Au lendemain de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo qui a couté la vie à 12 de ses journalistes / caricaturistes, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche s’est adressée aux députés de l’Assemblée nationale, en insistant sur sa détermination à répondre, dans les écoles, par des actes forts !

Et à ce propos, elle rassure les députés qu’elle a adressé aux différentes institutions éducatives une lettre « pour expliquer aux élèves l’inexplicable, selon ses termes, et pour gérer leurs émotions et leurs réactions », leur demandant non pas seulement de faire respecter la minute de silence le lendemain, mais aussi de créer des espaces d’échanges et de dialogue. Devant les nombreux incidents qui ont eu lieu, une quarantaine ont été transmis aux services de police, de gendarmerie, de justice, parce que, comme le précise la ministre, il s’agissait pour certains d’apologie du terrorisme, et par conséquent elle se devait d’être « ferme pour sanctionner, pour créer du dialogue éducatif, y compris avec les parents ».

Elle signale en passant que même là où il n’y a pas eu d’incidents il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves, du genre « oui je soutiens Charlie, mais…, Les deux poids deux mesures , Pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là ? ». Et pour marquer sa détermination, la ministre tranche d’une manière on ne peut plus claire, qui reflète sa promesse de répondre par des actes forts (la police, la gendarmerie, la justice !) puisqu’elle considère que ces questions de la part des petits écoliers lui sont insupportables. S’agit-il d’un lapsus sous l’émotion de la nouvelle religion Charlie-mania où la profession de foi « Je suis Charlie » n’accepte aucune digression, ou bien une inversion de concept ? Cette volonté exprimée de sa part, de créer des espaces de dialogue, ne suppose-t-elle pas que le fondement même du dialogue consiste justement non pas seulement accepter les questions, mais encore plus, à les provoquer, à fortiori dans des écoles où on est censé éduquer et introduire les valeurs de la république, et non pas « criminaliser » ces questions et réprimer ceux qui les posent.

Le dialogue tel qu’il est universellement défini et admis jusqu’alors, encourage les élèves à s’exprimer et poser toutes les questions, plutôt que de les refouler ou les traiter par la police, la gendarmerie et la justice. Le dialogue et l’école ne sont-t-ils pas le moyen et l’endroit idoines pour créer ces espaces d’échanges promis par Mme Vallaud ? Comment expliquer que de simples et innocentes questions des petits écoliers soient « fortement » et platement réprimées au nom des lois et valeurs de cette république ? Ce refoulement et cette répression ne sont-t-ils pas les meilleurs ingrédients et l’allié objectif et le terreau où prolifère l’extrémisme et le terrorisme à venir, surtout au vu du déphasage social, éducatif, économique et politique dont souffrent ces élèves musulmans français retranchés dans les zone du no-go ?

Cette école, institution censée être républicaine, qui interdit aux élèves de poser leurs questions et leur préfère des réponses sécuritaires prodiguées par la police et la justice comme le préconise la ministre Vallaud en 2015, rappelle un autre message civilisateur et républicain préconisé il y plus d’un siècle par le colonel François de Montagnac qui écrivait : « Selon moi toutes les populations (de l’Algérie colonisée) qui n’acceptent pas nos conditions doivent être rasées, tout doit être pris saccagé sans distinction d’âge et de sexe, l’herbe ne doit plus pousser là où l’armée française a mis le pied », toujours par souci de remplir la mission civilisatrice !

A ce sujet, René Vautier avait réalisé un film, documenté de citations, de dessins et de gravures à la bibliothèque nationale à Paris. Lorsqu’il l’avait proposé à la Ligue de l’enseignement pour qu’il soit projeté dans les lycées et collèges de France (n’est-ce pas le rôle de ces institutions de la culture, de l’éducation et du savoir ?), ce film fut refusé par cette ligue de l’enseignement, avec cette appréciation de sa part : « Quoique très correctement réalisé et basé sur des documents indiscutables, ce film va à l’encontre de toutes les idées qui servent de base à l’enseignement de la pénétration française en Afrique du nord, ce qui rend sa diffusion impossible », une manière de préciser que l’école laïque n’était pas en fait un espace pour éduquer mais pour endoctriner, ce que Vallaud reprend et confirme à sa manière, après plus d’un siècle !

Rachid Ziani-Cherif
18 janvier 2015