Dimanche, 14 Février 2016
PDF | Imprimer | Envoyer
Tribune Libre – Ait Benali Boubekeur
L’hommage de Mouloud Hamrouche à Hocine Ait Ahmed, à l’occasion du 40eme jour du décès du dernier chef historique, a immanquablement un sens très significatif. Dans un monde politique, caractérisé notamment par les coups bas, les intrigues et l’intolérance, ce témoignage d’un juste envers un autre juste rend l’action politique plus humaine.

Et pourtant, avant l’avènement du pluralisme politique, rien qui présageait une complicité et une grande amitié entre les deux hommes. Bien qu’il ait été un réformateur du temps du parti unique, Mouloud Hamrouche était tout de même un homme du système. À l’inverse, Hocine Ait Ahmed était un opposant irréductible sur les principes, mais un politique ouvert au dialogue. Ne dit-il pas en décembre 1989 : « je ne rentre pas en Algérie le coteau entre les dents. »

Et paradoxal que cela puisse paraître, cette rencontre entre les deux grandes figures de la vie politique nationale donne naissance à un projet politique transcendant tous les clivages. Un exemple que les sciences politiques ne prévoient que dans des cas exceptionnels. En outre, bien que les deux hommes soient d’accord sur l’impérieuse nécessité de mener des réformes profondes, dont le pays a tant besoin, il n’en demeure pas moins que chacun d’eux tient à son autonomie. Là aussi, ce caractère est très rare en Algérie. Même les partis les plus libres ne tolèrent le débat contradictoire que lorsque les chefs le maitrisent de bout en bout.

Hélas, pour des raisons qui échappent aux Algériens, les projets de réformes ont du mal à aboutir. Malgré la déception, les Algériens ne gardent aucune rancune envers l’homme qui a incarné le combat pour le changement, Hocine Ait Ahmed. Après son décès, tout le monde salue ses efforts. Si certaines réactions spontanées, à l’instar de celle de Saïd Sadi, sont sans doute sincères, il n’en est pas de même des autres réactions qui obéissent à des contraintes dictées par la circonstance. Sur les réseaux sociaux, on parle alors de « larmes de crocodile ». Pire encore, il y en a même ceux qui se targuent d’avoir été son conseiller politique alors qu’ils détestent tout ce que symbolise le combat de Hocine Ait Ahmed. En un mot, on a tout vu.

Sans vouloir dresser une quelconque échelle, Mouloud Hamrouche appartient indubitablement au premier cercle de ses proches. Comme le montre son hommage, il perd un ami et un allié. Sur le plan historique, il perd, comme nous perdons tous, un repère. Comme il le rappelle si bien Mouloud Hamrouche, Hocine Ait Ahmed a joué un rôle primordial pour que l’Algérie devienne indépendante.

Du congrès de Belcourt en février 1947 où il plaide pour la création de l’OS (organisation spéciale) à son opposition au coup d’État contre le GPRA en juillet 1962 en passant par son rapport sur la lutte révolutionnaire à Zeddine en décembre 1948 et sa tentative de réconcilier en 1957 le groupe d’Alger, incarné par Abane Ramdane, et le groupe piloté par Ben Bella, à travers la formation d’un gouvernement d’union nationale, chaque initiative de Hocine Ait Ahmed est un exemple dont doit s’inspirer chaque Algérien faisant passer les intérêts du pays avant tout autre considération. En tout cas, avec en dépit de certaines carences, on peut dire que la première mission est accomplie avec brio.

Quant à la période postindépendance, malgré les velléités réformatrices des opposants, on a l’impression que les gardiens du temple ne veulent rien concéder. Bien qu’il se soit démené toute sa vie pour l’instauration de la démocratie, Hocine Ait Ahmed quitte ce monde sans que les institutions du pays, pour lequel il s’est battu avec abnégation, ne fonctionnent pas dans l’apaisement. C’est probablement à cela que fait allusion Mouloud Hamrouche en parlant des pères fondateurs de l’État algérien en écrivant : « Auraient-ils souhaité aussi prononcer la petite phrase mission accomplie ».

Pour conclure, il va de soi qu’après la mort de ces deux compagnons de combat pour la réforme démocratique, Hocine Ait Ahmed et Abdelhamid Mehri, Mouloud Hamrouche est celui qui incarne le mieux le projet national de consensus. Car, s’il reste une ultime chance pour que les institutions de l’État se démocratisent, il faudra que le projet réformateur aboutisse. Sinon, l’État ne survivra pas, pour reprendre la sentence de Mouloud Hamrouche.

Boubekeur Aït Benali
12 février 2016