Certains pourraient se demander pourquoi je m’adresse à vous plutôt qu’à la ministre de l’éducation, source de ce pavé dans la marre, à savoir l’enseignement de la ‘derja’ (langues maternelles) dans le primaire ? A cette question, je réponds ceci :

Primo, il s’avère de plus en plus vain que de s’adresser à la personne de la ministre de l’éducation qui prouve jour après jour par ses faits et dires (et non sur simples préjugés à son égard) que ses décisions, propositions nous corrige-t-on, se trouvent être des positions tranchées ne souffrant d’aucune équivoque, comme le révèlent ses tergiversations par à coup, d’abord niant l’information en bloc, puis la nuançant, pour la maintenir ensuite avec force et défiance dans ses déclarations ultérieures.

Deusio, comment peut-on escompter une décision purement pédagogique, scientifique technique, et transparente de la part d’une ministre de l’éducation qui ignore majestueusement les rudiments mêmes de la langue censée être la langue de l’Etat selon la constitution, et la langue d’enseignement. Permettez-moi donc d’en douter quant aux motifs réels de pareille entreprise venant de celle qui ignore ‘gracieusement’ la langue de son pays et de sa fonction, qui la torture, la malmène et l’estropie (situation qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde, une autre spécificité algérienne nous dit-on), et de surcroit quand il lui a été demandé pourquoi n’apprend-t-elle pas la langue nationale, surtout du fait de la nature de la haute fonction qu’elle occupe, elle répond d’une manière claire et fort révélatrice de son dédain de cette langue “je n’ai pas le temps” !

Tertio, est-ce un simple lapsus révélateur de ce qu’elle présage dans une phase ultérieure après la substitution ‘progressive’ de l’arabe par la ‘derja’, quand elle incrimine les écoles coraniques comme étant la cause du bas niveau de la langue arabe des élèves qui y sont inscrits, sans se donner la peine de citer une quelconque étude scientifique représentative sérieuse qui corrobore pareille accusation (alors qu’il existe des tas d’exemples qui prouvent le contraire)? N’était-il pas plus ‘pédagogique’ de la part de notre ministre censée être du domaine des sciences sociales et de l’éducation et, de nous citer pareilles études prouvant cette relation présumée entre le bas niveau en langue arabe chez les élèves inscrits dans les écoles coraniques, au lieu de ventiler cette allégation plus que douteuse ?

Je finis juste par remarquer une similitude stupéfiante, en faisant un bond en arrière dans le temps, en prêtant l’oreille au sieur Kaddour Benghabrit discourir il y plus de 70 ans, et qui deviendra 10 ans plus tard le grand Imam de la mosquée de Paris, au nom du président français George Clemenceau devant les enrôlés algériens et marocains dans une guerre qui n’était pas la leur, à la veille de la bataille de Verdun contre l’armée allemande, je le cite :

“يا اولاد ادزاير، يا اولاد ماروك، جيت لكم توّه من عند الشيخ موسيو كليمونصو عليه السلام، قال لي ما يحب إلا أولاد الدزاير وولاد مروك. والليلة يطلب ليكم الكسكوس باللحم، ويزيدلكم الكاردوفان (ربع ليتر من الخمر) بقرعة كبيرة، وفي الصباح يحب يشوفكم في الفرون (الجبهة) باش تحاربو الالمان، وتنحّيوا لهم دين والدين بوهم، ويلعن والدين بوهم. كولو آمين”. (د. محمد أمطاط. الجزائريون في المغرب. ص 170)

Loin de moi toute intention de faire assumer à la petite fille les agissements de son grand père, je ne fais que relever la parfaite similitude entre le cheminement des deux Benghabrit, à plus de 70 ans d’intervalle, montrant que la petite fille ne fait que parachever l’œuvre de son aïeul dans l’édification de cette mission “civilisatrice” (et pacificatrice) de Clemenceau à l’égard des indigènes que nos parents étaient, et que nous sommes encore aux yeux de Mme la ministre.

Pourquoi je m’adresse donc à vous particulièrement, Madame khaoula Taleb Ibrahimi ? D’abord, je n’ai aucune raison de douter de votre intégrité et de vos intentions. Vos écrits, vos déclarations, vos positions sont autant d’indicateurs qui prouvent que votre avis, vous le voulez scientifique pédagogique sans aucune connotation idéologique occidentalisante arabophobe, chose qui ne déroge en rien (pur hasard ? j’en doute) à l’œuvre titanesque de votre vénérable grand père Cheikh El Bachir El Ibrahimi, qui disait justement à ce propos à l’intention de ceux qui menaient une guerre implacable aux composantes du peuple algérien, et précisément, sa langue arabe, sous prétexte de la nécessité d’émanciper notre peuple en substituant la dérjà à l’arabe :

“إن اللغة العربية كالدين يحملها من كل خلف عُدوله لينفوا عنها تحريف الغالين وزيف المبطلين وانتحال المؤولين وأنتم أولئك العدول فانفوا بجد وإخلاص عن هذه اللغة زيغ المبطلين من هذا الجيل الذين أصبحوا يتنكرون لهذه اللغة ويعفرون في وجهها وقد فاتهم أن يحصلوا منها على طائل، فأصبحوا يرمونها بالعقم والجمود وعدم المسايرة لركب الحضارة ويرتضخون لكنة لا هي بالعربية ولا هي بالصالحة” (آثار الشيخ الإبراهيمي، الجزء 5، ص 295)

N’est-ce pas justement pour cela (entre autres) qu’il été combattu âprement non seulement pendant la colonisation qui interdisait l’ouverture des écoles libres de l’association et l’apprentissage de la langue arabe, mais également après l’indépendance jusqu’à sa mise en résidence surveillée, pour le punir de son attachement à ses valeurs qu’on veut actuellement déraciner sous ces prétendues nouveaux/anciens prétextes. Malek Bennabi n’a pas été épargné lui aussi par les mêmes auteurs pour des raisons similaires.

Pourquoi donc je vous interpelle Madame ? Et bien c’est suite à votre intervention lors du débat animé par l’association NABNI et votre interview avec TSA, que je m’adresse à vous ni en tant que linguiste ni sociolinguiste (je ne suis ni l’un ni l’autre), ce débat je le laisse à vos confrères dans cette spécialité. Pour ma part, je me contente de m’adresser à vous en tant que simple citoyen interpellé par vos déclarations concernant les langues maternelles et leur impact sur le développement et l’épanouissement de nos enfants, me limitant à ce titre à poser un certain nombre de questionnements en relation directe avec le sujet.

Nul ne peut ignorer, Madame, que pareil débat ne peut être productif et constructif, loin de toute démagogie et instrumentalisation (au sens de manipulation politique et non scientifique de laboratoire) dans les conditions qui sévissent, principalement l’absence d’un cadre démocratique libre et transparent où toutes les opinions sont considérées sans distinction ni exclusive. Ne craigniez-vous donc pas cette manière d’imposer des décisions cruciales, déterminantes non innocente en catimini, en absence des concernés principaux, la famille de l’éducation, par une certaine élite qui veut imposer sa volonté à des générations entières, en impliquant des professionnels dans un stratagème devenu la règle en Algérie, où le pouvoir pour imposer son agenda et lui donner un semblant de couverture scientifique, réuni ‘ses’ experts en excluant, voire bannissant, toute voix dissonante, à l’instar des ‘débats’ consacrés récemment au gaz de schiste ? Je cite ceci pour signaler que les bonnes intentions de leurs auteurs ne suffisent pas à les prémunir contre l’instrumentalisation dont ils peuvent être victimes. Le fait d’être désintéressé non impliqué dans ces ‘manipulations’ ne change rien à la donne, car on ne peut faire abstraction de la globalité du problème qui ne peut être débattu et solutionné sur la seule base linguistique purement pédagogique, et à fortiori en absence du cadre approprié.

Est-il nécessaire de faire remarquer que la quasi-totalité des chantres de la derja, à peine tournés vers leurs enfants, c’est en français qu’ils s’expriment, et c’est le français qu’ils apprennent à leurs progénitures et c’est les chaines françaises qui sévissent chez eux, et les chaines françaises pour enfants qu’ils offrent à leurs enfants ? Autant d’éléments de preuves qui attestent que ces prophètes de la derja, n’utilisent cet attrape nigaud que comme exutoire temporaire, pour atteindre en fin de compte leur dessein originel, c’est-à-dire le français, comme langue nationale d’éducation, puisqu’ils considèrent de fait que le français est leur langue maternelle. D’ailleurs en suivant le parcours de ces prophètes de la derja, on se rend vite compte que cette diversion se conjugue parfaitement avec leur arabophobie, la haine contre la langue qu’ils considèrent signe et témoin de la dégradation de l’éducation et cause de toutes les faillites. Je dis cela loin de tout conspirationnisme, car il suffit de remarquer que la quasi-totalité de ceux qui se sont soulevés à l’unisson pour soutenir sans réserve la ministre sont connus pour leur arabophobie et leur islamophobie primaires. Ils pensent pouvoir profiter de l’aubaine, celle d’avoir une ministre arabophobe, pour relancer leurs tentatives, feignant ignorer que l’arabe est, avec l’islam et le tamazight, une constituante de notre personnalité et de notre identité nationale, et que s’ils sont libres de ne pas se reconnaître dans l’une ou l’autre de ces trois constituants de notre identité, mais ils ne peuvent en aucune manière dénier à l’immense majorité du peuple algérien de s’y reconnaître.

A ceux pour qui l’arabe constitue le témoin de la dégradation de l’éducation et cause de toutes les faillites, je signale que contrairement aux contrevérités distillées dans un but qui n’échappe à personne, je rappelle que l’arabe a été en effet la langue principale dans le secteur de l’éducation, cependant est resté confinée dans les enceintes des écoles et écarté voire exclu des autres activités de la vie économique, administrative, politique et autres. Et comme vous le signalez vous-même, Madame, le français s’est imposé comme langue hégémonique, exclusivement utilisée dans les principaux autres secteurs de l’Etat pour des raisons que vous jugez ayant trait à la préservation des intérêts économiques de ces secteurs. A cela je fais remarquer, surtout à l’intention de ceux qui sont prompts à incriminer l’arabisation comme étant la source de cette faillite multiforme, que la politique d’arabisation qui a été une décision politique, n’a pas été suivi dans les autres secteurs de la vie et, par conséquent, il est inconcevable, voire douteux de relier la situation du pays à cette seule dimension. Par ailleurs, faut-il oublier les différentes forces qui ont tout fait pour justement ‘ancrer’ dans les esprits, cette relation présumée, et baliser ainsi la route pour la langue alternative, celle qui a en fait toujours été de mise : le français. Et nul n’ignore à ce propos la ségrégation injustement imposée par ces lobbies pour exclure les compétences hors francisant sous de fallacieux prétexte de compétences.

A cela une question s’impose, si l’arabe était responsable de la faillite du système éducatif, n’est-il pas logique de considérer le français responsable de la faillite de tous les autres secteurs puisque c’est la langue adoptée par ces secteurs ? Et dans la même veine, n’est-il pas légitime de nous demander ce que le français a apporté à l’Algérie, sachant que depuis 1962 la majorité des décideurs sont des francophones et en tant que tels ils ont géré ces différents secteurs, sinon les indexer à la France au point d’en faire le partenaire quasi exclusif au profit exclusif de la France et non de l’Algérie, faisant fi des lois du marché et de la compétitivité des marchés internationaux qui auraient tant profité au pays au lieu d’avoir nos intérêts rivés sur Paris. Quant à ceux qui donnent des leçons sur la modernisation et du devoir d’adaptation et d’émancipation pour s’intégrer dans ce monde globalisant et multilingues, force est de constater que contrairement à ces profession de foi, ils se révèlent être les plus réfractaires à cette donne, et les plus fidèles au système monolingue, français, s’il vous plait ! En fait on ne peut nier sans risque de ridicule que cette faillite est le résultat d’une faillite globale multidisciplinaire ayant pour origine la faillite du système dans son ensemble à commencer par son manque de légitimité et ses mauvais choix, et non du fait d’un seul facteur, linguistique ou autre.

Dans votre intervention, quand vous parlez de compétences, pour expliquer l’hégémonie de fait du français dans les autres secteurs, vous semblez les circonscrire aux compétences ‘francophones’ par définition et exclusivement. J’ai pour ma part assisté à un véritable système d’apartheid se mettre en place où cette élite francophone qui avait pris otages ces secteurs, interdire aux autres de pénétrer ses enceintes, fussent-ils des diplômés de MIT et autres Oxford. Les exemples ne sont pas rares pour prouver que cette hégémonie n’a rien à voir avec la compétence, mais plus à un chauvinisme doublé d’une volonté de mainmise et de chasse gardée visant à accaparer ces secteurs et exclure les indigènes (comprendre les non francisant, exactement comme pendant la colonisation). Et tertio, le fait de relier le français aux intérêts économiques montre on ne peut mieux vers quelle destination ces responsables avaient dirigés les intérêts du pays, situation qu’on vit à ce jour.

Quant à l’argument de l’efficacité et de la rentabilité, la supercherie est criarde de la part de ceux qui nous vendent le français comme nécessité indispensable et cartésienne, car nul n’est sans savoir, qu’aussi bien sur le plan des intérêts économiques que du développent scientifique, en passant par la langue de la formation et de l’information, le français fait piètre figure loin derrière l’anglais. Est-il nécessaire de citer la masse des publications, tous genres confondus, qui se fait en anglais par exemple, en comparaison avec le français ? Au Canada francophone, soucieux effectivement des intérêts de leur boites, les responsables exigent de leur personnel une maitrise complète de l’anglais, sachant que leurs interlocuteurs sont anglophones, alors que chez nous ceux qui se barricadent derrière l’argument de pertinence et d’efficacité, se trouvent être précisément les monolingue (francophone) et sont les mêmes (est-ce un hasard ?) qui mettent en doute l’appartenance de l’Algérie à son environnement arabo musulman, pour nous suggérer leur véritable alternative méditerranéenne qui rime exclusivement avec Paris.

Vous citez, Madame, le Coran et vous dites : “Ce sont des phénomènes tout à fait normaux du contact des langues et qui ont existé depuis la nuit du temps. Dans le Coran, il y a des mots étrangers. Des mots du persan ou du grec qui ont été arabisés”. Nul ne nie l’universalité du Coran, puisqu’il a été révélé pour l’humanité entière. Cependant, la différence est de taille, entre une phrase dite de la derja algérienne, qui n’en compte pas plus de dix mots, où on peut trouver six à huit mots français, comparé au Coran qui compte des dizaines de milliers (plus de 77 milles mots) et n’en compte qu’un nombre insignifiant de mots non arabes (arabisés par ailleurs), au point où la similitude se trouve être hasardeuse.

Quant à ceux qui nous disent que l’arabe ne sévit que parce qu’il a été imposé, je leur rappelle que bien avant l’independence lorsque l’arabe (et les différentes variantes du tamazight) étaient sous le blocus, les enfants algériens allaient apprendre le Coran et l’arabe dans les mosquées, les zaouïas et les katatib, dans toutes les régions d’Algérie, en Kabylie particulièrement, qui pourrait alors prétendre qu’ils y allaient sous la contrainte ? Au lieu de dresser le tamazight contre l’arabe et le présenter comme étant sa victime, pour en fin de compte faire le lit du français, il est utile de se rendre à l’évidence que aussi bien l’arabe que le tamazight étaient et sont encore les victimes de l’hégémonie du français.

Enfin, croyez-vous sincèrement, Madame, que l’introduction de la derja telle que prônée par la ministre constitue la clé pour sauver ce secteur de la décadence dont il est la proie et constituer la réponse au problème du bas niveau des langues ? Ne craignez-vous pas que pareille entreprise ne ferait en fait que porter le coup de grâce à ce qui en reste dans ce domaine ?

En fait, Madame, vous n’ignorez pas que cette tentative n’est pas nouvelle. La France coloniale l’a maintes fois essayé, allant jusqu’à éditer des manuels en arabe dialectal, et nul ne pourrait nous convaincre qu’elle faisait cela soucieuse du développement intellectuel des indigènes, elle qui s’est ‘sortie’ après 132 ans d’occupation et de politique de terre brulée dans tous les secteurs, en tête l’éducation, elles est ‘sortie’ en laissant derrière elle une population analphabète à 85% après avoir mené une lutte âpre pour interdire les écoles libres, qu’édifiait l’association des Ulémas entre autres. Il est évident que cette politique suit son cours.

Rachid Ziani-Cherif
17 août 2015