La démocratie parlementaire est indubitablement le régime le plus représentatif des forces politiques nationales. Mais, ces régimes se caractérisent aussi par leur instabilité. Et si jamais ils sont confrontés à des crises profondes, le pouvoir se retrouve pris en otage par les forces les plus audacieuses pour ne pas dire les plus réactionnaires.

Pour conjurer le sort, vers la fin de l’année 1955, les forces de gauches françaises se rassemblent derrière la candidature de Guy Mollet, le représentant de la SFIO (section française de l’internationale socialiste). Le 2 janvier 1956, les Français donnent la majorité au parti de Guy Mollet. Tout au long de la campagne électorale, le débat sur l’Algérie occupe la part du lion. À chacune de ses sorties, le chef de file des socialistes affirme qu’il mettra fin à la « guerre imbécile » en Algérie.

Cependant, bien que l’idée de « lâcher l’Algérie » n’effleure même pas le nouvel exécutif, une mesure en particulier, en l’occurrence le rappel du gouverneur général, prise juste après l’investiture de Guy Mollet, le 1er février 1956, est perçue, par les ultras notamment, comme un signe de bradage de l’Algérie. Ce qui est évidemment loin d’être vrai. Et pour cause ! Le triptyque que compte mettre en œuvre le président du Conseil –cessez-le-feu, élections et négociation –n’est ni plus ni moins que la demande de reddition des chefs insurrectionnels.

Mais, au lendemain de sa prise de ses fonctions, il commet, selon les ultras, une erreur lourde de conséquences : le rappel de l’ancien secrétaire général du RPF –le parti du général de Gaulle –et l’inventeur du concept de l’Algérie française, le gouverneur général Jacques Soustelle. Pire encore, il envisage de le remplacer par l’ennemi juré des colons, le général Catroux, le bradeur de l’Empire.

Du coup, la réaction du lobby colonial ne se fait pas attendre. Tout commence à Paris. « Répartition des tâches : Faivre et Achiary regagnent Alger, pour préparer les réunions des anciens combattants et rameuter d’abord tous les anciens des commandos de France ; Biaggi et Griotteray restent quelques jours à Paris pour consulter et prévenir qu’un « gros coup » se prépare », écrit Christophe Nick dans « résurrection ».

Malgré les conseils de ses amis, Guy Mollet décide de se rendre à Alger, le 6 février 1956, en vue d’introniser le nouveau gouverneur général, le général Catroux, offrant ainsi l’occasion aux ultras de lui montrer ce dont ils sont capables de faire. Mais, avant de montrer leur force au président du Conseil, les ultras organisent, le 2 février 1956, une cérémonie de départ monstrueuse en l’honneur de Jacques Soustelle.

De toute évidence, pour les ultras, cette manifestation n’est qu’une répétition et une façon de jauger leur force. En attendant l’arrivée du président du Conseil, ils élargissent leurs rangs. Le 5 février, à la veille de la visite de Guy Mollet, ils réussissent à convaincre l’homme fort d’Alger, Robert Martel. Bien que ce dernier rejette tout le cadre républicain, il s’engage, pour le moment, sur le dénominateur commun : empêcher la nomination du général Catroux. Le même jour, ils distribuent des tracts de l’UFNA (union française nord-africaine) appelant « au rassemblement au monument aux morts à 15 heures. »

Ignorant ce que les ultras lui réservent, Guy Mollet croit encore à sa politique de paix. « Mon premier appel sera un appel de paix que je lance à tous les esprits sages, à tous ceux qui ne se laissent pas entrainer par la passion. C’est par le calme et le sang froid que se prouve le vrai courage », déclare-t-il à son arrivée à l’aéroport d’Alger, le 6 février 1956, à 15 heures.

Au même moment, les colons se massent au centre-ville. Quand il voit tout ce monde, Guy Mollet a un seul mot à la bouche : « c’est horrible ». C’est ce que « murmure Guy Mollet devant les quinze cents anciens combattants qui tendent le poing vers lui », écrit l’historien. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que sa sécurité est vivement menacée.

Par conséquent, à peine il dépose la gerbe de fleurs au monument aux morts, son entourage lui conseille de quitter les lieux. Arrivé vers 16 heures au siège du gouvernement général, Guy Mollet se remet peu à peu de ses émotions. Dans la foulée, il contacte l’Élysée par téléphone. Racontant sa journée, il déclare au président, René Coty : « C’est en lisant dans les yeux des anciens combattants, comme moi, cette condamnation qu’ils me portaient que j’ai mesuré quel abîme d’incompréhension les séparait de moi. »

Comprenant sa détresse, le président Coty le rassure que le général Catroux est prêt à renoncer à son poste. « Le général Catroux vous demande de lui rendre sa liberté », renchérit-il. Aussitôt, la nouvelle se répand dans tout Alger. Bien que les organisateurs de la manifestation veuillent aller plus loin en provoquant la chute du gouvernement Mollet, les manifestants se contentent cette fois-ci de leur demi-victoire.

Par ailleurs, même si le calme est revenu, le président du Conseil tire les conclusions qui s’imposent : sur la question algérienne, le dernier mot revient à Alger et non à Paris. Pour Christophe Nick, « le traumatisme l’a fait changer de politique en moins d’une heure. Ses interlocuteurs algériens l’ont tout de suite compris. À la faveur de ce revirement, il tourne le dos aux engagements de la campagne électorale gagnée un mois plus tôt. »

Pour conclure, il va de soi que les contradictions et les faiblesses de la IVeme République participent à son affaiblissement croissant. Ce dernier conduira, deux ans plus tard, à sa mort pure et simple. En tout cas, pour Christophe Nick, « la journée du 6 février 1956 est une répétition générale de celle du 13 mai 1958. »

Enfin, le retour du général de Gaulle aux affaires va faire vite oublier cette démocratie parlementaire incapable de tenir bon face aux ultras et engager il ne serait-ce qu’un dialogue assumé avec les révolutionnaires algériens. Tout compte fait, la chute de la IVeme République est bénéfique pour la France pour avoir retrouvé son prestige international et pour l’Algérie pour avoir recouvré son indépendance.

Boubekeur Aït Benali
6 février 2016