Lorsqu’il y a quelques années un auteur avait cru opportun de publier un livre annonçant le conflit des civilisations, beaucoup y avaient vu et continuent de voir une grande révélation. En fait, il s’agissait d’une technique pour redonner du neuf à quelque chose de vieux comme le monde. La guerre des civilisations a toujours eu lieu depuis Abel et Caïn. En supposant que l’un a représenté l’homme de Neandertal et son assassin l’homme de Cro Magnon.

Lorsque les Occidentaux ont conquis l’Afrique et se la sont partagée, ils y étaient déjà pour y “apporter” la civilisation. Ils l’y apportèrent en effet pour leurs ressortissants coloniaux, et firent tout pour réduire la population indigène à la misère.

Auparavant, quand ils occupèrent le “nouveau monde”, ils trouvèrent des fatwas même de la part de leurs grands philosophes les autorisant à massacrer tout ce qui constitue une entrave à “leur” civilisation. Dans un article paru dans The Guardian, du 25 septembre 2014, (qui a inspiré ma réaction) Karen Armstrong [1] mentionne notamment les surprenantes prises de positions d’hommes tels John Locke, Alberico Gentili, et d’autres. Il retrace l’histoire des rapports entre les religions et les pouvoirs, et montre combien les pouvoirs luttant contre la religion finissent toujours par imposer une nouvelle idole remplaçant la religion abattue et ne se montrent jamais plus économes en vies humaines.

La civilisation est une chose et l’usage que l’on en fait est une autre. Elle confère en effet une puissance multiforme, technologique, culturelle, militaire, etc.

Elle crée et renforce aussi le sentiment d’arrogance et de mépris. L’homme civilisé a tendance à agir comme si cette puissance qu’il possède lui a été attribuée de toute éternité à lui seul, et oublie qu’il ne s’agit que d’une épreuve de laquelle il sortira avec une note qui lui sera attribué par l’histoire.

Lorsque Huntington a écrit son livre, il ne faisait que tenter de raviver un sentiment qui allait s’amenuisant : l’occidental devenait de plus en plus sceptique et donnait des signes de fatigue, d’usure. En face, il y a le réveil de la Chine, déjà assourdissant par le bruit de ses progrès, celui de l’Inde et puis ce “magma islamique” dont parlait Ortega y Gasset “la Révolte des Masses” dans les années 1920.

C’est contre les musulmans bien entendu qu’il dirige sa haine, alerté par l’islam qui ne faisait pourtant que ronfler dans son sommeil, étant encore loin du réveil.

La guerre contre l’islam existe depuis 1400 ans, parfois ouverte parfois silencieuse. C’est l’évidence même. Mais il n’y a pas que la guerre. Les sociétés entretiennent aussi des échanges, des influences positives. Pour qu’il y ait guerre, il faut deux puissances, or l’islam pour son bonheur n’a pas de puissance matérielle. Conclusion : Huntington appelait à l’extermination des musulmans. Soit. C’est son droit.

Mais à quoi servirait-il d’exterminer les musulmans, de les réduire à l’esclavage, de les déshumaniser ?

Les musulmans ne sont pour rien dans ce qui arrive à l’Occident. Ils sont même toujours sous sa fascination.

La réalité est que c’est l’Occident -qui a les moyens pour cela-, qui complote depuis des siècles pour maintenir les musulmans dans un état d’arriération (ils le méritent peut-être) de peur qu’ils ne lui prennent la vedette dans le congrès des civilisations.

Au Moyen-âge les musulmans ont porté un long moment le flambeau de la civilisation. Eux aussi avaient pensé garder ce poste pour l’éternité, comme le leur avait promis leur Prophète avec une condition (si vous vous conformez au Livre de Dieu et à ma sunna).

La roue de l’histoire a tourné et le tour de l’Occident était venu. Il a fait faire aux hommes des progrès énormes ; personne ne peut le nier.

Mais ce progrès ne saurait profiter longtemps aux occidentaux que s’ils le mettent au profit de tous les humains.

Car ces derniers ont entrés dans une ère nouvelle depuis leur apparition sur terre. Nous vivons une étape où les hommes, les civilisations, à quelque étape de ces dernières où ils se situent doivent unir leurs efforts pour assurer la pérennité de la civilisation humaine. La civilisation occidentale ne peut plus être le moteur unique de la civilisation humaine. Tous les peuples, toutes les religions doivent avoir leur place.

Huntington s’en est pris à l’islam comme on se prend à scier la branche sur laquelle on est assis.

Si les Occidentaux qui luttent contre Daesh ont des mauvaises arrière-pensées (une nouvelle combine de leur cru), ils se trompent lourdement, car toute ruse se retournera contre eux. Chaque faux pas ne sera qu’une perte d’énergie, un affaiblissement de l’Occident. Or ce n’est pas cela que nous souhaitons.

Pour la première fois, les occidentaux seront mis à l’épreuve : ou bien servir l’intérêt de l’humanité entière ou bien causer leur perte.

Quant aux musulmans ils ne sont pour rien dans tout cela. Ils sont incapables de créer ou de mettre sur pied une organisation telle que Daesh.

L’Occident a combattu ou récupéré ou affaibli les véritables mouvements des peuples musulmans qui n’aspiraient qu’à vivre en paix. C’est en voulant sophistiquer sa mainmise sur le monde musulman que l’Occident a créé Daesh. S’il s’est rendu compte de son erreur tant mieux pour lui. Qu’il combatte et répare.

Au fond, l’évènement de Daesh ne nous concerne qu’indirectement ; malheureusement avec des morts, beaucoup de morts de notre côté surtout. Il concerne surtout ceux qui l’ont mis sur pied et au contrôle de qui il a échappé.

Ce n’est pas la première fois que les musulmans sont les dindons de la farce.

En ce qui nous concerne, nous autres les musulmans majoritaires, sages et tranquilles qui ne demandons rien ni califat, ni puissance atomique…

Nous nous demandons en quoi la destruction d’une église ancienne, (après d’autres destructions de tombeaux antiques) causées par Daesh constituerait un acte de djihad. En quoi, elle dérangerait l’islam. Nous devons nous engager à la reconstruire fidèles à la tradition de nos anciens de réparer le tort causé par les insensés (sufahâ) des nôtres. Ces “islamistes” ont déjà détruit nos propres monuments historiques, que de nombreuses générations de musulmans ont préservés sans jamais émettre la moindre opinion négative à leur sujet.

Daesh est venu provoquer les musulmans eux-mêmes, par des excès imbéciles et criminels.

Plus nos dirigeants réels (c’est-à-dire les Occidentaux) ou supposés (c’est-à-dire ceux qui jouent “le rôle” de nous gouverner pour le compte des occidentaux) feront de fautes, plus nous apprendrons d’eux, et mieux nous comprendrons le sens véritable de la religion du Prophète (S). Seul cela importe. Nous savons que l’Occident qui a les moyens d’exterminer la planète entière, ne se mettrait pas dans une telle situation…

Ceux qui cherchent à vivre à tout prix, se déshonorent, et ne connaissent jamais la vraie vie: celle des hommes libres. Nous gagneront à tous les coups : la victoire dans ce monde et la bénédiction dans l’au-delà.

Notre mission sur terre est de témoigner, par les actes de solidarité avec les autres humains, par la bonne parole. Rien de plus.

Le califat a disparu une bonne fois pour toutes depuis qu’il a été interrompu par Muawiya [2]. Rien n’empêche cependant les musulmans, si ce n’est leur refus délibéré, de mettre en place une ou des institution(s) fixant des règles communes, après s’être accordés sur les bases minimales de leur unité. Il y a beaucoup à faire et beaucoup à gagner de l’organisation commune de leurs économies, par exemple. Mais il sera impossible de se faire reconnaitre calife par l’épée, au moyen d’une ‘asabiya, au sens d’Ibn Khaldûn.

Comme disait Malek Bennabi : “Les musulmans n’ont pas besoin d’un État pour dominer le monde, mais d’une conscience pour participer au drame de ce monde.”

En ce début du mois sacré de Dhul-Hijja, tournons notre regard vers l’Unique :

Labbayk allahumma labbayk
Labbayk lâ sharika laka
Inna al-hamd wal’ni’mata laka wal mulk
Lâ sharîka laka.

Abû al-‘Atâhiya
26 septembre 2014

[1] Voir l’article de Karen Armstrong in :
http://www.theguardian.com/world/2014/sep/25/-sp-karen-armstrong-religious-violence-myth-secular

[2] Je parle du khalifat issu de l’Etat de Médine. Hormis les quatre premiers (R), les autres califes n’ont porté le titre que par abus de langage. Il s’agissait toujours de monarques dont la fonction était reprise par leurs enfants.