Vers la fin de l’année 1948, au moment au le parti indépendantiste, le PPA-MTLD, atteint le faîte de sa puissance, il se pose naturellement la question de l’identité nationale. Au lieu de provoquer un débat à l’intérieur des instances du parti, Messali Hadj adresse un mémorandum à l’ONU où il définit la nation algérienne comme une nation exclusivement arabo-musulmane. En un mot, il refuse de donner une quelconque existence à l’Algérie avant l’avènement de l’Islam en Afrique du Nord.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette vision est loin de faire l’unanimité au sein du principal parti indépendantiste. Autant l’indépendance nationale est un dénominateur commun à tous les militants du PPA-MTLD, il n’en est pas de même de cette orientation exclusive défendue par la direction du parti. En tout cas, le raccourci historique de Messali Hadj ne passe pas sous silence. Un groupe de militants, composé de Mabrouk Belhocine, Yahia Henine et Sadek Hadjeres, se donnant pour pseudonyme Idir El Wattani, élabore un document de 33 pages où il jette les bases de la nation algérienne moderne. Contrairement au travail fractionnel de Rachid Ali Yahia, Idir El Wattani propose une autre alternative politique inclusive.

En tout état de cause, avant de se lancer dans la définition de la nation algérienne, estiment les rédacteurs du document « Vive l’Algérie », il faudrait « analyser les exemples concrets que constitue la venue au monde de très nombreuses nations au cours de ce siècle et demi d’histoire moderne» (page 3). D’ailleurs, peut-on prétendre bâtir une nation en s’inspirant du paradigme européen tout en le rejetant aussitôt le même modèle ? Et puisque le modèle fait consensus au sein du PPA-MTLD, la nation à bâtir doit impérativement s’inscrire dans le cadre « d’une communauté d’individus constituée par les évènements historiques ». Bien que le parti veuille nier cette évidence, ces individus, jusqu’à preuve du contraire, sont issus de la « vieille souche ethnique Nord-africaine ».

Cela dit, en dépit de ce rappel des origines lointaines de l’Afrique du Nord, les auteurs du document ne nient pas les apports des autres cultures. Mais, pour mieux vivre ensemble, les rédacteurs du document « Vive l’Algérie » suggèrent que cette nation ne se définisse ni par la communauté raciale, ni par la communauté religieuse, ni par la communauté de langue. Pour étayer leur thèse, ils expliquent que « tous ceux qui ont soutenu des théories raciales ne l’ont fait que pour justifier leur action après coup, sans croire à la rigueur scientifique que leur thèse, ou bien étaient aveuglés par un chauvinisme démesuré » (page4)

Quant au critère religieux, les rédacteurs du document estiment que « l’existence de plusieurs religions dans un pays n’empêche pas du tout celui-ci de se développer en Nation s’il en a les facteurs suffisants, et par ailleurs la communauté religieuse entre divers pays n’empêche pas ceux-ci de se développer en Nations fort différentes » (page4). Enfin, s’agissant du critère de la langue, les auteurs citent les dérives du cas allemand ayant abouti au désastre des années 1930 et 1940.

Cependant, cette étude exclut la minorité française, car celle-ci n’adhère pas au principe de la constitution de la nation algérienne. En effet, bien qu’elle soit attachée à la terre d’Algérie, il n’en demeure pas moins que son maintien est synonyme, pour elle, de l’exclusion des neuf dixième du peuple algérien. « Supériorité du colon, infériorité du colonisé dérivent pour ces nations de la race qui fait de l’un un être éminemment civilisé, de l’autre un être voisin de la bête, incapable de perfectibilité et de progrès », écrivent-ils (page 20).

En revanche, dans le cas où cette minorité accepte de s’en séparer du système colonial, sa place est garantie dans la communauté nationale, et ce, pour peu qu’elle ne revendique pas non plus un statut privilégié. Pour eux, « seule une suppression du régime colonial pourra amener la solution de ce problème et l’intégration libre de cette minorité dans la nation algérienne », suggèrent-ils (page 7). Mais, compte tenu du contexte, il paraissait absurde de tabler sur une telle éventualité.

Toutefois, le problème de la minorité française étant évacué, les rédacteurs du document « Vive l’Algérie » dissèquent les outils permettant de parvenir à l’indépendance. Ainsi, ils analysent, dans le premier temps, les moyens permettant de concrétiser le projet de la libération politique et, dans le second temps, les libérations sociale et culturelle. Ainsi, contrairement au nationalisme oppresseur, le nationalisme algérien doit être libérateur dans le sens où il s’oppose « à ce nationalisme européen, chauvin, impérialiste, dont le bellicisme aboutit à l’asservissement des peuples par d’autres peuples » (page19).

Pour ce faire, seule une révolution, d’après eux, est à même de réaliser ce changement total, « souvent brusque, obtenu par tous les moyens de l’état de choses existant » (page 25). Quant aux deux autres principes, les rédacteurs n’excluent pas une action immédiate, c’est-à-dire sous le joug colonial, mais cette œuvre devra se poursuivre après l’indépendance du pays. Mais, pour rêver à un tel projet, il faudrait que les dirigeants indépendantistes abandonnent leurs querelles pour agir enfin en vue de rassembler le peuple algérien. Ce qui ne semble pas, pour le moment décrit, la priorité de Messali Hadj et des tenants d’une Algérie amputée des apports antérieurs à l’Islam.

Pour conclure, il va de soi que le document « Vive l’Algérie » correspond davantage à la réalité. Cela dit, bien qu’il soit une réponse au mémorandum de Messali, le document n’est pas conçu dans le but de s’opposer à la version de Messali, mais il offre une étude complète en vue de construire une nation inclusive et non exclusive. Enfin, le mémorandum de Messali et le document « Vive l’Algérie » opposent deux visions : la première est restrictive dans la mesure son projet exclut de fait une partie du peuple algérien et la seconde est moderne dans le sens où chacun à sa place, et ce, pour peu qu’il adhère au projet national.

Boubekeur Aït Benali
23 novembre 2015