m’intéresse pour le moment est le suivant. Jésus (S) a dit : « Si on te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la joue gauche ». J’avoue que je ne sais pas ce qu’en disent les théologiens chrétiens. Mais je ne vois pas dans l’histoire de la chrétienté occidentale d’illustration littérale où des chrétiens auraient tendu la joue, puis l’autre, à leurs ennemis. C’est plutôt des guerres impitoyables que les chrétiens ont livré au monde, et même entre eux.

Sans doute, la parole de Jésus (lui même Parole divine), leur a-t-elle paru trop énigmatique, voire suicidaire, pour la prendre au pied de la lettre.

Il s’y trouve pourtant toute une stratégie des prophètes et des saints qui leur a toujours assuré la victoire. C’est une doctrine de la non-violence active, pas évidemment de celle qui consiste à se rendre à la volonté de méchants.

Imaginez que quelqu’un vous porte un coup sur la joue… Il dispose de quelques secondes, pour s’empresser de vous prier de lui pardonner d’avoir agi sous l’effet de la colère. S’il en profite, il y a des chances que les choses en restent là, qu’il accepte même que vous lui rendiez le même coup, à la même intensité pour éteindre toute rancune.

Si, au contraire, il reste toujours sous l’effet de la hargne, il cédera à la tentation de vous asséner un autre coup sur l’autre joue ; il confirmera sa méchanceté essentielle et il perdra alors toute excuse. Il ne sera plus maître de lui-même, mais entièrement livré aux forces du mal.

Vous auriez eu mal, mais c’est une simple douleur physique dont vous vous remettrez rapidement. Mais lui aura une tache indélébile dans la conscience. Parce que le deuxième coup, croyez-moi, ce sera à lui-même qu’il l’aura asséné.

Il a révélé sa méchanceté viscérale, son acharnement contre quelqu’un de pacifique. Il ne s’est pas contrôlé, il s’est comporté comme une brute féroce. Et cette sorte de coups épuise plus l’énergie de celui qui les donne que celle de celui qui les reçoit. Ces coups siphonnent littéralement l’énergie des méchants.

C’est ce qui est arrivé récemment à ceux qui sous le regard sidéré du monde entier ont frappé, refrappé et redoublé de frappes, avec un acharnement horrible et indigne des hommes, la population de Gaza dont le seul crime fut de demander qu’on lève le blocus qu’elle subit depuis des décennies et qu’aucun peuple ne saurait accepter. Un peuple qui est devenu étranger sur ses propres terres…

Mais l’humanité entière a vu et peut témoigner…

D’un côté la rage, de l’autre la maitrise de soi.

D’un côté des soldats venus en touristes, à qui leurs mères crient : Va tuer, et reviens-moi vite !

De l’autre, des mères qui implorent leurs enfants : Ne fais pas honte à la famille, n’aie pas peur de mourir !

D’un côté, des immeubles qui s’écroulent sur des innocents.

De l’autre, des illusions de puissance qui s’écroulent d’impatience devant la résistance de la victime.

D’un côté, la lâcheté et l’attachement à ce monde érigé en seule valeur qui compte.

De l’autre, le mépris de la mort, le désir ardent d’éprouver la félicité de mourir debout.

D’un côté des tanks, des bombardiers, des drones.

De l’autre, la fragilité, l’audace et la témérité.

D’un côté les Américains, les White, les racistes.

De l’autre, les Peaux-Rouges, les Blacks, les Afghans… Les Gazawis, résistant pour sauver l’honneur de tous les Hommes, de toute l’humanité y compris celui de leurs bourreaux.

Nous tremblions d’apprendre que Gaza est tombée sous notre regard, le regard de tous, car ce serait alors apprendre notre arrêt de mort, en tant qu’hommes.

D’un côté, l’accumulation des moyens et des menaces, de l’autre les prières du monde entier pour que ce symbole ne meurt pas emportant tous les rêves.

Mais l’asymétrie des moyens a été surmontée par la dignité humaine. Le sang a vaincu le feu.

Ce prix fut payé par les Gazawis, et tous ceux qui ont prié pour que la peur, le doute et la honte sortent de leur camp, et s’installent désormais dans le camp adverse.

Gaza a été rasée mais pas humiliée. Les âmes sont purifiées par le sacrifice. Les bâtiments réduits en poudre ne sont rien à coté. On reconstruira plus vite maintenant que s’est reconstruit l’homme, et qu’est repoussée l’infamie.

Tel est le résultat de la stratégie enseignée par Jésus (S), stratège divin, inspirateur des hommes.

Venu avec le miracle de la résurrection et de la Vie, sa parole ne peut pas avoir un sens négatif, car il est lui-même une Parole de Dieu. Et Dieu est vérité.

Abû al-Atâhiya
27 août 2014