L’élimination d’Ahmed Ben Bella, après le coup d’État du 19 juin 1965, ne résout pas la question du pouvoir. En effet, bien que le pouvoir soit désormais entre les mains des militaires, l’insatiabilité de Houari Boumediene pour le pouvoir génère une opposition, certes marginale, à l’intérieur du Conseil de la révolution (CR). Et comme cette lutte oppose, cette fois-ci, des militaires, l’épreuve de force constitue la seule alternative et devient, par la même occasion, inéluctable.

Mais, avant de revenir sur le putsch raté de Tahar Zbiri, il faudrait se demander pourquoi l’un des artisans du coup d’État du 19 juin 1965 voulait-il renverser son mentor ? Bien que ce coup de force supprime définitivement toute velléité d’instaurer un pouvoir civil, force est de reconnaître que les membres du CR –composé de 25 ou 26 membres dont la quasi-totalité était des officiers de l’ANP – ne se valent pas. En fait, il y avait d’une part Houari Boumediene et d’autre part les autres membres.

De toute évidence, pour réussir son plan, Houari Boumediene n’affichait pas initialement ses intentions consistant à s’emparer, à son propre profit, du conseil de la révolution. « Théoriquement, le CR pouvait mettre en jeu la responsabilité politique des ministres et le gouvernement n’exerçait le pouvoir législatif et exécutif que par délégation du CR », écrit Abdelkader Yefsah, dans « la question du pouvoir en Algérie ».

Dans la réalité, les déclarations de bon sens ne sont destinées qu’à rassurer l’opinion nationale et internationale qui pourrait désavouer le coup d’État. Peu à peu, le centre du pouvoir se déplace. D’un conseil de révolution collégial, celui-ci se retrouve entre les mains d’une seule personne, Houari Boumediene. Pire que Ben Bella –écarté en juin 1965 pour avoir monopolisé le pouvoir –, Houari Boumediene reprend les mêmes postes en plus de celui de chef de l’armée qu’il avait à lui tout seul de 1962 jusqu’à sa mort en décembre 1978.

Dans ces conditions, deux choix s’offrent aux membres du CR. Ou bien ils s’effacent, ce que font la totalité ou peu s’en faut, on bien ils contestent le nouveau pouvoir. Bien que Tahar Zbiri réagisse au fait qu’il ne soit pas associé au pouvoir, une certaine tendance présente encore cette tentative de coup d’État comme un acte de bravoure. Ce qui n’est pas le cas. Et pour cause ! Alors que « le CR a prévu 6 mois pour le retour à la légalité », pour reprendre les termes de Tahar Zbiri, l’ancien colonel de la wilaya I historique a attendu 30 mois pour réagir.

Dans une interview accordée au Figaro, Tahar Zbiri justifiera, deux ans plus tard, sa tentative de coup d’État en ces termes : « C’est ainsi que très vite nous nous retrouvâmes en face des mêmes problèmes qui nous avaient décidés à déposer Ben Bella : le glissement progressif du régime vers la dictature. » Mais, quand on prive le peuple algérien de sa liberté de choisir ses propres représentants et quand on humilie l’instance légitime de la révolution algérienne, en l’occurrence le GPRA, peut-on s’attendre à autre chose qu’à l’instauration de la dictature ? Apparemment, il n’y a que Tahar Zbiri et ceux qui partagent son analyse qui pensent le contraire. En tout cas, le 15 décembre 1967, Tahar Zbiri comprend enfin la nature du régime. « Devant l’impossibilité de rendre la parole au peuple, je suis donc amené à réfléchir à d’autres formes d’action », répond-il au journaliste du Figaro.

Hélas, cette tentative s’avère, à en croire Abdelkader Yefsah, infructueuse, voire lourde de conséquences. « Quelles que fussent les raisons réelles qui poussèrent T. Zbiri à tenter à son tour un coup d’État, son échec avait permis à l’ANP de s’affirmer définitivement en tant que groupe social hégémonique. En effet, l’échec de la tentative de coup d’État du 15 décembre 1967 avait favorisé l’élimination de ce qui restait d’intérieurs et portait en lui, vrai ou faux, les relents ou les germes du wilayisme », note-t-il.

Pour conclure, il va de soi que la dernière tentative de coup d’État, sous le règne de Houari Boumediene, profite à ce dernier. Désormais, il possède à lui tout seul l’ANP. D’ailleurs, après s’y être opposé au service national depuis cinq ans, après l’échec du coup d’État de décembre 1967, Houari Boumediene donne enfin son feu vert. Hélas, bien qu’il ait les coudées franches, Houari Boumediene mène le pays à vau-l’eau. En laminant l’opposition et en gouvernant dans cadre anticonstitutionnel –il n’y avait de 1965 à 1976-1977 ni constitution, ni parlement, ni partis politiques –, le pays vit au rythme de l’humeur d’un seul homme. Or, pour bâtir un pays, l’effort doit reposer sur toute la population. Et pour qu’elle y adhère, il faudrait qu’elle soit associée au projet. Et c’était bien ça le rêve de ceux qui ont donné leur sang pour la libération du pays.

Boubekeur Aït Benali
14 décembre 2015