Ne dit-on pas que le tango se danse à deux ? Eh bien ceux qui mènent la danse en fins prestidigitateurs, nous ont livré, toujours avec le même doigté, deux partenaires virtuoses chacun à sa manière, pour nous exécuter une partition de choc bien huilée. Bien qu’apparemment totalement aux antipodes l’un de l’autre, nos deux partenaires aux accoutrements extrêmes, et vocables anachroniques, baignent de fait dans une cohésion et une symphonie sublimissime. A tel point où tout effort consenti afin de leur trouver des différences significatives, abstraction faite de leur anachronisme de façade, tout effort dans cette tentative s’avérerait vaine, et nous entrainerait dans les méandres d’une confusion totale, à déterminer qui est qui, de sorte qu’en suivant les pas de l’un on se retrouve dans la sphère de l’autre, en fait la sphère de ceux qui mènent le bal.

Certes, nombreux seront tentés de nous faire remarquer la différence ‘essentielle’ entre les deux partenaires, les concernés en premier lieu, qui aussi bien l’un que l’autre, se démèneront pour nous contredire, et nous prouver chacun de son côté qu’il est le ‘négatif’ de l’autre, mais force est de constater que mis à part ces self ‘rassurances’, il serait vain de les dissocier dans la tâche qui les incombe. Suivons de près leurs pas, il a suffi que Hamadache émette sa ‘fetwa’ pour qu’il soit propulsé vertigineusement au premier plan médiatique, et s’imposer comme invité récurent d’une certaine presse arabophone et sur les plateaux TV, entre autres d’Echourouk et Ennahar. Son partenaire lui a suffi de casser de l’arabe et de distiller son anathème contre ce qu’il considère la barbarie islamiste, pour qu’il se voie dérouler le tapis des France TV. Parcours étrangement analogue.

Récemment Hamadache a lancé un appel pour que les affaires étrangères algériennes reconnaissent diplomatiquement Daesh, chose étrange, pire dérapage dangereux qui ne peut émaner d’une personne de son propre chef au risque de poursuite juridique, notre presse dite libre, n’a pas manqué de se demander scandalisée dans l’un de ses titres : Mais qui protège Hamadache ? En effet, qui le protège ? Étrange non ? Quand on sait que des citoyens pour moins que rien se voient jetés en prison manu militari.

Plus récemment encore, au lendemain de l’attentat de Sousse, KD a lancé un véritable cri de guerre, sans même prendre le temps de voir plus clair et d’attendre que l’image s’éclaircisse et recevoir des éléments d’enquête concrets. Là aussi on est en droit de se demander comment se fait-il que cet appel qui n’est rien de moins qu’un appel au meurtre, une ‘fetwa’ tout à fait semblable sinon plus, de celle de son partenaire, et toute aussi condamnable juridiquement, soit passéw sans la moindre réaction des autorités. Il serait naïf de croire que KD n’est pas sans savoir la portée de son appel ; il ne doit que trop le savoir. Et pourtant il l’a fait à la manière d’une personne sûre de ses actes et de la protection dont elle jouit, tout comme son partenaire, seulement dans le cas de KD, notre presse libre toute prompte et alerte à condamner la ‘fetwa islamiste’, s’est distinguée cette fois par un stoïcisme professionnel et une réserve exemplaire, se gardant royalement de se demander, qui protège KD, encore moins criminaliser son auteur pour sa ‘fetwa laïque’. En quoi la ‘fetwa’ de Hamadache diffère elle de celle de KD, au point ou celle du premier a eu droit à une levée de boucliers de condamnation sans réserve de la part des bienpensants, alors que celle de KD, est en bonne voie de recevoir une ovation totale, une promotion et une proposition de haute distinction intellectuelle et citoyenne ?

Examinons de près l’appel de KD, qui suite aux attentats meurtriers de Sousse écrit entre autres : “Il faut songer à se défendre par les mêmes moyens, défendre nos maisons et nos enfants, seuls et en ne comptant sur personne”. Et d’ajouter : “Il faut se réveiller, se battre, prendre les armes, frapper en premiers, avant eux. Les chasser et les pourchasser et ne pas attendre que nos régimes le fassent car ils ont peur”. Est-il sans savoir le danger réel de pareil appel ? Dans cet appel, KD a tout compris, simplifié le cas à sa forme la plus primitive, où il accuse, condamne, rend son verdict et appelle à prendre les armes. On se croirait à la porte de la bastille où justice rime avec vengeance et où un nouveau dieu vient d’être élaboré : la guillotine, la sienne pour se défendre, de qui ? Du peuple, une version update des CNSA, et de ses tentacules, les patriotes, et autres milices.

Quoi de plus ‘naturel’, selon la bonne logique du tout sécuritaire des services de ‘l’intérieur’, et de ses portes voix, que l’identité des coupables soit déterminée dans la minute qui suit le forfait, avec toujours pour preuve le cadavre du terroriste coupable ? Cette promptitude à déterminer le coupable de la part de ces services est ‘compréhensible’, émanant de ceux qui manipulent les meurtriers exécutants dans le cadre d’une stratégie pré établie, et qui bien souvent sont les véritables géniteurs de la main assassine. Par contre il est supposé de la part des journalistes, et à fortiori des intellectuels, un devoir de réserve et de questionnement, et de recherche là où les services ne se risquent pas, et non pas d’enfourcher la thèse officielle, déjà prête avant même que la nouvelle des attentats n’ait eu le temps de faire son bonhomme de chemin. Le pire encore, c’est cette manière systématique d’accuser de complotisme et de faire le lit du terrorisme, quiconque se met en travers de la thèse officielle et oserait poser des questions ‘inopportunes’. On se souvient de l’annonce de la fameuse découverte de documents d’identité des auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo, pourtant censés être des professionnels dans le crime ; toute la presse mainstream s’est confortée par cette preuve biométrique ad hoc laissée sur les lieux du crime ? Une fois la vague du ‘shock and awe’ des premiers jours de panique et de cacophonie passée, et que les langues commencèrent à se délier dévoilant des zones d’ombre fort suspectes, les auteurs de ces questionnements ‘inopportuns’ se sont vu fermées devant eux presque toutes portes. On a même vu certains auteurs accusés d’intelligence passive et ‘naïve’ avec les terroristes à l’image d’Emmanuel Todd, dans ‘Qui est Charlie’ ; à l’inverse des plumes VIP qui écument les plateaux pour élaborer le script de la thèse mainstream.

En fait, KD n’est pas le seul à mener cette sale guerre. A peine l’annonce faite de l’attentat de Sousse, qu’El Watan nous a gratifiés d’un autre appel non moins citoyen, en faisant circuler une liste de 55 mosquées à fermer ! Ce que certains ont comparé à un fichage digne de l’époque de la Gestapo, en attendant de marquer au fer les fidèles des dites mosquées et d’élargir la liste. Cet appel d’El Watan fait écho à la prescription de KBS, le président tunisien, qui a ordonné la fermeture de 80 mosquées, faisant un raccourci non innocent, liant les attentats au mosquées, comme si les mosquées n’étaient-t-elles pas elle mêmes la cible d’attentats meurtriers en ce mois sacré, commis par ceux qui tuent sans s’encombrer ni de la sacralité de ramadan, ni des simple fidèles, ils exécutent des ordres c’est tout.

Derrière cet OPA médiatique tétanisant, KBS a en fait, sciemment ou inconsciemment, révélé les desseins véritables de pareil instrumentalisation, lorsqu’il déclare : “A ceux qui demandent où est l’argent du pétrole, où sont les richesses du pays, où est notre dignité, vous avez les attentas !” Malgré la version officielle admise par les autorités tunisiennes selon laquelle il s’agirait d’un acte d’une personne isolée où la responsabilité des forces de l’ordre incombe plus à l’appareil sécuritaire pour son laxisme, ce n’est ni surprenant, ni fortuit, de voir KBS répondre à l’attentat par la fermeture des mosquées, et la promesse d’interdiction des associations, partis et autres organisations de la société civile ! Une manière frontale de criminaliser toute revendication populaire pacifique. En effet cela se vérifie partout et à chaque fois que les peuples se soulèvent pacifiquement pour demander leurs droits légitimes à la liberté, à la dignité, à la participation dans les affaires de leurs pays, on assiste comme par hasard à une vague d’attentats, de massacres, pour laminer les revendications de tous ceux qui ont osé se mettre au travers des oligarchies militaires et civiles, sous prétexte de la sacrosainte lutte antiterroriste. Hier chez nous avec des GIA pour ensanglanter le pays et museler le peuple, puis ce fut le tour d’El Qaeda et son offshoot AQMI, et maintenant la dernière mode, Daesh.

En fait, des partenaires du genre de ce duo pyromane, l’Algérie s’en passerait volontiers, en ce moment critique de grande confusion entretenue, on a grand besoin de sagesse et de lucidité et non de ceux qui dans leur ignorance profonde et leur haine immonde, ne promettent que du sang, et encore du sang. Le tragicomique dans tout cela, c’est que ces pyromanes à force de jouer avec le feu, finissent par oublier qu’ils ne sont que de piètres personnage inconséquents d’un drame dont le script est écrit ailleurs.

Quant à une certaine presse qui renouvelle depuis quelque temps ses menaces à l’encontre du peuple et le terrorise en enfourchant les mêmes chroniques des années de sang, où leur auteurs accusaient, condamnaient et lynchaient les gens du haut de leur op-ed, à ce genre de presse Mark Twain écrivait amèrement : “There are laws to protect the freedom of the press’ speech, but none that are worth anything to protect the people from the press” (Il existe des lois pour protéger la liberté de la presse, mais aucune loi digne de ce nom pour protéger les gens de cette presse).

Rachid Ziani-Cherif
29 juin 2015