Les derniers développements dans le dossier de « la révolution bleue » sont venus une fois de plus confirmer ce que certains peinent à maquiller, à savoir que nous vivons plus que jamais dans un Etat où seul « le bâton » arrive à convaincre et où seul « le bâton » est « écouté » et a droit de cité.

On a ainsi assisté à un fait sans précédent ; des forces de police qui sortent manifester pour exprimer leur « ras le bol » et revendiquer « leur droits ». Autant on est « heureux » pour ces policiers qui ont « exercé » leur droit de manifester pacifiquement sans être réprimé par leurs collègues bien qu’ils aient franchi les lignes interdites, celles du Palais présidentiel après celles du Palais gouvernement, tout cela sans aucune autorisation de l’administration. Autant on se demande si ce droit va être l’apanage des hommes en bleu, en vert et en autres couleurs à bâton, ou bien alors, avons-nous inauguré l’ère où il est possible en Algérie de manifester dans la rue, d’occuper l’espace public, sans avoir besoin du feu vert de la wilaya ou le ministère de l’Intérieur.

Si tel n’est pas le cas, ce serait le pire des « anachronismes », que de voir cette police qui revendique et s’octroie ce droit, se mette en porte à faux par rapport à ce droit dont elle en fait une chasse gardée, une sorte de privilège exclusif, se mettant ainsi au-dessus de la loi qu’ils sont pourtant censés protéger en tant que corps de sécurité. Ces populations civiles n’ont-ils pas en fin de compte eu recours (tout comme la police) à la manifestation comme moyen d’expression de leurs doléances et revendications dans l’espace public que lorsque toutes les autres voies leur ont été interdites, mais qui, contrairement aux policiers, se voient à chaque fois réprimés par cette même police !

Une question légitime se pose. Comment se fait-il que des agents de police manifestent, flirtent même avec la pelouse du Palais d’Al-Mouradia, sans qu’ils ne soient ni empêchés ni arrêtés et encore moins bastonné, contrairement à la réaction automatique qui consiste à réprimer toute manifestation civile, n’épargnant ni vieillards, ni femmes, ni malades ni médecins, fussent-ils des résidents, ni enseignants fussent-ils universitaires, ni même des députes du parlement, où la bastonnade est toujours à leurs rendez-vous pour les rappeler à l’ordre ? N’est-ce pas un caractère fort révélateur de « l’Etat policier », qui ne craint et ne respecte que « l’outil » par excellence sur lequel il fonde sa légitimité, c’est-à-dire l’appareil répressif, renforcé d’une allégeance aveugle, seul substitut au manque de légitimité de cet Etat policier ?

On remarque qu’en plus de ce traitement VIP que les services de l’Etat ont réservé au policiers manifestants, leur revendications ont été satisfaites avec une célérité 4G, entre autres la hausse exponentielle de leur paye, celle qui honore un certain diplôme « es bâton », dépassant même celles des médecins, ingénieurs et enseignants universitaires, avec en prime le dédain et la bastonnade pour les uns, la compréhension et la satisfaction des revendications pour les autres. Evidemment, chacun aura compris qui sont les uns et qui sont les autres.

Il est grand temps de mettre fin à l’instrumentalisation de la MATRAQUE pour casser ce peuple, et se convaincre que les services de police sont au service de l’Etat, et non du régime politique. Il est temps pour eux d’admettre qu’il est un droit pour tout citoyen d’exprimer son opinion et manifester pour faire valoir ses droits, et respecter les libertés démocratiques par l’accès à l’espace public. Il serait vain de leur part de sortir l’argument « nous ne sommes que de simple exécutants », chose fort étrange, car on est tenté dans ce cas de leur demander comment ça se fait que « ces simples exécutants » n’ont pas eu vis-à-vis d’eux, le même comportement avec le reste des citoyens ?

Apres cette manifestation bleue singulière et inédite, s’est dégagé une impression suspecte. D’aucun aura remarqué cette position « vaseuse » de la classe politique dite de l’opposition, mis à part les vomis récurrents sur la main étrangère, et leur litanie concernant « les revendications légitimes » des policiers, ces remarques, analyses et positions, sont restées chloroformées, craignant comme à l’accoutumée de dépasser le border line autorisée. Pourtant, cette classe qui n’a de cesse appelé à l’instauration de l’Etat de droit et des libertés se présentait devant elle l’occasion rêvée, de faire sauter le bouchon et de concrétiser sur le terrain par les faits et non par les mots creux, cette revendication, où le citoyen algérien ne soit plus contraint de demander l’accord de l’intérieur pour manifester pacifiquement, et réclamer l’ouverture de tous les espaces publics au débat politique libre, et la fin du carcan de l’Etat d’urgence. Mais n’était-ce pas lui demander la lune, cette opposition qui n’ose franchir le seuil sans risque de se faire délester des différentes largesses qui lui sont octroyées en retour de ses services ? Faut-il par ailleurs rappeler qu’une large partie de cette opposition a été toujours au pouvoir, tandis que l’autre en a connu tardivement les délices au point où il lui est quasiment impossible de s’en sevrer.

De même, elle est fort révélatrice cette attitude fébrile du pouvoir envers la manif bleue, qui dénote de sa faiblesse, et sa propension à lâcher du lest, pour se maintenir quoiqu’il en coute. Mais qu’en sera-t-il sa position, quand ce sont d’autres pans de la population, qui s’aventureraient à manifester, n’ayant pour toute « matraque » que leur maigre diplômes universitaires, ou des photos d’enfants, de mères, de pères et de frères disparus, qui ne demandent rien de plus que ce qu’ont demandé leurs concitoyens bleu ? Que vont leur réserver ces mêmes policiers qui viennent d’exercer ce droit ? Vont-ils s’en rappeler, ou bien vont-ils agir selon l’adage quelque peu contextualité : chassez le naturel, il revient… à la matraque ? Les places publiques de la république vont nous répondre incessamment, le premier novembre précisément !

Rachid Ziani-Cherif
29 octobre 2014